Que dit la Bible sur les questions migratoires ?

Il y a quelques jours, j’ai pris un verre avec une amie. C’est une personne que j’apprécie, avec qui je partage la foi catholique et de nombreuses valeurs, malgré de réelles divergences au niveau politique. Nous appellerons cette jeune femme « Camille ».

Attablé à cette terrasse, un jeune homme que nous appellerons « Argan » se restaurait tandis que je commandai un jus de tomate. La conversation a vite tourné vers les préoccupations de tous les Français en ce moment, à savoir les élections législatives. Sachant que j’allais susciter des réactions, j’ai avoué que j’avais voté pour le Nouveau Front Populaire au premier tour car, pour moi, l’écologie est une priorité. J’ai néanmoins rassuré mes interlocuteurs en expliquant je n’étais pas d’accord avec tout ce que dit l’union de la gauche, particulièrement en ce qui concerne les questions bioéthiques.

Argan m’a alors dit :

– Ne penses-tu pas qu’une véritable écologie reviendrait à renvoyer tous les Noirs en Afrique ?

– Pourquoi dis-tu cela ?

– Dieu l’a voulu ainsi.

– Ah bon ?

– Oui, dans la Bible, on parle de « races » et de « nations ». Dieu l’a voulu et chacun devrait rentrer chez soi.

– La Bible parle aussi de mouvements migratoires voulus et orchestrés par Dieu…

– Moi, je suis contre le métissage ! Dieu nous a voulus blancs, noirs, jaunes. Nos corps sont différents et, si nous nous hybridons, nos âmes seront des mélanges dégénérés. C’est une simple question de biologie. Ce que je te dis là est tout à fait catholique.

– Pas de mon point de vue, mais je ne vais pas m’avancer dans ces débats pseudo-scientifiques. Je vais juste te dire que j’ai donné des cours de français à des migrants pendant 3 ans par le biais d’une association. Là, une dame originaire de RDC m’avait fait remarquer que les multinationales occidentales exploitent les ressources minières d’un pays qui pourrait être la 8e puissance mondiale si elle y avait accès. Les Français, les Chinois et d’autres grandes puissances vendent des armes aux différentes ethnies de ces pays-là pour qu’elles s’entretuent, ce qui leur permet de piller leurs ressources. Ainsi, cette dame considère qu’il serait juste que la France, qui s’enrichit par ce vol, donne un visa et du travail d’emblée aux migrants congolais qui arrivent sur son sol.

– Dans ce cas, je veux bien qu’on fasse un échange : on part de chez eux avec nos moyens de production et ils reprennent leurs ressortissants. De toute façon, sans nous, ils seront dans la merde, car les Noirs ne sont pas assez intelligents pour s’organiser et exploiter eux-mêmes leurs ressources.

Voilà ce qu’est capable d’expliquer un militant d’extrême droite qui se dit catholique. Pour moi, ça n’a rien de chrétien. J’ai cru comprendre que cet énergumène qui se prétend membre de l’Église est en fait proche de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X, qui, canoniquement, ne fait pas partie de l’Église catholique. Mais passons ces détails.

Quant à ce discours raciste, capillotracté et complètement incohérent, qu’a-t-il de catholique ? Si, heureusement, de nombreux électeurs du RN et de Reconquête ! (dont mon amie Camille) ne sont pas aussi extrémistes qu’Argan, peut-on se dire chrétien et tenir de tels propos ? Qu’enseigne réellement la Bible sur les questions migratoires ?

En tant que blogueur et écrivain catholique, j’ai mûrement réfléchi à la question, notamment en lisant Ce que dit la Bible sur l’étranger, du père Yves Saoût, bibliste et missionnaire au Cameroun pendant de nombreuses années. Sur le même sujet, vous pouvez lire, par exemple, l’entretien de Mgr Pontier paru dans La Vie. Pour ma part, je ne suis pas prêtre, mais j’ai lu la Bible en entier (dont le Nouveau Testament deux fois), je vais à la messe plusieurs fois par semaine et je lis les textes de la liturgie au quotidien. J’ai aussi beaucoup voyagé, je parle plusieurs langues et j’ai de très bons amis issus d’horizons sociaux, ethniques et religieux très divers.

Sur la base de mes lectures et de mes expériences, j’ai écrit le livre Unis par le Camino : une quête de sens sur le chemin de Compostelle. Je vous propose d’en lire un passage, où Jonaz, le personnage principal, débat avec des catholiques polonais d’extrême droite et démontre quelle est vraiment la vision chrétienne des questions migratoires :

Photo de Ahmed akacha sur Pexels.com

Jonaz discute avec ces Slaves très loyaux envers leur gouvernement. S’il ne partage pas toutes leurs idées, il est ravi d’en débattre sereinement, de manière constructive.

Pourquoi avez-vous refusé d’accueillir des réfugiés syriens en 2015 ?

Nous avons accepté d’accueillir les chrétiens, mais pas les musulmans. Notre pays sort d’un demi-siècle de communisme. Avant, notre élite intellectuelle avait été décimée par les nazis, qui avait aussi massacré nos concitoyens juifs, soit un tiers de notre population. Autrefois, nous étions l’un des rares endroits en Europe où les Israélites pouvaient vivre en paix. Depuis 1939, les totalitarismes ont cherché à tuer la Pologne, ses habitants et sa culture. Depuis la chute du rideau de fer, nous pouvons enfin nous reconstruire, et nous avons besoin de fermer nos frontières pour renforcer notre identité nationale et, peut-être, être capables de bien accueillir plus tard.

C’est vrai que je ne sais pas quoi dire. Je sais que votre peuple a beaucoup souffert et une telle souffrance invite à la compréhension et au respect. Mais en France, il me paraît normal d’accueillir les migrants. Nous sommes le pays des droits de l’homme, et nous avons aussi une dette envers les Africains. Nous pillons leurs ressources naturelles tout en créant chez eux des conflits interethniques par la vente d’armes. Par exemple, la République démocratique du Congo dispose d’un sous-sol extrêmement riche en or et en diamants. Ce pays pourrait être l’une des premières puissances mondiales, mais nous volons ses richesses en le livrant aux massacres. Une demandeuse d’asile congolaise m’a un jour dit qu’étant donné ces pillages, la France devrait compenser en donnant d’office un visa et du travail dans l’Hexagone à tous les Congolais qui veulent s’y installer.

C’est sûr : la France a une dette envers ces peuples. Mais pas la Pologne. Nous ne volons aucun pays en développement et nous ne leur devons rien. Nous fermons la frontière aux ressortissants de ces nations, mais nous sommes prêts à leur envoyer de l’argent pour les aider à rester chez eux. Sais-tu que beaucoup de Polonais sont en faveur de l’indépendance du Kurdistan ?

Ah bon ?

Eh oui, car le peuple kurde vit ce que nous vivions au XIXe siècle. Aujourd’hui, il ne dispose pas de son propre État, mais reste divisé entre l’Iraq, la Syrie, l’Iran et la Turquie. De même, notre pays était écartelé entre l’Autriche-Hongrie, la Russie et la Prusse. C’est pourquoi nous nous sentons proches d’eux.

Eh bien, tu m’apprends quelque chose !

Mais avec l’immigration, la France prend un mauvais chemin. Je prédis qu’à terme, une guerre civile éclatera chez vous !

Ça fait au moins vingt ans que les militants d’extrême-droite me prédisent cette guerre civile imminente. Je l’attends toujours ! J’ai vécu plusieurs années dans des cités, mon meilleur ami est arabo-musulman, et je peux t’assurer que le vivre-ensemble est non seulement possible, mais bien réel.

As-tu lu Le camp des saints, de Jean Raspail ? C’était un Français très visionnaire sur cette question. Il n’était pas croyant, mais il avait un grand respect pour la foi et la tradition catholiques…

Voilà un discours qui m’énerve : ce sont souvent les non chrétiens, quelles que soient leurs convictions, qui disent que nous devons voter comme eux ! J’ai déjà entendu des gens athées dire : « Pour moi, un chrétien cohérent doit voter à gauche », « Pour moi, tout catholique devrait être royaliste », « Jésus était le premier communiste » ou encore « Ça existe, les chrétiens de gauche ? Moi, je ne suis pas chrétien, mais quitte à l’être, autant voter à droite ! » Dieu n’est ni de droite ni de gauche ! L’Église n’est pas un parti politique ! Elle donne juste des orientations pour éclairer notre conscience politique. Si elle appelle à protéger la vie de sa conception à son terme naturel, si elle est proche des chrétiens persécutés, si elle défend la famille, le travail, le principe de subsidiarité et la propriété privée, elle appelle aussi à donner la priorité aux plus pauvres, à protéger l’environnement, à redistribuer équitablement les richesses, à dialoguer avec les autres religions, à accueillir les étrangers et elle condamne fermement le racisme ainsi que toute sorte de discrimination.

On peut vouloir contrôler l’immigration sans être raciste…

Bien sûr que tous les militants d’extrême droite ne sont pas nazis. Bien sûr que certains défendent leurs idées tout en respectant les personnes différentes d’eux qui croisent leur chemin. Et heureusement, d’ailleurs ! Mais, de mon point de vue, ce discours alarmiste sur les flux migratoires n’a rien de chrétien, et je vais te le prouver. Du début à la fin de la Bible, l’immigration est promue. Au jardin d’Eden, Dieu crée l’homme et la femme, puis leur dit : « remplissez la terre et soumettez-la »[1]. Après le déluge, Dieu réitère sa demande auprès des fils de Noé : « Soyez féconds, multipliez-vous, remplissez la terre. »[2]

Justement, coupe Jan Marian, dans ce passage, il est dit que Sem, Cham et Japhet ont peuplé trois parties différentes du monde. Ainsi, Dieu dit clairement qu’il a voulu que les Blancs restent en Europe, les Jaunes en Asie et les Noirs en Afrique.

Écoute bien la suite, et tu verras que cette théorie ne tient pas debout ! En interprétant à sa manière un passage isolé de la Bible, on peut lui faire dire n’importe quoi. L’histoire sainte ne s’arrête pas avec Noé ! Plus tard, Abraham quitte son pays à la demande du Seigneur pour s’installer en Canaan. Puis son petit-fils, Jacob, vient s’installer avec sa famille en Égypte. Après y avoir été traités comme des esclaves, les Hébreux émigrent à nouveau vers la Terre promise. Dans la Loi que leur transmet Moïse de la part de l’Éternel, il leur est clairement dit d’accueillir correctement les immigrés, car eux-mêmes ont été des immigrés en Égypte. L’arrière-grand-mère du roi David était d’ailleurs une étrangère nommée Ruth. Le roi Salomon vit une histoire d’amour avec la reine de Saba, une Éthiopienne à la peau noire. La suite de l’Ancien testament parle d’échanges pacifiques ou guerriers avec d’autres nations. Avec l’exil à Babylone, le peuple juif fonde des communautés dans de nombreux pays d’Asie, d’Afrique et d’Europe. Tout cela est voulu par Dieu. Dans le Nouveau testament, l’Enfant Jésus doit fuir en Égypte pour échapper à la persécution d’Hérode. La Sainte Famille se compose donc de trois réfugiés politiques. Lors de sa vie publique, le Christ ne fait aucune différence entre les Juifs et les autres. Il traverse la Samarie et quelques terres païennes, il s’émeut de la foi d’un centurion romain et d’une femme syro-cananéenne. Après sa mort et sa résurrection, les apôtres émigrent pour annoncer la Bonne Nouvelle. Ils évangélisent de l’Espagne à l’Inde. Pour ce faire, ils s’appuient sur la Diaspora juive disséminée dans tout le monde connu. Si ton peuple et le mien connaissent le nom de Jésus, c’est grâce à ces mouvements migratoires. Enfin, l’Apocalypse mentionne la migration finale des vivants et des morts vers la Jérusalem céleste. Je ne suis pas hostile à l’idée de patrie et de nation ici-bas. Je me considère même comme patriote. Néanmoins, ces concepts s’évanouiront le jour où tous les humains n’auront plus qu’une seule patrie : le Royaume de Dieu.

Jean O’Creisren (2023)
Unis par le Camino : une quête de sens sur le chemin de Compostelle,
Saint Ouen, Les Éditions du Net, chapitre 3.


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Quand on parle du loup…

Il est six heures du matin en ce jour de début septembre. Le soleil commence à se lever sur la ville de La Flèche. Dans le ciel sans voile, on distingue encore les étoiles et la pleine lune. «Heulà ! Y va encore faire beau, anuit[1] !», se dit Maurice tout en observant le firmament aux multiples couleurs. Cet agriculteur retraité originaire de Malicorne-sur-Sarthe occupe toujours ses journées de travaux physiques et dort assez bien. Il ne se charge que d’une manière distraite de son petit-fils Julien, dix-sept ans, dont il a la garde, et qui est plutôt agité ces temps-ci. Ce matin, ce sera la rentrée des classes, un rituel auquel le jeune homme essaie toujours de se dérober. Ce n’est pourtant pas par aversion pour les études, car Julien passe son temps à lire et s’intéresse à beaucoup de choses. Mais l’adolescent est solitaire et très mal à l’aise en relations, ce qui lui cause de gros problèmes d’intégration et le fait beaucoup souffrir. Maurice se lève, sort de sa chambre, et croise son chien Mowgli, endormi dans le couloir. Il caresse le berger allemand, qui sort de sa torpeur. La queue remuante de l’animal manque de renverser le cadre où est exposée une gravure de Don Quichotte, sur l’étagère où s’entassent les livres de Julien. Celui-ci s’entend bien avec Mowgli, dont il a lui-même choisi le nom, il y a environ cinq ans. Très rapidement, le garçon a observé les comportements du chien et réussi à les imiter fidèlement, ce qui amuse beaucoup son aïeul.

Après quelques caresses, Maurice colle son oreille à la porte de la chambre du jeune homme, mais s’étonne de n’entendre aucun ronflement. « Nom de Diou ! murmure-t-il tout en tournant la poignée. Heulà ! Ce p’tit con a encore fugué ! » En effet, la chambre est vide. Le lit est défait et la fenêtre est grande ouverte. Chose étonnante, Julien n’a même pas emmené avec lui Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban, qu’il est en train de terminer. L’ouvrage est posé négligemment sur un jeu de société à cartes carrées. « Rha, bah nom de Diou ! Qu’est-ce qu’y m’fait pas faire, à mon âge ! Bon, j’m’habille, j’mets ma gapette su’ la tête et j’file à la gendarmerie ! Les rillettes à tremper dans l’kawa, c’est pour tout à l’heure ! »

٭

٭         ٭

Il est sept heures et Maurice est reçu à la gendarmerie de La Flèche.

– Alors, monsieur, qu’est-ce qui vous amène ?

– Ben comme d’habitude, c’est l’fiston qu’a fugué ! Comme par hasard, l’jour d’la rentrée…

– Ah oui, eh bien c’est à prendre très au sérieux, monsieur ! Surtout en ce moment… Avez-vous une photo récente ? Des affaires personnelles ?

– Oui, comme d’habitude. Un bouquin d’sorcellerie, un jeu d’cartes et une photo.

– Bien. Je vais prendre votre déposition, puis j’alerte immédiatement le Procureur du Mans. L’ensemble de la gendarmerie sera mobilisé et nous mettrons tout en œuvre pour retrouver Julien. De votre côté, n’hésitez pas à faire le tour des lieux qu’il a l’habitude de fréquenter et de ses amis.

– Si seulement y n’en avait, des amis… Mais j’le connais, ce mioche, quand y n’aura faim, y r’viendra !

– Je ne voudrais pas trop vous inquiéter, mais nous avons reçu quelques plaintes ce matin car des gens auraient entendu un loup cette nuit, aux alentours du parc des Carmes, puis le long du Loir, jusqu’au Lac de la Monnerie. Votre petit n’est pas si en sécurité que ça. Même si, les autres fois, il y a eu plus de peur que de mal…

– Nom de Diou ! ‘Voulez m’faire crever ou quoi ? Encore un qui s’est échappé du zoo ?

– On appellera le zoo dès que le personnel aura commencé à travailler. En attendant, il faut absolument retrouver Julien. Je prends votre déposition et nous ferons tout notre possible pour le mettre en sûreté.

٭

٭          ٭

Il est dix heures dans le quartier Sainte-Colombe et l’officier Martin, accompagné du jeune stagiaire Rafik, sonne à la porte de la famille Plard.

– Bonjour madame, gendarmerie nationale !

– Messieurs !

– J’aimerais vous poser quelques questions.

– Z’avez appelé le zoo ?

– Oui, et tous les loups sont dans leur enclos, toujours aussi bien sécurisé, comme le reste du parc.

– Ben oui, j’ai eu une sacrée frousse, cette nuit… Mon bonhomme était prêt à sortir le fusil. Mais entrez donc !

– Merci, madame.

– Qu’est-ce que je vous sers ?

– Un verre d’eau, un café ou un jus de fruit sera parfait. Nous n’avons pas le droit de prendre d’alcool pendant notre service.

– Comme vous voulez ! Alors, que savez-vous sur le loup ?

– Nous en parlerons après. Pour l’instant, nous sommes sur une enquête plus urgente. Connaissez-vous le garçon sur cette photo ?

– Jamais vu !

– Un certain Julien Sallé, disparu cette nuit, aucune trace. Il a l’habitude de fuguer, mais avec cette bête qui rôde, c’est assez inquiétant.

– Ben ça…

– Alors, vous avez entendu des cris de loup ?

– Oui, un loup ou un chien errant, mais qui se déplaçait. Ma chienne lui répondait, et on a dû la sortir et l’attacher pour pas qu’elle se barre. En plus, elle est en chaleur en ce moment, et avec la pleine lune

– Vers quelle heure ?

– Chais pas… P’t-êt’ deux heures du matin. En tout cas, ça arrêtait pas et ça nous empêchait de dormir. Tous les chiens du secteur lui répondaient. C’était un sacré bordel !

– Oui, nous avons eu des plaintes de différents habitants. Les premiers cris ont été entendus dans le Parc des Carmes, puis le long du Loir, et enfin du côté du lac. Après, aucune trace de la bête.

– C’est un animal nocturne, donc ça doit roupiller dans les bois à c’t’heure-ci…

– Effectivement. Nous allons voir ce que nous pouvons faire. Merci pour votre coopération et bonne journée, madame Plard !

– Messieurs les gendarmes !

٭

٭         ٭

Après moult recherches, nos deux hommes frappent à la porte du père Durand, dans une maison en bordure du bourg de Bazouges-sur-le-Loir.

– Bonjour monsieur, gendarmerie nationale !

– Ça va-t-y, m’sieur l’agent ?

– « Officier », pas « agent » ! Nous allons bien, et vous ?

– Ça va ben, ma foi ! Malgré que j’me suis cassé la goule hier dans l’champ à Arnaud, en face le château. Mais entrez donc ! Vous prendrez ben une bière ?

– Euh… Non, merci, nous sommes de service…

– Bah ! Une bonne binouze, ça s’refuse pas !

– Hm ! Hm ! Dans ce cas, nous n’allons rien prendre. Connaissez-vous un certain Julien…

– Le p’tit-fils à Maurice ?

– Oui, c’est ça…

– Il a encore fugué, le morveux ?

– Oui, et…

– Heulà bah dis ! Il a une drôle de cervelle sous son capieau[2], ce gamin ! Il est pas comme les autres… Godiche comme pas permis, toujours à nous saouler avec ses discours incompréhensibles, toujours à bouiner[3] dans ses bouquins. L’aut’ jour, y f’sait marienne[4] dans la berouette[5] alors qu’on était tous en train de bosser. Quelle feignasse ! Pas étonnant qu’il ait pas d’amis ! Combien de fois j’ai dû enguirlander mes gosses parce qu’ils lui f’saient des misères ? Des fois, c’est pas triste… Et le Julien, qu’a dix-sept ans, y continue à banner[6] comme une bonne femme…

– Et à part ça, avez-vous entendu des cris de chien ou de loup, cette nuit ?

Rin ! Rin du tout !

– Très bien. Nous allons vous laisser et transmettre ce que nous savons à notre capitaine. Merci pour votre coopération et bonne fin de journée.

– À bientôt, messieurs les agents !

Photo de Pixabay sur Pexels.com

Minuit, l’heure du crime. Le père Durand est réveillé par des bruits dans son poulailler. « Aouuuuuuh ! » Il enfile ses chaussons et sa veste, saisit et charge son fusil avec les balles argentées qu’il a attrapées dans le tiroir. Il sort, traverse la cour et met son arme en joue tout en entrant dans la demeure des gallinacés. La lumière s’allume. Surpris, il lance un cri venant du fond du cœur : « Heulà ! »

Il est là, devant lui. Sa bouche ruisselle du sang de la poule qu’il a égorgée. Les poils de son corps nu sont hérissés par on ne sait quelle rage. Ses yeux luisent d’une expression étrange. La mystérieuse créature errante se fait enfin voir… Le père Durand baisse son arme et appelle le 15.

٭

٭         ٭

La départementale 323 défile à l’allure tranquille du C15. Clermont-Créans, Cérans-Foulletourte, Guécélard. Puis Maurice prend la direction d’Allonnes. Il est pensif. Comment son petit-fils a-t-il pu en arriver à ce point ? Comment a-t-il pu délirer jusqu’à se prendre pour un loup-garou ? Il se tourne vers son Dieu, ce Dieu contre lequel il jure à longueur de journée, ce Dieu qu’il ne prie que quand les choses vont mal, mais auquel il préfère croire au cas où. Le vieil homme se gare et se dirige vers le Centre hospitalier spécialisé de la Sarthe, où Julien a été pris en charge.

Après une enfance et une adolescence difficiles, le jeune homme accepte de faire confiance à la médecine pour le soigner. Dans ces moments compliqués, il se tourne également vers le Dieu dont on lui parlait au catéchisme quand il était petit. Il se souvient qu’il allait à la messe pour les temps forts, où une gentille dame de la paroisse préparait avec tout son cœur des choses adaptées aux enfants. Il se souvient également des « chanteurs à l’étoile » qu’elle organisait. Déguisé en roi mage, il allait chanter avec d’autres enfants des chants de Noël chez les gens qui le souhaitaient. En échange, les villageois donnaient de l’argent pour que la paroisse aide d’autres jeunes dans des pays du Tiers-Monde. Parfois, ils offraient quelques bonbons pour les petits chanteurs. Une sorte d’Halloween catho où mes mauvais sorts étaient remplacés par des bénédictions. Il se souvient de sa première communion et de sa profession de foi, à l’occasion desquelles une partie de sa famille, qui n’avait pas l’habitude d’aller à l’église, chahutait pendant la cérémonie. Même si cela pouvait irriter quelques personnes « bien comme il faut », il savait que c’était sans mauvaise intention. Au contraire, il se souvient qu’il avait été mis à l’honneur lors de sa « petite », puis de sa « grande » communion, comme un rite de passage de l’enfance vers l’adolescence. Même si sa vie n’a pas toujours été facile, il aime profondément sa famille, ces gens du peuple qui se battent avec dignité, malgré les difficultés auxquelles ils font face. Ces gens qui n’ont pas réussi à l’école, car leur culture est trop éloignée de celle des enseignants, mais qui savent travailler de leurs mains, contrairement à lui. Il se tourne donc vers ce Dieu qui se fait faible, comme lui. Ce Dieu qui est du côté des pauvres, des malades et des laissés-pour-compte. Ce Dieu qui se laisse clouer à la croix par amour. Ce Dieu qui a vaincu la mort et nous promet la victoire de la résurrection. Julien ne sait pas combien de temps il restera hospitalisé en psychiatrie. Il sait juste que ce passage difficile lui permettra de prendre un nouveau départ, de se laisser accompagner par des professionnels compétents qui l’aideront à réussir sa vie. Et comme il décide de faire confiance au Bon Dieu, il sait qu’il s’en sortira.

FIN

Jean O’Creisren


[1] Anuit : « aujourd’hui » en patois sarthois. Peut-être est-ce la même étymologie qu’avui en catalan.

[2] Capieau : « chapeau » en patois du sud-Sarthe.

[3] « Bouiner » ou « ne rien bouiner » : « ne rien faire » en patois angevin.

[4] Faire marienne : « faire la sieste » en patois manceau.

[5] Berouette : « brouette » en patois angevin.

[6] Banner : « pleurer » en patois angevin.

Pour en savoir plus sur ce parler populaire, cliquez ici. 🙂


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L’ingérence et la corruption dans l’histoire politique de l’isthme de Panama (1501-1941)

Entre l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud, l’isthme de Panama est un territoire à l’histoire passionnante. Depuis sa découverte par les Espagnols au début du XVIe siècle, cette fine bande de terre interocéanique a toujours été convoitée tant pour sa position stratégique que pour ses richesses. Il n’est donc pas étonnant que son histoire politique soit jalonnée d’épisodes d’ingérence et minée par la corruption… À l’heure où la République du Panama élit son nouveau président et doit relever des défis de taille, intéressons-nous à son passé captivant ! 😀

Au Panama se trouve la plus grande mine de cuivre d’Amérique centrale, qui génère près de 4 % du PIB et 65 % des recettes des exportations. Elle est exploitée par le consortium canadien First Quantum Minerals. Le 20 octobre 2023, le contrat entre celle-ci et l’État panaméen a été adopté pour 20 ans renouvelables. Des manifestations ont commencé à partir de cette date. Des associations écologistes, des corps de métiers, des syndicats, des groupes amérindiens et des étudiants, entre autres, ont exigé l’annulation de cet accord. Ils ont dénoncé la corruption y ont voulu protéger les ressources naturelles. Ils ont également considéré que cette mesure ne respecte pas la souveraineté nationale, estimant que l’exploitation de cette mine est un vol envers le peuple panaméen. Afin de mieux comprendre les racines de ce conflit, nous pouvons nous pencher sur l’histoire de l’Isthme

Avant d’approfondir ce sujet, il convient de définir les concepts clés. D’après le Larousse (version numérique disponible sur ce lien), l’ingérence est, entre autres, l’« intervention d’un État dans la politique intérieure d’un autre État. » Dans cet article, nous nous baserons sur la définition retenue par le droit international, à savoir le fait qu’un État ou une organisation internationale intervienne dans la politique intérieure d’un État souverain sans l’accord de ce dernier (vous trouverez une définition plus complète de ce concept sur le site Internet de l’ENS de Lyon). Nous pouvons considérer comme la personnalité morale d’un État souverain soit la majorité de ses citoyens soit ses dirigeants, en principe élus démocratiquement par le peuple. Concernant la corruption, le Dictionnaire de l’Académie française définit, entre autres, ce concept emprunté du latin classique corruptio (« altération », « séduction ») de la manière suivante : « Le fait de détourner une personne de son devoir, de la soudoyer, de la suborner. User de corruption pour parvenir à ses fins. Recourir sans scrupule à la corruption. DROIT. Corruption active de fonctionnaire, délit consistant à solliciter d’un fonctionnaire un acte contraire à son devoir, en faisant appel à ses intérêts propres. Corruption électorale, pratique consistant à acheter les suffrages lors d’une consultation électorale. La corruption électorale est punie de la privation des droits civiques. Corruption passive, le fait de se laisser détourner de son devoir par de l’argent ou tout autre moyen de subornation. Le trésorier de cette association a été soupçonné de corruption passive. »

Compte tenu des éléments ci-avant, nous pouvons nous demander : Quels rôles jouèrent l’ingérence, d’autres types d’influence étrangère légitime et illégitime, ainsi que la corruption et les autres formes de manipulation de la part d’acteurs extérieurs, dans l’histoire politique de l’Isthme de Panama depuis l’ère coloniale jusqu’au milieu du XXe siècle ?

Pour répondre à cette question, nous suivrons le cours de l’histoire de cette région, en commençant par la phase qui s’étend de la conquête espagnole au projet de canal français (1501-1868). Nous nous intéresserons ensuite au rôle de l’influence étrangère dans la construction du canal et l’indépendance du Panama (1879-1914). Pour finir, nous terminerons notre étude chronologique en considérant ce qui se produisit entre la fin des travaux du canal de Panama et la Seconde Guerre mondiale (1914-1941).

  1. De la conquête espagnole au projet de canal français (1501-1868)

Entre deux océans et deux sous-continents, l’isthme de Panama est situé dans un lieu stratégique et naturellement ouvert à l’influence de plusieurs peuples. Nous verrons que cela est déjà documenté bien avant avant le projet de canal interocéanique.

D’après ce que savent les historiens, nous pouvons affirmer avec certitude que le début de l’ingérence sur le territoire de l’isthme de Panama remonte à 1501, quand les Européens mirent pour la première fois le pied sur cette terre. Christophe Colomb visita lui-même ces contrées lors de son quatrième voyage en 1502 et écrit au roi Ferdinand le Catholique qu’il s’agissait des terres les plus fertiles du monde. Ce fut alors que les Espagnols s’y installèrent ; ils y furent immédiatement harcelés par les autochtones. Vasco Núñez de Balboa leur imposa son autorité et se lia d’amitié avec quelques puissants chefs tribaux. Ces derniers lui révélèrent l’existence d’une autre mer, au bord de laquelle prospéraient des royaumes très riches en or. En 1513, l’expédition dirigée par le conquistador atteignit l’océan Pacifique, où les Amérindiens lui confirmèrent l’existence d’un grand empire au midi, c’est-à-dire l’Empire inca. Ainsi, la ville de Panamá la Vieja fut construite, servant de base pour conquérir l’Amérique du Sud.

Pendant l’époque coloniale, les Espagnols durent faire face à l’ingérence d’autres puissances européennes ainsi qu’aux pirates des Caraïbes. En effet, Portobelo était la ville dans laquelle étaient entreposés les trésors provenant des colonies méridionales. Le célèbre corsaire Francis Drake essaya de prendre la région pour y établir une base anglaise dans les Caraïbes et mettre en échec l’empire colonial espagnol. Il fut vaincu et mourut en 1596 face à Portobelo. Cette ville fut également attaquée par le pirate Morgan, qui incendia ensuite Panamá la Vieja, dont il ne reste aujourd’hui que des décombres. En 1663, la ville actuelle fut établie sur un lieu plus facilement défendable. Plus tard, des Écossais fondèrent des colonies dans le Darién, avec l’intention de relier par un chemin les deux océans. Après des conflits avec les Espagnols, la paix fut signée en 1700, puis les Britanniques abandonnèrent ce projet. Le XVIIIe siècle marqua le début du déclin de l’empire colonial espagnol en Amérique. À cette époque, la zone de l’isthme dut faire face aux attaques constantes des pirates des Caraïbes, ainsi qu’aux conflits contre les Amérindiens du Nicaragua et du Darién, qui détruisirent de nombreux villages. En 1746, les Anglais portèrent le coup de grâce à Portobelo. Les Espagnols arrêtèrent donc d’y entreposer des richesses. Les familles aisées avaient déjà commencé à déserter la bande de terre, qui commença à péricliter.

Par conséquent, le Panama commença le XIXe siècle sous l’aspect d’une petite province oubliée d’un empire en pleine décadence. Les révolutions américaine et française constituèrent d’autres influences étrangères, qui diffusèrent des idées indépendantistes sur le continent. Profitant de l’affaiblissement de couronne espagnole du fait de l’invasion napoléonienne, Simón Bolívar prit la tête de la révolte dans la zone qui englobait notamment le territoire qui nous intéresse. Il vainquit les armées royales lors de la bataille décisive de Boyacá (actuelle Colombie) le 7 août 1819. L’isthme de Panama quitta donc la domination de la métropole pour être rattaché au nouvel État de Grande Colombie. Autour de l’an 1835, les États-Unis manifestèrent pour la première fois un certain intérêt pour cette région. En effet, ils avaient déjà acheté la Louisiane aux Français, s’ouvrant ainsi un accès à la mer des Caraïbes. Le territoire de l’Isthme est une bande de terre très fine, qui permet de passer facilement d’un océan à l’autre. Or, en 1848, commença ce qu’on appelle la « ruée vers l’or ». Des mines étaient exploitées en Californie et le Panama était la route la plus sûre pour que les minerais fussent transportés jusqu’à la côte orientale des États-Unis. En effet, le Middle West était marqué par les conflits avec les Indiens ; ces peuples massacrés et affamés volontairement par les étasuniens ne perdaient aucune occasion de prendre en embuscade les diligences et les trains chargés de marchandises et de matières premières de valeur. De ce fait, l’or transitait par le Panama. Les navires étaient déchargés sur la côte Pacifique, puis la cargaison était transportée en canoë le long du fleuve Chagres. Enfin, elle était acheminée à dos d’âne jusqu’à la mer des Caraïbes. Le président américain Andrew Jackson (1829-1837) avait déjà en tête l’idée d’un canal interocéanique. Dans les années 1850, un traité fut signé entre les États-Unis et la Colombie afin d’utiliser l’isthme en tant que route commerciale. En 1855 fut inaugurée la ligne ferroviaire qui marqua la fondation de la compagnie des chemins de fer du Panama. La ville de Colón fut construite à cette époque, en tant que terminal de cette liaison sur la côte atlantique, mais aussi afin d’assumer la fonction de port pour des grands navires à vapeur. Après l’inauguration de cette ligne, l’isthme était constamment traversé par des milliers de personnes.

En somme, bien avant le projet français de canal interocéanique, le Panama était considéré par tous comme une zone stratégique et riche en ressources. C’est pour cela que toutes les puissances militaires et économiques de la région convoitaient cette bande de terre. Entre le XVIe et le milieu du XIXe siècle, les uns et les autres essayaient de la conquérir par les armes. Nous verrons qu’à l’époque contemporaine, d’autres moyens furent utilisés pour s’approprier ce lieu désiré par tant de monde…

Quelle est l’histoire de la construction du canal de Panama ?

II. La construction du canal et l’indépendance du Panama (1869-1914)

Le grand tournant dans l’histoire de l’isthme fut indubitablement la construction du canal, qui conduisit à l’indépendance de la République du Panama. Quel fut le rôle de certaines puissances étrangères dans le déroulement de ces événements ? Quelles armes utilisèrent-elles pour que tout se produisît selon leur volonté dans cette bande de terre si convoitée ?

En 1869, le commandant étasunien Thomas Oliver Selfridge dirigea une expédition à travers l’isthme afin de vérifier la faisabilité d’un canal interocéanique à cet endroit. Presque tous ses hommes moururent d’une fièvre mystérieuse. Par conséquent, les États-Unis apportèrent leur soutien à un autre projet, au Nicaragua. De son côté, le célèbre diplomate français Ferdinand de Lesseps envoya sur les mêmes lieux l’ingénieur Lucien Napoléon Bonaparte-Wyse, qui ambitionnait de marquer l’histoire, comme con grand-oncle Napoléon Ier. De façon similaire, les hommes tombèrent les uns après les autres. L’explorateur avança donc à marche forcée pour atteindre la côte pacifique avant d’être touché par la fièvre en question. Après y être parvenu, il prépara rapidement un contrat avec le gouvernement colombien afin de construire un canal à travers l’isthme. Le comte de Lesseps soutint ce projet, cachant la réalité tragique de l’expédition de Wyse. En mai 1879, une réunion fut convoquée, rassemblant les meilleurs ingénieurs du monde, afin qu’ils décidassent quel projet choisir entre les deux canaux, à savoir le nicaraguayen et le panaméen. Thomas Oliver Selfridge et Ferninand de Lesseps se faisaient face. Ce dernier sut vendre du rêve et proposa un canal à niveau, comme il l’avait fait avec prestige à Suez. Il ne parla pas de la mystérieuse fièvre et partait gagnant car la plupart de des votants étaient français. Son projet fut approuvé avec une très faible majorité. Le gouvernement français ne lui apporta pas son soutien. La société chargée de la construction du canal chercha des fonds privés, acheta la presse et attira des actionnaires en diffusant l’idée que le Panamá était synonyme de « progrès ». En 1881, les travaux commencèrent sous la direction d’Henri Bionne. Des milliers d’ouvriers arrivèrent sur les lieux, originaires pour la plupart de Jamaïque ou de la Nouvelle-Orléans. Finalement, la fièvre jaune et le paludisme tuèrent des milliers d’ouvriers et d’ingénieurs. En 1882, un tremblement de terre causa la mort de plusieurs travailleurs et détruisit de nombreuses infrastructures. Les travaux n’avançaient pas aussi vite que prévu et les ouvriers, qui voyaient mourir leurs camarades, étaient démoralisés. En France, l’opinion publique et les actionnaires commencèrent à perdre confiance. Après la mort de Bionne et le départ de Jules Dingler, qui avait perdu toute sa famille à cause de la fièvre jaune, Lesseps nomma Philippe Bunau-Varilla à la tête du chantier. À la suite d’un cyclone aux conséquences tragiques (50 employés y trouvèrent la mort et la société y enregistra de nombreux dommages matériels), le jeune ingénieur en chef déclara au comte qu’il fallait abandonner l’idée d’un canal à niveau pour en réaliser un fonctionnant à l’aide d’écluses. Lesseps convoqua plusieurs ingénieurs (dont Gustave Eiffel) afin de concevoir ce nouveau projet, mais il était déjà trop tard. Las actions de la société chutèrent sans cesse et, après une tentative de financement au moyen d’une loterie frauduleuse, la faillite se produisit sans attendre. Beaucoup d’investisseurs, dont un grand nombre étaient de condition modeste, perdirent tout leur avoir, ce qui provoqua une crise économique en France. Ferdinand et Charles de Lesseps y furent jugés pour malversation. Il fut prouvé que des législateurs avaient reçu des pots-de-vin pour que le parlement autorisât la loterie. La France avait tenté d’influer sur l’histoire de l’Isthme à l’aide de nouvelles armes, à savoir l’argent et la corruption. Cela devait se solder par un échec aux conséquences dramatiques. Toutefois, le projet allait se poursuivre à travers une autre puissance étrangère qui sut utiliser à sa manière des ressources financières et stratégiques.

En 1889, la faillite de la société française ruina de nombreux Français, mais l’un d’entre eux voulut récupérer sa mise : le dernier ingénieur en chef du projet, Philippe Bunau-Varilla. Ce dernier se mit en relation avec Theodore Roosevelt, élu président des États-Unis en 1901, qui voulait transformer son pays en une puissance mondiale et avait pour projet de contrôler les deux océans. Le Sénat étasunien soutenait l’idée d’un canal interocéanique passant par le Nicaragua, mais le président apprit que la société française en liquidation voulait céder pour 40 millions de dollars (soit environ 1 000 000 000 $ en valeur actuelle), 12 000 hectares de propriété foncière, le chemin de fer, du patrimoine immobilier (hôpitaux, bureaux et logements pour les salariés), ainsi qu’une immense quantité de machines (pelleteuses, grues, locomotives, wagons, etc.). Bunau-Varilla essaya de corrompre un membre clé du Sénat, chef de file des soutiens au canal nicaraguayen, mais sans succès. Quelques jours avant le vote, une éruption explosive dévasta la Martinique. En ce triste jour de 1902, le Mont Pelée fit disparaître environ 30 000 personnes et la panique des volcans s’étendit à toute la région. Le Français profita de cet événement tragique pour envoyer à chaque sénateur une lettre avec un timbre du Nicaragua, sur lequel apparaissait l’image d’un volcan. Dans ces missives, il expliqua qu’un ne pouvait pas construire un canal dans des lieux foisonnant de volcans. Par conséquent, le Sénat des États-Unis d’Amérique approuva, avec une très faible majorité, l’achat du chantier au Panama. Néanmoins, pour pouvoir opérer à cet endroit, il fallait bénéficier de l’accord de Bogotá. John Hay, qui était à cette époque secrétaire d’État de la puissance montante du continent américain, commença à dialoguer avec le gouvernement colombien, qui devait alors faire face à la guerre des Mille Jours. Le conflit entre conservateurs et libéraux s’avéra particulièrement violent au sein de l’isthme. Pour Roosevelt, il était impossible de commencer les travaux sans sécuriser la zone au préalable. Il y envoya donc des troupes. Ce débarquement, effectué sans avoir demandé au préalable l’autorisation du gouvernement conservateur, fut considérée comme une ingérence. De ce fait, la situation se tendit énormément entre les deux pays. Après le retrait des troupes américaines, la Colombie refusait toute négociation.

L’isthme de Panama était toujours une province très isolée du reste de la Colombie. À l’extrémité orientale de cette zone, la région appelée « le bouchon du Darién » est une forêt tropicale épaisse et dangereuse qui a toujours empêché le passage à pied de l’Amérique centrale à l’Amérique du Sud. À cette époque, la seule manière de se déplacer du territoire de l’actuel Panama à Bogotá était un trajet en bateau jusqu’à Cartagena, puis un voyage à dos de mule jusqu’à la capitale. Ce périple durait deux semaines. Au sein de l’isthme, beaucoup de personnes souffraient de la pauvreté et de la faim, manquant également de médicaments. Le projet de canal constituait une aubaine pour que la région sortît la tête de l’eau. Après la faillite de la compagnie française, le traité Herrán-Hay incarnait un nouvel espoir. Ce dernier s’évanouit quand le Sénat colombien s’opposa à ce texte juridique, qui avantageait beaucoup la puissance étrangère qui venait de faire preuve d’ingérence sur son territoire national. Il octroyait aux États-Unis des droits souverains pendant 100 ans sur une bande de terre de 6 milles à travers l’isthme. Par conséquent, le traité fut rejeté avec une large majorité. Dans la province reculée, cette nouvelle déception était inacceptable. Le médecin Manuel Amador Guerrero, que travaillait à l’hôpital du chemin de fer, voulut offrir un meilleur accès à la santé à la population locale. Il s’associa à José Agustín Arango, un avocat de la même compagnie fondée par les États-Unis. En collaboration avec d’autres cadres, ils organisèrent dans la clandestinité un mouvement révolutionnaire visant l’indépendance de l’isthme de Panama. Pour parvenir à leurs fins, ils avaient besoin du soutien de Washington, en contrepartie d’un permis de construire pour le canal interocéanique. En octobre 1903, le Dr Amador Guerrero partit aux États-Unis, où il prit contact avec le seul homme qui à la fois connaissait le Panama et pouvait lui ouvrir les portes de la Maison Blanche : Philippe Bunau-Varilla. Ils se réunirent pendant 15 jours dans la chambre 1162 de l’hôtel Waldorf Astoria. En bonne posture pour négocier, le Français imposa beaucoup de conditions au Panaméen. Entre autres, il exigea d’être nommé ambassadeur plénipotentiaire du Panama une fois l’indépendance proclamée. L’ingénieur français avait les contacts à Washington et parlait anglais, ce que peu de Panaméens pouvaient faire à cette époque. Le médecin n’eut pas d’autre choix que d’accepter et retourna vers l’isthme avec le soutien de la puissance américaine, mais aussi une liste de conditions, dont beaucoup furent rejetées par les autres cadres du mouvement. Le 2 novembre, un cuirassé étasunien se présenta face à la côte de Colón en même temps qu’un navire de guerre colombien venu écraser la rébellion. María Ossa de Amador, l’épouse de Manuel Amador Guerrero, imagina un stratagème pour séquestrer les officiers des troupes colombiennes. Les 500 hommes restèrent donc sous le commandement du colonel Torres et sans protection entre les insurgés et les marins américains. Les cadres du mouvement séparatiste corrompirent le colonel avec une quantité d’or d’une valeur de 8 000 $. Torres accepta leur proposition et la révolution triompha sans qu’une seule goutte de sang ne fût versée. Après la lutte sanglante entre libéraux et conservateurs, Arango et Amador Guerrero avaient conclu des alliances avec les figures importantes des deux camps sur le territoire de l’Isthme. Le drapeau du Panama symbolise cette union à travers les couleurs bleue et rouge, associées au blanc, qui représente la paix. Les jours suivants, plusieurs navires de guerre étasuniens arrivèrent sur les côtes de l’isthme afin d’en garantir l’indépendance et la sécurité. Bunau-Varilla, à qui était donc réservé le poste d’ambassadeur plénipotentiaire du Panama auprès des États-Unis, méprisa les directives du nouveau gouvernement panaméen et négocia avec Hay, avant l’arrivée des délégués, un traité qui n’était pas à l’avantage de la jeune république. Entre autres, il céda une zone de 10 milles de large sur laquelle Washington disposerait de droits souverains. L’ingénieur français leur accorda ces avantages de manière perpétuelle au nom du peuple panaméen. Furieuse, la délégation envoyée par le gouvernement panaméen exigea un amendement de la convention, mais Bunau-Varilla leur mentit, prétendant que Roosevelt était disposé à abandonner la jeune république ainsi qu’à négocier directement avec la Colombie. Par conséquent, le gouvernement provisoire finit par remettre ledit traité dûment ratifié au consul des États-Unis, si bien que les travaux purent commencer.

La priorité du projet de canal mené par Washington était d’empêcher une nouvelle hécatombe. L’excellent ingénieur John Frank Stevens fut nommé à la tête du chantier. Il fit confiance au Dr William Crawford Gorgas, qui avait compris que les vecteurs de la fièvre jaune et de la malaria étaient les moustiques. Une grande campagne de fumigation fut donc mise en œuvre afin de tuer les insectes. L’on plaça des moustiquaires dans les maisons, les rues des villes de Panama et de Colón furent pavées, l’on canalisa toutes les eaux et les deux premières stations de potabilisation furent construites. Toutes ces mesures donnèrent lieu à une efficacité inattendue. Les travaux purent se poursuivre et s’achevèrent en 1914. Du fait de la Première Guerre mondiale, le canal fut inauguré plus tard, en 1920.

En définitive, la construction du canal et l’indépendance de la jeune république se concrétisèrent à travers l’intervention de puissances étrangères qui n’hésitèrent pas à manipuler, à mentir et à corrompre pour que ces projets débouchassent sur un résultat à leur avantage. Bien que la population panaméenne ne parvînt pas à obtenir une juste rétribution, les Français et les Américains leur offrirent des infrastructures et des conditions sanitaires qui améliorèrent un peu leur situation.

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III. De la fin des travaux pour la construction du canal à la Seconde Guerre mondiale (1914-1941)

Toutefois, avec les dispositions prévues au titre du Traité Hay-Bunau-Varilla, l’isthme de Panama ne pouvait pas sortir de la pauvreté. Voyons comment, du début au milieu du XXe siècle, l’histoire politique du nouvel État souverain resta un conflit d’intérêts, entre négociations, ingérence, usage de la force, corruption et coups d’État.

La constitution de la jeune République du Panama permettait aux États-Unis d’intervenir militairement sur son territoire national. Cet article fut ratifié à la suite de débats entre conservateurs et libéraux afin de garantir la sécurité intérieure du pays. En effet, son application permit d’empêcher une tentative de coup d’État au début du siècle. Après la fin des travaux du canal en 1914, des altercations se produisirent entre des soldats américains et certains éléments des forces de l’ordre panaméennes. Le gouvernement des États-Unis demanda donc au président libéral Belisario Porras Barahona de désarmer la police. Porras protesta, mais Washington l’obligea à prendre cette mesure humiliante. En 1916, le président Valdés fut élu. Il mourut en 1918. Son premier adjoint, le Dr Ciro Luis Urriola Garrés, se vit confier le pouvoir et reporta plusieurs fois les élections. Toute la classe politique protesta et les soldats américains le déposèrent. En 1921, l’armée costaricienne envahit la République du Panama à cause d’un différend territorial concernant une région frontalière revendiquée par les deux pays depuis le XIXe siècle. Lors de la guerre dite du Coto, les Panaméens étaient convaincus de pouvoir compter sur le soutien des États-Unis, qui s’étaient engagés à défendre leur intégrité territoriale. Pourtant, non seulement ils ne les aidèrent pas, mais ils leur demandèrent de se soumettre à la décision de la Cour Suprême du géant américain, qui donnait raison au Costa Rica. Le président Warren G. Harding envoya même une flotte de guerre au Panama afin que cet État retire ses troupes de la zone disputée. Mécontents, les Panaméens voulurent renégocier les contrats du canal, par l’intermédiaire du diplomate Ricardo Joaquín Alfaro. À la suite de l’élection du candidat libéral Rodolfo Chiari en 1924, les Indiens emberá se révoltèrent, incités par un citoyen étasunien. Après de longues négociations, ils finirent par déposer les armes. En octobre 1925, des émeutes se produisirent du fait de l’augmentation des loyers. Le gouvernement panaméen demanda aux États-Unis d’intervenir militairement pour rétablir l’ordre. Le 28 juillet 1926, Panama signa avec Washington le Traité Alfaro-Kellogg. Un nouveau groupe nationaliste appelé Acción Comunal protesta contre cette convention, considérant qu’elle cédait la souveraineté nationale aux forces armées des États-Unis. Par conséquent, ce nouvel accord ne fut jamais appliqué. En somme, les prérogatives militaires dont disposaient les États-Unis au Panama en vertu de la constitution de cette jeune république leur permit plusieurs fois de garantir l’ordre et la démocratie au sein de l’isthme. Néanmoins, à d’autres moments, ils utilisèrent ces droits d’une manière qui peut être considérée comme une forme d’ingérence.

Comme nous l’avons vu ci-avant, la population de la bande de terre interocéanique prit son indépendance et approuva le projet de canal pour sortir de la pauvreté. En 1928, le nouveau président Florencio Harmodio Arosemena (Parti libéral réformé) présenta un plan de développement ambitieux, mais la dépression économique des années 1930 obligea le gouvernement à modifier presque tous ses projets. Acción Comunal échafaudait des plans pour le renverser. Ce groupe se composait de militants nationalistes et de professionnels mécontents de la direction que prenait la politique nationale.  Au cours de la nuit du 31 décembre 1930 au 1er janvier 1931, Arnulfo Arias, membre de l’organisation et gendre d’un ami intime du président, enivra les soldats de la garde présidentielle, puis attaqua la résidence du chef de l’État. Acción Comunal prit le contrôle de la ville de Panama et l’ambassadeur des États-Unis convainquit Arosemena de démissionner. Ce dernier signa son dernier décret en nommant ministre Harmodio Arias Madrid (frère d’Arnulfo Arias). Les instances compétentes désignèrent Ricardo Joaquín Alfaro comme président jusqu’à la fin du mandat. Cet événement marqua un tournant dans l’histoire politique du Panama, puisque la lutte nationaliste voulait mettre fin à l’ingérence étasunienne, contrôler le canal et éradiquer la pauvreté du territoire de l’isthme. Arias Madrid bénéficia du soutien du gouvernement lors des élections de 1932 et fut élu président. Il renégocia les traités avec son homologue Franklin D. Roosevelt. Voici la traduction d’un paragraphe extrait du journal La Estrella de Panamá et relatif au traité Arias-Roosevelt :

« Dans ce traité, la redevance annuelle était revalorisée et s’élevait désormais à 430 000 balboas. En outre, des mesures furent mises en œuvre pour contrôler la contrebande de biens dans la zone du canal, une activité illégale qui portait préjudice à l’économie panaméenne. Concernant les terres contrôlées par les États-Unis, la convention limitait l’expropriation de biens fonciers, mais ne prévoyait aucune restitution. Enfin, cet accord engageait le Panama en tant qu’allié militaire du géant américain. »

Le mandat d’Harmodio Arias Madrid se poursuivit jusqu’en 1936. Lorsqu’éclata la Seconde Guerre Mondiale, son frère Arnulfo présidait la République du Panama. En tant que nationaliste, le nouveau chef de l’exécutif admirait les régimes de l’Axe et refusa d’aider la marine américaine quand les États-Unis s’engagèrent dans le conflit. Un officier de police nommé Ricardo Adolfo de la Guardia dirigea un coup d’État orchestré par la puissance occidentale montante. Dès lors, la police allait jouer un rôle important au niveau de la politique nationale. Peut-on considérer cette intervention américaine comme un cas d’ingérence légitime du point de vue géopolitique ? Avant de la définir de la sorte, il convient d’interroger la légitimité du gouvernement d’Arias, qui avait accédé à la présidence par la force, étant donné que ses militants avaient poussé Alfaro à la démission par la violence. En octobre 1941, Ricardo Adolfo de la Guardia honora les requêtes des États-Unis et leur permit d’armer des navires marchands. Cela fut un autre exemple de l’influence étrangère (et principalement américaine) dans l’histoire politique du Panama, du commencement à nos jours.

Pour conclure ce que nous pouvons raisonnablement avancer sur cette période historique, les avantages que les textes juridiques octroyaient aux États-Unis en matière d’accès à la politique intérieure de la République du Panama leur permirent d’intervenir par la force à plusieurs reprises, parfois au bénéfice des intérêts du peuple panaméen. Dans d’autres cas, leur action pouvait clairement être qualifiée d’ingérence. Quoi qu’il en fût, la plus grande résistance à laquelle dut faire face la puissance nord-américaine fut le parti nationaliste Acción Comunal, qui s’appuyait sur le mécontentement d’une population peinant à sortir de la pauvreté car elle ne bénéficiait pas des recettes occasionnées par l’exploitation du canal. Grâce aux négociations menées par plusieurs politiciens, la République du Panama parvint à défendre ses intérêts légitimes et obtint la résiliation d’un contrat que John Hay lui-même avait considéré comme inégalitaire en son temps.

Photo de Benjamin Achrainer sur Pexels.com

En définitive, depuis l’époque coloniale, l’isthme de Panama a toujours été une terre convoitée tant pour ses richesses que pour sa position stratégique. C’est pourquoi les Espagnols durent se battre contre les pirates et les Britanniques, puis les Colombiens furent expulsés de la région par les Américains après que les Français eussent échoué dans le premier projet de construction d’un canal interocéanique. Après l’indépendance, les États-Unis n’hésitèrent ni à faire preuve d’ingérence ni à jouer la carte de la corruption pour parvenir à leurs fins, comme l’avaient fait d’autres puissances à d’autres moments de l’histoire. Comme le monde entier transite par cette zone, l’isthme de Panama est depuis longtemps ouvert à l’influence étrangère, ce qui fait partie intégrante de son identité. Ce fait récurrent bénéficie souvent au peuple panaméen. Par conséquent, on ne peut pas le considérer comme une ingérence. Celle-ci existe à certaines occasions pour des raisons stratégiques et du fait d’intérêts économiques, de même que la corruption. Ces deux phénomènes semblent intimement liés à l’histoire de l’Amérique latine en général.

Néanmoins, comme à plusieurs reprises par le passé, le peuple panaméen n’accepte pas la tournure que prennent ces concepts récurrents, qui s’incarnent aujourd’hui dans le projet minier. Les élections présidentielles se tiendront le 5 mai prochain. Le peuple votera-t-il de manière souveraine et libre ou pouvons-nous craindre que l’ingérence d’une puissance étrangère et la corruption d’acteurs de poids, comme certains cartels de narcotrafiquants, influent sur les résultats ?

Jean O’Creisren

Auto-traduction d’un article initialement écrit en espagnol (« La injerencia y la corrupción en la Ha política del Istmo de Panamá ») et publié sur le blog Délires de linguiste le 29 février 2024.

Sources :


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Apparemment, tout les différencie : une jeune femme au cœur d’or qui parle aussi bien anglais que russe, deux Bretons aussi têtus l’un que l’autre, un chirurgien algérien qui a tout abandonné pour commencer une licence de droit, un SDF alcoolique, ainsi qu’un traducteur italien à la fois fervent catholique et fan du groupe anarchiste Ska-P. 😉

Pourtant, ils vont cheminer ensemble vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Ils vont affronter les mêmes épreuves sur un pied d’égalité. Avec les autres pèlerins, ils formeront une communauté très hétérogène, mais solidaire. Tous marchent pour une raison singulière, qu’ils en aient conscience ou non. Trouveront-ils ce qu’ils recherchent en cours de route ? 🌻

Photo de Guduru Ajay bhargav sur Pexels.com

Vous aimez lire les articles de « Délires de linguiste » ? 🙂 Quatre ans après avoir lancé ce blog, je publie Unis par le Camino. Ce roman original se développe autour du Chemin de Compostelle. Différents personnages évoluent au cœur de cette Espagne que j’aime tant. Ce voyage initiatique leur permet de soulever de grandes questions dans des dialogues constructifs, de se connecter à leur for intérieur et de se recentrer sur leurs aspiration les plus profondes. Vous retrouverez dans cet ouvrage ma passion pour les langues, mon goût de l’aventure et une bonne dose d’humour. 😉

Entre autres retours sur ce roman, un lecteur m’a dit que l’intrigue est bien construite, avec autant de suspense que vous êtes en droit de l’attendre. 😎

Cette idée de lecture vous intéresse ? Vous pouvez commander mon livre sur le site de l’éditeur.

Vous pouvez également vous le procurer dans la librairie de votre choix ou sur une plate-forme en ligne. Voici les références bibliographiques à fournir à votre libraire :

O’CREISREN, Jean. Unis par le Camino : une quête de sens sur le chemin de Compostelle. Saint-Ouen : Les Éditions du Net, 2023.

Bonne lecture et ultreïa ! 😉

Jean O’Creisren

Nahouaille-Aquart

Il était une fois un royaume nommé Nahouaille-Aquart, dont la capitale était Ydoum-Agnet. Ce pays chrétien vivait en paix avec ses voisins, le royaume de Wassa-Nédy à l’est et l’émirat de Kordoura au sud.

À la cour du roi Patrice VII de Nahouaille-Aquart, tout le monde vivait dans la sobriété et le respect les uns des autres. En effet, le monarque n’aimait pas que les nobles fassent étalage de leurs richesses, et exigeait que tout le monde ait sa place dans le château. Aussi montrait-il l’exemple en vivant simplement, partageant sa fortune avec les plus pauvres. Tout le monde aimait ce bon souverain.

Photo de Felix Mittermeier sur Pexels.com

Une fois par an, le roi Patrice VII convoquait vingt-quatre jeunes gens des quatre coins du royaume pour les faire chevaliers. La cérémonie d’adoubement avait lieu le jour de la fête nationale et se poursuivait par un grand banquet.

Ce jour-là, toute la cour était réunie pour l’événement, et les vingt-quatre jeunes gens, agenouillés les uns à côté des autres, recevaient à tour de rôle les coups de l’épée royale sur leurs épaules, puis l’évêque leur imposait sur la tête pour les bénir. Attendant son tour, Habib, de nature assez distraite, regardait les convives. Son regard s’arrêta sur une jeune femme d’une éblouissante beauté. Elle avait le teint clair et les yeux d’un bleu aussi gai qu’un ciel d’été. Sa chevelure blonde rappelait les rayons du soleil. Cette demoiselle avait l’air paisible et son sourire rayonnant rassurait le jeune homme.

Physiquement, Habib n’avait pas le même aspect que cette inconnue. Fils d’immigrés originaires de Kordoura, il était brun, au teint basané. Subjugué par cette sublime beauté, il n’écoutait plus les paroles du cérémonial. Soudain, la jeune femme tourna le regard vers lui. Intimidé, Habib baissa les yeux et fixa le sol. La voix du monarque lui fit relever la tête :

– Alors, vous dormez, jeune homme ?

– Euh… Non, j’étais juste pensif… 

– Que voulez-vous ?

– Je veux devenir chevalier.

– Pourquoi ?

– Pour servir Dieu et mon pays, pour défendre les faibles contre l’oppresseur et pour protéger mon peuple.

– Au nom de la maison royale de Nahouaille-Aquart, dit le roi en posant la lame de son épée sur les deux épaules de Habib, je te fais chevalier !

– Et moi, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, je te bénis, ajouta l’évêque. Que Dieu te garde dans ce noble devoir qui t’incombe !

Et c’est ainsi que Habib entra dans la chevalerie. La fête continua avec un joyeux banquet. Alors que le jeune homme piochait quelques victuailles sur le buffet, une voix féminine l’interpella :

– Voici le chevalier distrait…

Se retournant, il se trouva face à la jeune femme qu’il avait vue pendant la cérémonie.

– Bonjour, répondit-il. Je m’appelle Habib el-Kordourawî, pour vous servir ! Et vous ?

– Enchantée ! Je m’appelle Églantine. Vous portez donc un nom arabe. D’où venez-vous ?

– Je suis né dans le royaume de Nahouaille-Aquart, mais mes parents sont originaires de Kordoura. Ils ont immigré ici juste après leur mariage. Et vous, êtes-vous de la famille de l’un de mes compagnons, qui ont été adoubés comme moi aujourd’hui ?

– Non, répondit Églantine avec un sourire bienveillant. Je suis la fille du roi.

– Oh ! Mais vous êtes donc une princesse ! Je ne savais pas…

– N’ayez crainte, il n’y a aucun souci ! Si vous avez accepté la bénédiction de l’évêque, j’imagine que vous êtes chrétien.

– Certes. Toute ma famille est chrétienne. Mes parents vivaient en bons termes avec nos voisins juifs et musulmans au pays. Mais ils sont partis pour tenter l’aventure à l’étranger.

*

*      *

Ainsi commença une belle amitié entre Habib et Églantine. Il découvrit combien cette jolie jeune femme avait également une belle âme. Il l’aimait en secret, mais n’en parlait à personne. Dans sa prière quotidienne, il la confiait sans cesse au Seigneur. Un soir cependant, il se risqua à aborder le sujet avec l’abbé Nathan, son confesseur.

– Merci pour la confiance que tu me fais, répondit le prêtre. Tes sentiments sont beaux, purs, altruistes et désintéressés. Mais n’y croie pas trop…

– Comment ça ?

– La princesse Églantine est promise en mariage au prince Féhout-Cho, le fils cadet du roi de Wassa-Nédy. C’est ainsi, les princesses ne peuvent épouser que des princes, et non pas d’humbles chevaliers.

– Mais… A-t-elle déjà rencontré ce prince ? L’aime-t-elle ? Est-elle d’accord pour l’épouser ?

– Elle le rencontrera le jour des fiançailles. Ce mariage n’est pas une question de sentiments. Il s’agit d’une affaire politique, pour assurer la paix entre les deux royaumes. Et comme Patrice VII n’a pas de fils, il compte sur Féhout-Cho pour lui succéder. Quant à toi, oublie Églantine et prépare-toi à servir le futur roi Féhout-Cho Ier, sans convoiter sa future femme.

– Mais j’aime Églantine ! Comment pourrais-je l’oublier ? Nous sommes de très bons amis. Je prie pour elle à longueur de journée et…

– Eh bien, continue le prier pour elle, mais demande également au Seigneur de t’aider à accepter la réalité. Prie pour Églantine, pour qu’elle soit heureuse auprès de Féhout-Cho et qu’elle soit une bonne reine. Mais toi, ton bonheur ne sera pas auprès d’elle. Donc tu peux d’ores et déjà prier pour celle qui sera vraiment ta femme.

Ces paroles étaient difficiles à entendre pour Habib, mais il fit ce que lui avait dit son confesseur. Après tout, s’il aimait vraiment Églantine, il lui souhaitait d’être heureuse.

Quelques mois plus tard, le jour des fiançailles arriva. Un beau carrosse apparut sur la route de l’est, escorté par des gardes, et s’arrêta sur la place principale d’Ydoum-Agnet. Le peuple et la cour étaient présents pour accueillir l’héritier du trône. Soudain, la porte du carrosse s’ouvrit, et le prince apparut.

En le voyant, tous furent stupéfaits. En effet, il était d’une laideur effrayante, et la princesse Églantine fut prise de dégoût en apercevant son futur mari. Mais elle se dit qu’un corps laid peut cacher une belle âme, et qu’elle découvrirait certainement les vertus de ce jeune homme.

La cérémonie de fiançailles se déroula, et de loin, Habib voyait que son amie avait l’air triste et perdue. Il pria pour elle durant toute la messe :

« Seigneur, je vois bien qu’elle n’a aucune envie d’épouser cet homme. Pourquoi permettez-vous cela ? Je sais que vous aimez Églantine et que vous la voulez heureuse. Si elle peut être heureuse avec ce type, faites naître de l’amour entre eux. Sinon, faites que ce mariage n’ait pas lieu… »

Lors du repas, les deux fiancés étaient assis l’un à côté de l’autre. Le prince Féhout-Cho monopolisait la conversation, faisant montre de son savoir et de son humour. En effet, il était intelligent, bon orateur et très drôle. Il faisait rire Églantine et les autres.

Après le dessert, les valets débarrassèrent, et les fiancés se retirèrent. Une fois qu’ils étaient seuls, Féhout-Cho saisit violemment la princesse et tenta de l’embrasser. Dégoûtée, elle se débattit et cria.

– Mais enfin, ma mie ! s’indigna le prince, nous serons un jour mari et femme ; nous pouvons donc nous embrasser !

– Non, je ne veux pas ! répondit-elle.

– Mais laissez-vous faire, pauvre garce ! Ahhh ! cria-t-il soudainement.

En effet, il sentit sous sa gorge une lame froide.

– Lâche-la ! dit Habib, qui se tenait derrière le prince.

Tremblant, Féhout-Cho leva les mains au ciel et laissa partir Églantine. Habib baissa son arme et le prince se retourna. Les yeux noirs et expressifs du chevalier lançaient à son adversaire un regard accusateur. Pour sa défense, celui-ci rétorqua :

– Qui es-tu, toi, traître de Sarrasin ? Comment oses-tu m’interrompre quand je courtise ma fiancée ? Ne sais-tu pas que je suis ton futur roi ?

– Je ne permettrai pas qu’un porc comme toi règne sur Nahouaille-Aquart et tu n’épouseras certainement pas la princesse Églantine. Elle mérite bien mieux qu’un enfant gâté comme toi !

– Ça ne se passera pas comme ça ! répliqua Féhout-Cho avec fureur. Mon père n’acceptera pas qu’on me traite ainsi !

Pendant ce temps, Églantine s’en alla tout raconter au roi, et celui-ci en fut terriblement attristé. Une fois que Féhout-Cho fut retourné à Wassa-Nédy, Patrice VII y envoya un courrier pour annoncer que le mariage n’aurait pas lieu. Quelques jours plus tard, Wassa-Nédy déclara la guerre au royaume de Nahouaille-Aquart.

Dès qu’il apprit la nouvelle, le roi Patrice convoqua Habib.

– Tu te doutes bien de la cause de ce conflit, dit le monarque.

– Oui, Votre Majesté. Je sais que tout est ma faute, mais je n’ai pas toléré qu’on traite ainsi votre fille.

– Tu as très bien fait, Habib. Je te félicite de l’avoir défendue. Il est hors de question qu’elle épouse un type pareil et que mon bon royaume soit administré par cet énergumène. Si je t’ai fait venir ici, c’est parce que je compte sur toi pour une mission spéciale. En effet, je te demande d’aller à Kordoura pour négocier avec l’émir un traité d’alliance. Les troupes de Wassa-Nédy sont bien plus nombreuses et puissantes que les nôtres et nous ne tiendrons pas longtemps sans l’aide de nos voisins du sud. Comme ta famille est originaire de ce pays et comme tu parles sa langue, tu es certainement le mieux placé pour diriger cette ambassade.

– Vous pouvez compter sur moi, Votre Majesté !

Le lendemain, dès l’aube, Habib partit avec quelques cadeaux et une escorte. Depuis une fenêtre du donjon, Églantine regarda les voyageurs se diriger vers le midi. Depuis ces beaux yeux clairs, des larmes coulaient sur ses joues blanches. « Mon Dieu, pria-t-elle, protégez ce preux chevalier ! Faites qu’il ne lui arrive rien ! »

Après un voyage qui se déroula sans incident majeur, Habib et ses compagnons furent bien accueillis au palais de l’émir. Celui-ci leur déclara :

« Mes chers amis, c’est sans hésiter que j’entrerai en guerre contre Wassa-Nédy aux côtés du bon roi Patrice. Cela fait des années que ces barbares menacent nos frontières et terrorisent notre population. J’avais justement envie de les attaquer, mais mon armée est moins puissante que la leur. En m’alliant avec Nahouaille-Aquart, je suis sûr que nous les vaincrons ! »

Le jeune chevalier s’en alla porter la nouvelle au monarque, et les hostilités commencèrent. Les ennemis se livrèrent bataille dans la plaine de Mouwal-Jiza, à la frontière entre les trois pays. Les chevaliers de Nahouaille-Aquart se tenaient prêts sur leurs destriers, tandis que les moudjahidines de Kordoura surplombaient le champ de bataille du haut de leurs dromadaires. Habib était chargé de faire l’interprète entre les uns et les autres afin de coordonner les actions communes. Soudain, on entendit un grand vacarme.

Une armée gigantesque apparut à l’autre bout de la plaine. Des soldats armés jusqu’aux dents marchaient au pas, leurs armures provoquant un bruit métallique à faire frissonner les plus braves des guerriers. Bien que preux chevalier, Habib avait peur. Il pria ainsi :

« Mon Dieu, je vais peut-être mourir aujourd’hui. Que Votre volonté soit faite. Je suis chevalier ; je dois me battre pour mon pays jusqu’à la mort. Je le ferai. Je défendrai ma patrie pour la belle Églantine, pour qu’elle puisse vivre dans un pays en paix. »

Puis la bataille commença. Les troupes des deux camps se lancèrent dans un combat sans merci, et Habib luttait avec force, comme porté par une puissance qui lui était inconnue. Le simple fait de penser à son amie lui donnait une vigueur insoupçonnée, jusqu’à ce que sa poitrine fût traversée par une flèche ennemie…

*

*      *

Raphaël Ben David changea les pansements du blessé. Cela faisait trois jours que Habib était entre la vie et la mort.

– Va-t-il s’en sortir ? demanda l’abbé Nathan.

– Il y a vraiment très peu d’espoir, répondit le médecin. Mieux vaut commencer à prier pour le salut de son âme.

– Je vais donc lui donner les derniers sacrements…

Le prêtre avait à peine dit ces mots que Habib ouvrit les yeux, toussa et demanda :

– Où suis-je ?

– Dans le monastère Saint-Lazare, tout près de la plaine de Mouwal-Jiza.

– Mouwal-Jiza ! Mon Dieu, la bataille ! Comment s’est-elle terminée ?

– Nous l’avons gagnée, reprit le prêtre en souriant. Wassa-Nédy s’est rendu et un traité de paix a été signé.

Habib se leva, puis commença à chanter et à danser de joie.

– Mais… C’est impossible ! lança le docteur Raphaël. Il y a deux minutes, il était à l’agonie, et maintenant, il est en pleine forme, à croire que sa blessure est complètement cicatrisée.

En effet, le jeune homme enleva son pansement, et tout le monde put constater qu’il était pleinement guéri.

– C’est un miracle ! s’émerveilla le l’abbé Nathan. Cher Habib, je pense qu’une bonne âme a beaucoup prié pour toi…

– Je le pense aussi, s’écria une voix féminine qui venait de derrière le chevalier.

Le jeune homme se retourna et aperçut la princesse Églantine. Il courut vers elle, et s’agenouilla, lui tenant la main.

– Églantine, ô ma chère Églantine ! J’ai vu la mort de près, j’ai vu un tunnel au bout duquel luisait une lumière éblouissante, mais je sentais qu’une force me retenait sur Terre. Et cette force, c’était toi ! Oui, je t’aime ! C’est grâce à toi que je suis en vie, grâce à ta prière et grâce à l’amour que j’ai pour toi.

– Moi aussi, je t’aime, ô mon beau chevalier Habib ! Tu n’imagines pas combien j’ai prié, pleuré, jeûné pour que tu vives… Je t’aime de tout mon cœur et je suis prêt à te donner ma vie.

– Quelle bonne nouvelle ! C’est le plus beau jour de ma vie ! Mais… ton père ? Acceptera-t-il qu’une princesse comme toi épouse le modeste chevalier que je suis ?

– Qui a dit que tu n’étais qu’un « modeste chevalier » ? interrogea une voix forte.

Les amoureux se retournèrent et virent le roi Patrice qui avançait avec sérénité.

– Tu ne sais pas encore, reprit le souverain, que c’est grâce à toi que nous avons gagné la bataille, mon cher Habib…

– Comment ça ? répondit le chevalier, tout étonné.

– Comment ça ? Eh bien, premièrement, c’est grâce à toi que nous avons pu établir une alliance avec l’émir de Kordoura, ce qui a doublé nos effectifs. Et d’autre part, tu t’es battu avec une telle force que les chevaliers et les moudjahidines se sont sentis encouragés, tandis que les soldats de Wassa-Nédy ont pris peur. Ils ont même fini par abandonner le champ de bataille. Tu nous as donc fait gagner la guerre. Aussi, pour te récompenser, je t’offre ce que tu désires le plus, à savoir la main de ma fille, ce qui signifie également que tu me succéderas sur le trône de Nahouaille-Aquart après ma mort.

– Majesté, je ne sais comment vous remercier !

– Moi, je sais : en étant un bon époux pour ma fille, un bon père pour mes petits-enfants et un bon roi pour mes sujets.

– Mais un bon roi chrétien, reprit l’abbé Nathan, doit aussi aimer et respecter ses adversaires. Il doit également prier pour eux. Ainsi, cher Habib, chère Églantine, je vous demande de prier pour votre ennemi Féhout-Cho, qui est malheureux. Priez pour qu’il découvre la joie d’être aimé et se convertisse.

– Nous vous le promettons ! répondirent en cœur les deux amoureux.

*

*      *

Et c’est ainsi que le modeste chevalier, fils d’étrangers et sauveur de son pays, épousa la belle princesse Églantine. Ils eurent de nombreux enfants, et le règne de Habib Ier de Nahouaille-Aquart fut une période de paix, de prospérité et de bonheur pour tout le royaume.

Quant au prince Féhout-Cho, il épousa Jamila, la fille de l’émir de Kordoura. Elle le trouvait beau, intelligent et drôle, et cet amour était réciproque. La défaite lui avait appris à devenir humble, et son échec lui apporta beaucoup. Il signa un traité de paix avec l’émirat, et c’est à cette occasion qu’il rencontra la princesse. Avant de se fiancer, il se rendit à Ydoum-Agnet pour demander pardon à Églantine, à toute la famille royale et à tous les habitants de Nahouaille-Aquart. Ce pardon lui fut accordé et il se convertit. À la mort de son père, il monta sur le trône de Wassa-Nédy, et administra son royaume avec justice. Sous le règne de Habib Ier et de Féhout-Cho IX, toute la région vécut en paix, pour le plus grand bonheur de ses habitants.

S’il ne s’agit que d’une histoire, une chose est vraie : l’amour et la prière peuvent faire des miracles. J’en suis témoin. Parfois, nous avons l’impression que le mal triomphe et que nous ne pouvons rien y faire. Mais quand on aime et quand on prie, Dieu nous donne toujours ce dont nous avons besoin pour être heureux. Il nous aime et veut notre bonheur, et si nous lui faisons confiance, il fera de grandes choses, même au-delà de ce que nous pouvons espérer, même changer les cœurs les plus endurcis.

FIN

Jean O’Creisren

Ce conte pour enfants a été écrit au cours de l’été 2016 et publié pour la première fois sur ce blog au printemps 2023.


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Comment vous venger d’un commercial qui vous a trompé ?

Il y a quelques mois, je me suis fait avoir par un commercial sans scrupules. Après être tombé dans le panneau, je me suis vengé d’une manière digne d’un traducteur de documents juridiques…

Photo de Pixabay sur Pexels.com

En effet, l’un de mes amis est un excellent commercial. Dans cet article, nous l’appellerons Aurélien Baratin. Il y a quelques mois, il a réussi à me faire avaler une énormité. Tout a commencé quand il m’a envoyé une photo de lui en robe d’avocat…

Jean O’Creisren : Oui. Tu es devenu avocat ? (NDLR : je n’étais absolument pas sérieux en posant cette première question)

Aurélien Baratin : Oui. Cela fait 8 ans que je travaille sur le concours du barreau dans l’ombre, et la récompense est enfin tombée.

Jean O’Creisren : Si c’était vrai, tu serais le seul mec que je connaisse qui soit devenu avocat sans suivre au préalable un cursus de droit. 😉

Aurélien Baratin : J’en ai suivi [sic]. Mon diplôme à l’École des Baratineurs m’a fait valider des UE de droit et j’ai complété avec une formation à distance. Très peu de personnes autour de moi le savaient. Tu n’as pas remarqué dans la bibliothèque de l’appart pas mal de manuels de droit ?

Jean O’Creisren : Peut-être. C’est donc vrai ? Si oui, félicitations ! Mais je te croirai à 100 % quand tu auras mis à jour ton profil LinkedIn… et je serai ravi de recommander ta compétence « droit ». 😊

Aurélien Baratin : Merci, mais je ne compte pas exercer tout de suite.

Jean O’Creisren : C’est vrai que tu dois d’abord suivre 18 mois de cours et de stage dans une école d’avocats… Où suivras-tu ta formation ? Au fait, pourrais-tu me montrer ton attestation de réussite au concours du barreau ?

Aurélien Baratin : J’ai tout fait à distance, Jean.

Jean O’Creisren : Montre-moi une preuve que tu es reçu !

Aurélien Baratin : Pour le stage, je me suis arrangé avec maître Rilleul-Esteyte, un ami avocat sur Angers spécialisé en droit immobilier. Mon diplôme à l’École des Baratineurs m’avait déjà fait valider plein de choses en droit immo et de la construction.

Jean O’Creisren : Ok. Je vois que cet avocat existe et que tu es bien en lien avec lui sur LinkedIn. Comme tu es du genre à essayer de me faire marcher et comme je n’étais absolument pas au courant que tu souhaitais devenir avocat, j’ai quand même du mal à te croire. Mais si c’est vrai, chapeau !

Aurélien Baratin : J’allais t’envoyer un message salé car j’ai eu l’impression que tu commençais à me sous-estimer et à penser que c’était impossible pour moi. Tu peux demander à maître Rilleul-Esteyte. Je vais faire une soirée l’an prochain et il y sera, bien entendu. Tu peux également en parler avec Yves Carré quand tu le verras puisqu’on a le projet de s’associer.


Là-dessus, j’ai fini par céder et j’ai félicité ledit Aurélien. J’ai vu Me Yves Carré à une soirée chez des amis communs et je suis passé pour une andouille devant tout le monde car lui n’était au courant de rien. Je me suis donc vengé en envoyant ce message au commercial malhonnête. Je me suis permis de revisiter et de complexifier une blague bien connue pour piéger les juristes :

« Salut Aurélien ! Comment vas-tu ? Je rentre d’une soirée où j’ai vu Yves Carré. Il m’a donné plus de détails sur votre cabinet d’avocats. Beau projet ! 😊 Je suis ravi de savoir que tu te spécialises dans les questions de fiducies immobilières.

D’ailleurs, il se trouve que j’ai un ami qui est concerné et je serais preneur de tes précieux conseils à ce sujet. Son père est constituant d’une fiducie familiale et il détient notamment cinq maisons dans un lotissement. Mon ami (dont je dois taire le nom pour des raisons de confidentialité) est fiduciaire et gère ce patrimoine pour l’ensemble de la fratrie. Ils sont donc 5 frères et sœurs voisins. Mon ami est le cadet, mais comme l’aînée est une fille, c’est lui que le notaire a nommé fidéicommissaire en vertu de la loi salique. Ledit ami est donc voisin de sa sœur aînée et il se trouve qu’un œuf de requin-marteau halicorne a été retrouvé sur le muret qui sépare les deux jardins. Comme tu peux le vérifier sur Internet, cet animal est menacé. Ainsi, un œuf de ce poisson est d’une extrême rareté et constitue un vrai trésor. Toutefois, l’inventeur dudit trésor n’est pas l’un quelconque des voisins, mais leur neveu de 9 ans. Comme ce dernier est mineur, le trésor en question revient-il aux responsables légaux de l’inventeurs susmentionné, au constituant de la fiducie, au fiduciaire ou à sa sœur voisine et aînée ? »

Notre baratineur préféré a répondu avec humour en me disant que, comme avocat, il facturerait ses précieux conseils à prix d’or. Certes, le commercial peu scrupuleux qu’il est s’y connaît mieux que moi en techniques de manipulation. Mais le linguiste rêveur que je suis le bat en rédaction juridique. Son retour évasif et évitant le prouve. 😉 Voici la réponse à mon énigme :

« Effectivement, un œuf de requin-marteau halicorne constitue un trésor d’une extrême rareté. En effet, ce poisson est vivipare et ne pond donc pas d’œufs. La rareté d’un tel trésor n’a d’égal que celle des dragons et des licornes. »

Bref, tout cela pour dire que mon ami est un excellent commercial. S’il n’eut été mon ami, je l’aurais envoyé promener au même titre que les vendeurs, colporteurs et autres arnaqueurs qui essaient de temps à autres de me voler mon pognon.

Jean O’Creisren


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Mi cuerpo bajo la mirada de Dios

El martes, 3 de mayo de 2016, Jeanne Larghero habló a los estudiantes del tema de la afectividad y de la sexualidad. Este asunto no es en absoluto un tabú en la Iglesia Católica. Se abordó con benevolencia y la conferenciante nos enseñó cuánto la mirada de Dios sobre nuestro cuerpo es bella.

¿Cuál es realmente el punto de vista católico sobre el sexo?


¿Qué dice la Iglesia sobre la sexualidad? El martes, 3 de mayo de 2016, Jeanne Larghero impartió una conferencia para los estudiantes que frecuentaban la capellanía de Cergy-Pontoise, cerca de París. El tema era: «Mi cuerpo bajo la mirada de Dios». La conferenciante es filósofa, escritora y formadora de educación afectiva y sexual. Publicó un libro titulado Quand la philosophie se mêle de sexe (Desclée De Brouwer, 2014). En español, la traducción del título sería «Cuando la filosofía se mete con el sexo». En nuestra sociedad, este tema es omnipresente. Así que esa aclaración sobre el punto de vista de la Iglesia Católica cautivó al auditorio.

En efecto, la sexualidad es un asunto del cual se habla muchísimo. Sin embargo, resulta difícil articular un discurso justo y adecuado al respeto. Jeanne Larghero nos recuerda que Dios, nuestro Creador, se interesa con nuestro cuerpo. No es indiferente al hecho de que un@ tenga un cuerpo de hombre o de mujer. Nos mira y nos dice: «¡Qué hombre tan estupendo!» «¡Qué chica tan guay!» Y es más: ¡Dios tiene sentimientos por nosotros!

Además, nuestro cuerpo sexuado está llamado a la vida eterna. En el día de nuestra resurrección, veremos a Dios en nuestra propia carne, después de buscarlo durante toda nuestra existencia terrenal.

Cuando un@ lee el libro del Génesis, se entera de que el Señor crea al hombre «macho y hembra», si se traduce literalmente. Es el primer relato de la historia en el cual se afirma que el hombre y la mujer tienen el mismo origen y la misma dignidad. Antes de tratar de Adán y Eva, el texto menciona la creación de los animales y su reproducción, pero sin abordar directamente el tema de la sexualidad. A las bestias, Dios no les dice: «Sean fecundos y multiplíquense» (Gn 1, 22). En cambio, solo a la hora de crear una realidad a su imagen, el Señor le otorga la existencia a la pareja humana, dotada de una sexualidad y de una fecundidad. «Y Dios creó al hombre a su imagen; lo creó a imagen de Dios, los creó varón y mujer» (Gn 1, 27). En otros términos, la sexualidad humana no tiene nada que ver con la sexualidad animal, ya que refleja la gloria de Dios. Asimismo, no puedo separar mi forma de vivir la sexualidad y la propia mirada sobre el hombre o la mujer que soy. En efecto, no hay nada más concreto que mi masculinidad o mi feminidad. Si soy un hombre, cuánto más bella sea mi manera de mirar a las mujeres, más bella será mi forma de considerar la propia masculinidad.

Querido por Dios, mi cuerpo sirve a la relación; está enteramente hecho para relacionarse con los demás. No es diferente de mí. En efecto, un@ no «tiene» un cuerpo, sino que «es» un cuerpo. Cuando alguien me dice «te quiero», esto significa que le gusta mi cuerpo. La relación sexual es la forma cumplida de la relación amorosa; por eso la Iglesia pide que no se viva a la ligera, sino que implique un auténtico compromiso de amor.

Aunque el cuerpo del hombre produce espermatozoides sin cesar, el de la mujer sólo es fértil durante unos diez días del ciclo menstrual. Esto significa que la sexualidad humana no es el lugar del instinto y de la reproducción, a diferencia de lo que pasa con los animales. Es algo profundo y sagrado.

Cuando el acto sexual engendra un ser humano, los padres lo crean «para siempre»; le dan vida a un ser llamado a la eternidad.

Después de la conferencia, algunos estudiantes formularon preguntas sobre lo que la Iglesia permite y prohíbe en materia de moral sexual. Jeanne Larghero contestó que moralizar no tiene sentido en sí mismo. Sin embargo, la religión cristiana enseña que el amor y la sexualidad deben vivirse en la verdad, queriendo realmente el bien de la persona con la cual un@ se une, y dándose plenamente. Esto es la propia definición del matrimonio.

La tarde terminó con debates entre los estudiantes, sobre esta hermosa cuestión que preocupa a todo el mundo.

Jean O’Creisren

Créditos de imagen: https://fr.freepik.com/vecteurs-libre/adam-eve-au-jardin-eden-ander-pommier-au-fruit-defendu-connaissances-vecteur-dessin-anime-illust_4029181.htm


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Vous aimez la science-fiction ? Découvrez « Terra Botanica », une nouvelle originale écrite par Jean O’Creisren…

Leonardo se pose beaucoup de questions. Ce travail a-t-il vraiment du sens ? Certes, il gagne bien sa vie. Oui, mais après ? Cette activité très lucrative le rend-il vraiment heureux ? Est-elle au service du bien commun ? Leo est indispensable à son entreprise. Contrairement aux autres, il a eu la chance de faire des études à Agrocampus, à Angers, tandis que son futur employeur finançait le développement de son haut potentiel. Bien sûr, il n’en parlait pas à ses camarades de promotion. Il disait juste qu’il voulait travailler dans la recherche en botanique, mais le reste de son parcours était top secret. D’ailleurs, depuis qu’il est retourné dans son pays, il n’a plus aucun lien avec ces étudiants français. Et c’est sans doute mieux ainsi.

Oui, ce travail si bien rémunéré dans ce laboratoire lui pose question. Quinze ans après son retour, il est en pleine crise de la quarantaine. Mettre au point des plantes de plus en plus psychotropes et addictives pour ce cartel latino-américain lui paraît vide de sens. Toute cette délinquance, tous ces massacres, toutes ces vies gâchées… Mais s’il dit mierda à son employeur, c’est la gâchette à coup sûr…

Le marché s’épuise, les drogues classiques ne se vendent plus tellement ; il faut innover. Une étude de marché fait ressortir une nouvelle demande de la part des consommateurs : une plante euphorisante, dégageant un gaz ou une énergie qui les mettrait dans une joie dynamique et qu’ils pourraient avoir chez eux. Il y travaille avec professionnalisme, mais sans grande conviction. Il est résigné, comme un esclave, comme un robot.

Dans ce bidonville de San Porro del Mono, le cartel local règne en maître. L’État a déserté les lieux depuis longtemps et la population fait confiance à ces bandits qui sortent les pauvres gens de la misère par le clientélisme. Le seul contre-pouvoir sérieux est l’Église catholique. Les prêtres, les religieux et les religieuses, qui vivent pauvres parmi les pauvres, sont aux côtés des toxicomanes, des enfants des rues et des prostituées. Ils ne cautionnent pas la mainmise des narcotrafiquants, mais ils sont bien obligés de fermer les yeux s’ils veulent rester en vie. Même certains dealers se montrent très croyants et arrosent généreusement la quête du dimanche avec leur argent sale. Le curé de la paroisse, le père Francisco, est un homme très respecté. Il est d’une très grande cohérence : généreux, bienveillant et franc, il vit sobrement et se met toujours au service d’autrui. Sa prédication est toujours remplie de sagesse et il s’adresse de manière accessible aux paroissiens qui, pour beaucoup, ne sont jamais allés à l’école. Croyants ou non, tout le monde l’admire et l’appelle El Santo, « le saint ».

*

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Latif est désespéré. Et il n’est pas le seul. Dans le royaume de Dar ez-Zoulm, une grande partie de la population déprime. Tout va très bien pour les Zoulmites. Leur vie est paradisiaque : villas, piscines, voyages à l’étranger, festins réguliers. Mais pour les travailleurs originaires d’Asie du Sud-Est, c’est l’enfer. Venus pour pouvoir envoyer de l’argent à leur famille, ils sont payés misérablement. Ils sont entassés dans des logements insalubres, travaillent comme des bêtes et n’ont aucun moyen pour protester. Certains préfèrent se suicider pour que leurs familles puissent toucher l’argent des assurances. Quant aux jeunes filles, elles sont forcées à la prostitution.

L’Occident est complice de cette monarchie injuste. La richesse du royaume vient de ses nombreux gisements de pétrole, exploités par la multinationale Petroflouz. Latif et ses compagnons travaillent sur les puits d’extraction. Ils y font les métiers les plus dangereux et nombre d’entre eux sont tombés malades à cause de la pollution. Les Zoulmites habitent loin de ces bagnes et ne sont donc pas exposés à ces problèmes. D’ailleurs, se rendent-ils vraiment compte de ce que subissent les populations « accueillies » sur leur territoire ?

Latif marche seul dans le désert. Il se sent comme une victime. Il se croit beaucoup trop gentil pour résister aux injustices et prie Allah de lui venir en aide. Dans son Pakistan natal, on adore le même Dieu qu’ici. Pourquoi les croyants de Dar ez-Zoulm agissent-ils de la sorte ? Le Coran ne dit-il pas que tous les musulmans sont frères ?

Soudain, il trébuche et tombe à plat ventre. Il regarde quelle pierre l’a fait choir. À son grand étonnement, il s’agit d’une lampe, exactement comme celle d’Aladin. Incrédule, il la frotte pour voir quel sera le résultat…

*

*        *

Adila pleure sur ses enfants. Elle les aime. Elle connaît tous les trésors qui se cachent en eux. Mais la vie ne les a pas aidés. C’est comme si le sort s’était acharné sur toute la famille. Abbas, l’aîné, est devenu chef de bande. Il a rapidement compris qu’il aurait plus d’avenir dans le trafic de drogue qu’en tentant de suivre les cours dans ces établissements de ZEP où les professeurs sont dépassés.

Abra, la deuxième de la fratrie, est beaucoup plus raisonnable. Elle a toujours été studieuse et a toujours montré le bon exemple à ses frères et sœurs. Mais elle souffre d’asthme sévère à cause de l’environnement dans lequel se trouve la cité. En effet, Tutiroutupointes est coincée entre une bretelle d’autoroute et une raffinerie de pétrole tenue par Petroflouz, dans la banlieue nord de Marseille. Et les ferries à quai n’arrangent rien ! De nombreux problèmes de santé touchent ces populations qui n’ont pas les moyens de vivre ailleurs : maladies respiratoires, cancers, problèmes psychiques, voire malformations des fœtus et déficiences intellectuelles.

Dakwan, le troisième enfant de Badreddine et Adila, est très intelligent. Petit, il était curieux et s’intéressait à tout. Mais la crise d’adolescence fait des dégâts. Au collège de Tutiroutupointes, il ne fait pas toujours bon être un « intello ». Les enseignants voient que ce jeune a du potentiel, mais il préfère rester légitime auprès de ses copains que passer pour le « fayot de service », même si son grand frère est tellement craint que personne n’oserait le toucher. D’ailleurs, Dakwan s’identifie plus à Abbas qu’à son père. Ce dernier est âgé et il ne parle même pas français. Il ne travaille pas et c’est l’aîné caïd qui fournit l’argent à la maison.

Les deux derniers, Bahij et Faïda, font la consolation de leurs parents. Ils vivent encore de la fraîcheur de l’enfance, mais pour combien de temps ? Bahij est enjoué, et son sourire radieux emplit la maison. Il fait souvent le clown et apporte un peu de rire dans cette ambiance morose. Faïda est pleine de bienfaits pour sa famille. À quatre ans et demi, elle est déjà coquette, elle bute sur les mots et attendrit tout le monde, du terrible Abbas à la sérieuse Abra, du Dakwan peu assuré aux deux parents angoissés par leurs trois aînés.

Cette famille est un exemple type de ce qui se passe dans cette cité : chômage, discrimination, pollution, maladies, manque d’avenir, délinquance, mais aussi solidarité et vie. À Tutiroutupointes, tout le monde souffre de ces injustices. Mais, comme dans chaque cité de France et de Navarre, tout le monde se connaît. Donc s’ils veulent s’unir pour faire la révolution, ils en ont les moyens. Le tout est de la faire intelligemment…

*

*        *

Le père Francisco se lève. L’évangile est lu, il va enchaîner avec son homélie. On vient de lui diagnostiquer un cancer en phase terminale, mais il ne l’a dit à personne. Il n’a donc rien à perdre. Tout le monde attend avec impatience ce qu’il va dire. Après un long silence, il commence enfin son prêche :

« Quel avantage, en effet, un homme a-t-il à gagner le monde entier si c’est au prix de sa vie ? »

Il s’arrête. Toute l’assemblée retient son souffle. Que va-t-il tirer de cette citation de l’évangile de Matthieu ?

« Mes amis, que signifie cette phrase pour nous aujourd’hui ? »

Pas de réponse.

« San Porro del Mono est remplie de gens bien. Vous êtes des gens bien. Vous êtes des enfants de Dieu et vous avez été créés pour faire le bien. »

Silence.

« Mais malgré cela, San Porro del Mono est remplie de violence, de misère et d’injustice. Pourquoi ? »

Silence.

« Eh bien parce que le démon y fait son œuvre ! Il y a, dans ce bidonville, des gens qui ont vendu leur âme au diable. Ils gagnent des milliers de pesos, ils ont des piscines, des femmes à volonté, parfois ils vont à l’église et donnent leur argent sale à la quête ou aux plus pauvres. Ils gagnent le monde entier, mais ils sont sur le chemin de l’enfer. Et vous, vous êtes complices ! Vous acceptez cette servitude ! Or, Dieu nous a créés pour l’amour, pour la liberté, pas pour cette complaisance avec le mal ! Dieu est plus fort que le diable ! L’amour est plus fort que la mort ! N’ayez pas peur et osez résister aux narcotrafiqu… »

Le sermon du padre est interrompu. Une balle vient de s’encastrer au milieu de son front. Personne ne sait d’où ça vient, mais le tireur a un message implicite pour l’assemblée : « Si vous faites ce qu’il vous a dit, il vous arrivera la même chose ! »

Dans ce bidonville, violence et religion sont omniprésentes. Les habitants en ont assez de la violence et la religion est leur seul refuge — avec la drogue, pour beaucoup. Les paroles d’El Santo ont retenti. Si tous les prêtres ne sont pas irréprochables, celui-ci était très aimé car il était très cohérent. Il a témoigné de ses convictions jusqu’au don de sa vie. Alors il est temps de reprendre le flambeau et de faire la révolution…

Le soir même, un groupe de personnes se réunit dans le plus grand secret. Les leaders de tous les groupes sont représentés : les syndicalistes, les religieux, les enfants des rues, les prostituées, les colporteurs… Seuls les trafiquants manquent à l’appel. Le conseil secret réfléchit à la manière dont il peut renverser ce régime narcocrate.

– Il faut faire table rase du passé, annonce Felipe, un leader syndical d’âge mûr. Il faut prendre les armes pour renverser ce régime impérialiste ! Barricadons-nous ! ¡¡El pueblo unido jamás será vencido!![1]

– La violence ne résout rien, rétorque sœur Teresa. Pensez à Jésus, qui a sauvé le monde sur la croix. Pensez au pasteur Martin Luther King qui a fait changer les États-Unis par la non-violence…

– Je ne crois pas à votre Bon Dieu des Bisounours, ma p’tite dame ! Est-ce qu’Hitler est tombé de cette manière-là ? Nous avons affaire à des tarés ! Contre le fascisme et la dictature capitaliste, seule la révolution peut changer les choses !

– Et que pensez-vous d’une révolution non-violente ?

Tous se tournent vers Miguelito. De sa petite voix, le chef de bande des enfants des rues vient d’intriguer l’ensemble du conseil.

– Explique-toi, reprend María Magdalena, directrice de la maison clause du quartier.

– Eh bien, nous pourrions lancer une grève du manque !

– Une quoi ? répondent-ils tous en chœur.

– Une grève du manque ! C’est le même principe que la grève de la faim, mais avec la drogue. Tous les toxicomanes du bidonville arrêteraient de consommer jusqu’à ce que les narcos dégagent…

Devant les explications de l’enfant, tous éclatent de rire.

– Tu es jeune et sans expérience, Miguelito, reprend jovialement Melquíades, le porte-parole des colporteurs. Mais tu apprendras avec la vie qu’un toxico ne peut pas se passer de drogue comme ça. C’est une maladie et on n’en sort que très rarement à coups de bonne volonté.

– J’ai peut-être l’air jeune, mais j’ai bien plus d’expérience que vous ne le croyez. Nous, les enfants des rues, nous ne sommes pas du tout naïfs. Nous sommes des experts en matière de délinquance et de défonce. Et d’ailleurs, je ne suis même pas un enfant, mais un extraterrestre !

Devant cette nouvelle remarque, c’est un fou rire incontrôlable qui saisit toute l’assemblée. C’est à croire que le garçon vient de dévorer un space cake ! Mais tout à coup, les rires se transforment en cris de peur. En effet, ce n’est plus un enfant qui se dresse devant eux, mais un cloporte vert géant, avec des tentacules à la place des pattes. Il disait donc vrai !

– Ça vous fait peur ? Rassurez-vous : je vais vous effrayer encore davantage !

À la place de l’alien, les conseillers voient un jeune homme d’une trentaine d’années, l’air introverti. Ils crient en effet de plus belle, car c’est l’une des dernières recrues des narcotrafiquants. C’est Judas, l’assistant de Leonardo au laboratoire.

– N’ayez pas peur ! J’ai beau avoir un nom de traître, ce sont les narcos que je trahis. Si vous m’écoutez bien sagement, je vous indiquerai comment mener votre révolution. Mon vrai nom est Ra-Rho. Je viens d’une planète nommée Terra Botanica, qui est à un million d’années-lumière de la vôtre. D’ailleurs, ce nom est aussi celui d’un parc à thème dans l’ouest de la France, mais les responsables politiques locaux n’ont pas fait exprès de copier sur nous. Ils ne connaissaient pas l’existence de ma terre natale, donc nous ne pouvons pas les accuser de plagiat. Sur ma planète, la vie animale et végétale est foisonnante. On y trouve notamment une multitude d’espèces de plantes magiques. Avec deux collègues, j’ai été envoyé en mission pour aider les Terriens. Mon camarade Ra-Rib a été parachuté au Moyen-Orient, où il se fait passer pour un génie dans une lampe. Quant à Zarbi, il s’est déguisé en chômeur qui profite du système dans la banlieue de Marseille, en France. Nous communiquons par télépathie pour coordonner des insurrections qui changeront la face du monde. Donc ce qui se joue ici, à San Porro del Mono, servira toute l’humanité. Ça vous va ?

Tous acquiescent en silence.

– Bien, reprend Ra-Rho. Alors, la première plante que je vous propose est la tripa gerba. Elle agit sur l’ADN et provoque une mutation génétique ainsi qu’un profond dégoût pour tout type de drogue. En même temps, elle supprime tous les symptômes liés au manque et répare toutes les lésions dues à la consommation. Depuis mon recrutement au labo, j’en ai mis dans toutes les marchandises exportées à l’étranger. C’est pour cela que le marché s’essouffle et que les narcos sont de moins en moins généreux envers les pauvres du quartier. Cette situation nous aidera à gagner le soutien des habitants. Nous allons donc donner de la tripa gerba à tous les toxicos qui veulent en finir avec leurs tortionnaires. En échange, ils feront savoir haut et fort qu’ils entament la grève du manque. Ça vous va ? Vous avez des questions ?

– J’espère que nos cris de rire et de peur ne nous ont pas fait repérer, s’inquiète María Magdalena.

– Pas de problème, répond Ra-Rho. J’ai brouillé les ondes pour que cette maison semble déserte à toute personne extérieure à notre groupe.

– J’ai une autre question, demande Felipe. Comment as-tu fait pour venir jusqu’ici si ta planète est aussi loin ?

– Bah ! Enfin ! Par téléportation ! Quelle question !!!

*

*        *

Ra-Rib a réuni les ouvriers d’Asie du Sud-Est dans un endroit secret. Sans leur dire, lui aussi a agi sur les ondes pour que personne ne puisse les y trouver.

– Alors, vous en avez marre de cette exploitation de la bourgeoisie pétrolière ?

– Ouais ! Aux chiottes les Zoulmites !

– À Dar ez-Zoulm, on va tous les bouffer comme des loukoums !

– Je comprends votre colère, camarades ! Mais attention : nous allons agir de manière non-violente. Souvenez-vous de Gandhi, qui a réussi à libérer la plus grande démocratie du monde sans armes. Combien parmi vous sont indiens ? Bien, je vois beaucoup de mains levées ! Je vous propose de faire grève. Petroflouz sera bien emmerdée si les puits n’extraient plus rien, et les Zoulmites aussi !

– Mais comment veux-tu qu’on fasse grève de manière non-violente sans se faire taper dessus ? interroge un ouvrier au fort caractère originaire d’Indonésie.

– Eh bien avec ça, répond Ra-Rib en sortant de sa poche un petit pot, le corpus diamantis !

– Le quoi ?

– C’est une plante magique. Vous en mangez et personne ne pourra vous blesser. Votre corps deviendra si dur que ce sera l’arme qui cèdera.

Devant cette déclaration, tous éclatent de rire. Ça leur fait du bien : ces hommes n’ont pas ri comme ça depuis des mois, voire des années. Au bout d’un moment, Ra-Rib prend son apparence bleuâtre de génie et s’amuse à entrer dans la lampe, puis à en ressortir par intermittence.

Mâ shâ’ llâh ! s’écrient les ouvriers en chœur.

– Ça vous épate, hein ! Alors ? On croit aux plantes magiques, maintenant ? Bon, dit-il après avoir repris son apparence humaine, Latif, prends ce couteau à viande et coupe-moi le bras !

– Non, je ne pourrai jamais faire ça !

– Femmelette ! répond l’Indonésien en lui arrachant l’arme des mains. C’est un génie, ça va rien lui faire !

Et l’homme tranche d’un coup sec le bras de Ra-Rib, qui part à l’autre bout de la salle. Le sang gicle à flots, mais le membre repousse sur-le-champ.

– Pourquoi le bras est-il parti ? Parce que je n’avais pas pris de corpus diamantis ! J’en mange donc une bouchée… Mmmh… Ch’est bon ! Et là, tranche-moi le bras pour voir !

L’Indonésien recommence, mais c’est le couteau qui vole en éclats. Alors, tout le monde se rue vers le génie pour pouvoir se gaver de la plante magique.

*

*        *

Les sages du quartier fument la chicha sur la place principale de Tutiroutupointes.

– Ah, mon bon vieux Hakim… La vie n’est plus ce qu’elle était ! Nous, on essayait de s’intégrer. Mais pour nos petits-enfants, c’est bien plus difficile…

– Comment veux-tu t’intégrer quand la police te contrôle tout le temps, quand l’école n’est plus une garantie de réussite, quand l’air est trop pollué pour que tu puisses te développer normalement ?

Salam calikoum, mes oncles !

– Abbas ! Comment vas-tu, mon grand ?

– Pas fort ! Les affaires ne marchent plus trop, en ce moment… Quand il s’agit des clients qui ne fument que du shit marocain, il n’y a aucun problème. Mais ceux qui touchent à la came latino-américaine nous lâchent complètement ! Il y en a même qui dégueulent sur mes dealers ! J’ai dû arrêter de travailler avec mes fournisseurs de San Porro del Mono. C’est à croire que leur marchandise est maudite !

– Salut la compagnie !

– Tiens ! Salut Kevin ! Ça roule ?

Putaing, oui ! Toujoure la frite !

– Bah t’as de la chance ! T’es bien le seul ici… Tiens, v’là Amady !

Un homme de type subsaharien se dirige vers eux. Avec ses 140 kilos, il a du mal à se déplacer. Il arrive en sueur pour saluer les uns et les autres.

– Alors, j’ai l’impression que ça va pas fort !

– Ce n’est pas qu’une impression !

– Et si on changeait tout ça ?

– Comment veux-tu que ça change ?

– Ben… En faisant la révolution !

– T’es sérieux ?

– Très sérieux ! On est pauvres, on souffre de la pollution. Donc ce qui marche, aujourd’hui, c’est de foutre le bordel pour se faire entendre. Il y a eu les Gilets jaunes, il y a eu la Marche pour le climat. Je vous propose donc « la Marche des pauvres pour le climat ». Nous bloquerons les ronds-points avec des gilets verts fluorescents 100 % naturels…

– Attends, Amady ! T’es mignon, mais depuis qu’on te connaît, tu passes ta vie devant la télé à bouffer des chips et à fumer des pétards, tu profites de toutes les allocs possibles et tu nourris la réputation des étrangers qui profitent du système. Donc tu vas arrêter avec tes idées à la con ! Déjà, on n’est pas assez riches pour financer un truc pareil, et en plus, des gilets fluorescents 100 % naturels, ça n’existe pas !

– Bon, déjà, je n’y suis pour rien si je ne trouve pas de boulot. Les employeurs ne sont pas nécessairement racistes, mais quand on s’appelle Amady Coulibaly, c’est vachement plus dur d’avoir un job !

– Rien ne t’empêche de changer de nom !

– En France, c’est un handicap, mais au Bled, c’est un atout. Je peux être ami sur Facebook avec tous les Coulibaly que j’y trouve. J’en ai même invité un qui a lancé des plantations de coton bio au Mali. On pourrait s’en servir pour tisser nos gilets tout en favorisant le commerce équitable…

– Et avec quoi tu vas financer tout ça ? Avec ton RSA, tes APL et ton AAH basée sur ton handicap fictif ?

– Je peux trouver des financements, interrompt Hakim. Je suis parent avec le rappeur Karim Kif-Edderim. Il est très riche et très généreux. En plus, il ferait certainement une chanson pour soutenir notre mouvement.

– Bien, reprend Abbas. Et la teinture fluorescente naturelle ?

– Regarde-moi ça ! Cette poignée d’herbes nous changera la vie ! C’est de la stabylota verda. Tu teins du coton avec ce truc et tu as de beaux gilets verts…

– Je te croirai quand tu m’auras fait une démonstration.

– Très bien, cher Abbas ! Viens chez moi et je te montrerai. Tu peux me croire. Demande aux gens du quartier ! J’ai l’habitude de tromper l’État français, mais pas mes frères de la cité. D’ailleurs, je suis l’un de tes clients les plus fidèles et je t’ai toujours payé comptant.

– Pas faux ! Montre-moi ça, qu’on puisse enfin changer la vie de tous les banlieusards !

*

*        *

Pablo est désespéré. San Porro del Mono s’est complètement retourné contre son clan. La grève du manque a bien pris. Plus personne n’achète sa marchandise, ni ici ni ailleurs dans le monde. Son personnel se met en grève et refuse de massacrer les rebelles. À la télévision, il voit que l’entreprise Petroflouz est, elle aussi, en difficulté. Les ouvriers sont en grève à Dar ez-Zoulm et les Zoulmites plient devant eux depuis que le monde entier a vu les corps invincibles des esclaves brisant les armes de la répression. Ça fait le buzz, tout comme les manifestations des Gilets verts en France. Il y a différentes insurrections, mais pour quel résultat ? Partout, la situation est bloquée. Si on se soulève, il faut que ça serve à quelque chose. Pour l’instant, Petroflouz et les narcotrafiquants sont dans une situation critique, sans que rien ne s’améliore pour les insurgés. Ces derniers protestent, mais ne proposent aucune alternative concrète. Pablo sort son revolver, le charge et met le canon dans sa bouche.

« Boum ! »

Le dirigeant du cartel se retourne. Leonardo vient de frapper un grand coup sur la porte.

– J’ai une bonne nouvelle, patron !

– Ça existe encore, les bonnes nouvelles ?

– Vous vous souvenez de cette plante euphorisante que vous m’aviez demandée il y a quelques mois ? Judas m’a aidé à…

– Qu’est-ce que j’en ai à foutre, maintenant ? La drogue, ça ne marche plus ! Il faut innover, se reconvertir, et nous n’avons plus le moindre peso à investir là-dedans !

– Justement, Judas a trouvé un truc pas mal : le cactus ecologicus. Si on dépose un brevet, on peut sauver la compagnie, le bidonville et le monde entier avec !

*

*        *

Cinq ans se sont écoulés. En partenariat avec Petroflouz, le cartel de San Porro del Mono a développé des plantations de cactus ecologicus dans le désert de Dar ez-Zoulm. Les ouvriers agricoles d’Asie du Sud-Est sont très bien payés et envoient des biodollars qui participent largement au développement de leur pays d’origine. Le cactus ecologicus absorbe le dioxyde de carbone en grande quantité. Il peut même en attirer à des milliers de kilomètres. Une partie du carbone sert à la photosynthèse. Une énorme quantité de dioxygène est recrachée dans l’atmosphère, ce qui a un effet euphorisant. Les ouvriers sont donc très heureux et dynamiques au travail. Une autre partie du carbone est stockée dans le sol. Mais avec le cactus ecologicus, on fait surtout du biocarburant non polluant et du plastique biodégradable. Cela est notamment fabriqué dans des usines situées dans les quartiers sensibles. À Tutiroutupointes, la raffinerie Petrovert (anciennement Petroflouz) est devenue une usine éthique, qui emploie la main-d’œuvre locale dans des conditions de travail rêvées. Le jeune Dakwan vient d’obtenir son baccalauréat avec mention très bien. Après la classe préparatoire et une école d’ingénieur, il espère intégrer cette société dans laquelle son grand frère est manager. À San Porro del Mono, le cartel vit grassement du brevet lié au cactus ecologicus. Le bidonville n’en est plus un. C’est un quartier où il fait bon vivre, comme à Tutiroutupointes, à Dar ez-Zoulm et partout ailleurs. La Terre est moins polluée et les Terriens ont enfin compris que c’est par la justice et l’équité qu’ils peuvent réellement être heureux.

Jean O’Creisren


[1] « Le peuple uni ne sera jamais vaincu ! » Slogan marxiste très souvent utilisé dans le monde hispanique.


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La fable de la fougère et du bambou, à lire dans les moments difficiles

Quand votre vie semble ne pas porter ses fruits, lisez cette fable et vous vous rappellerez ce qui est vraiment important.

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D’après Rocío Belén Suárez

Jour après jour, nous faisons beaucoup dans un seul but : être heureux. Mais souvent se produit quelque chose qui modifie les critères : nous confondons le bonheur avec le succès.

Nous voulons que nos actions donnent du résultat, et en donnent immédiatement. Si cela ne se réalise pas, nous avons l’impression d’avoir perdu notre temps et nous essayons autre chose. Il doit bien être possible d’acquérir la gloire !

En cherchant à atteindre nos buts par cette allée et venue constante, nous finissons par être doublement angoissés : nous ne remplissons pas nos objectifs et, pire encore, nous ne sommes pas heureux.

ALORS, DANS LES MOMENTS OÙ VOUS SENTEZ QUE RIEN DE CE QUE VOUS ENTREPRENEZ NE PORTE SES FRUITS ET QUE LA VIE DEVIENT TRÈS DIFFICILE, QUAND VOUS AVEZ ENVIE DE RENONCER À TOUT PARCE QUE CELA N’A AUCUN SENS, SOUVENEZ-VOUS DE LA FABLE DE LA FOUGÈRE ET DU BAMBOU.

Il était une fois un menuisier qui semblait mener une vie comblée. Il gérait son atelier ; il vivait auprès d’une femme qu’il aimait et avait deux enfants. Mais un jour, il commença à recevoir moins de commandes. Des problèmes économiques se déclarèrent donc pour lui et sa famille.

Cet homme voulait prendre soin de son activité professionnelle. Pour ce faire, il commença à essayer plusieurs méthodes afin de relancer son atelier, mais aucune ne produisait un quelconque résultat. Ses problèmes économiques commencèrent à générer des soucis avec sa femme. Les voyant tristes et en conflit, les enfants se mirent à rencontrer des difficultés à l’école.

Le menuisier se sentait découragé : rien de ce qu’il entreprenait ne semblait avoir du sens, étant donné que les choses allaient de pire en pire. Un jour, sur le point de jeter l’éponge, il décida d’aller dans les bois pour discuter avec un vieux sage.

Après avoir marché pendant une demi-heure, il rencontra ce dernier. Le vieil homme vivait dans une humble maison. Voyant le menuisier, il l’invita à passer prendre un thé. Il remarqua l’inquiétude sur son visage et lui demanda ce qui lui arrivait. L’artisan conta ses mésaventures au sage, qui l’écouta avec attention et sérénité.

Quand ils eurent fini de boire le thé, le vieil homme invita son hôte à l’accompagner vers un jardin magnifique qui se trouvait derrière la maison. La fougère et le bambou trônaient au milieu de dizaines d’arbres. Le sage demanda au menuisier d’observer les deux plantes et lui annonça qu’il devait lui raconter une histoire.

« Il y a huit ans, j’ai pris quelques graines et j’ai semé la fougère et le bambou au même moment. Je voulais que ces deux végétaux croissent dans mon jardin, car tous deux me sont d’un grand réconfort. J’ai mis tout mon cœur à prendre soin de l’un et de l’autre comme s’il s’agissait d’un trésor. »

« Peu après, j’ai remarqué que la fougère et le bambou répondaient à mes soins de manière différente. La fougère a commencé à éclore et, en à peine quelques mois, elle est devenue une plante majestueuse qui ornait l’ensemble du jardin par sa présence. En revanche, le bambou restait sous terre, sans donner signe de vie. »

« Une année entière s’est écoulée, au cours de laquelle la fougère continuait à se développer, mais pas le bambou. Néanmoins, je n’ai pas baissé les bras. J’ai continué à m’en occuper avec plus grand soin. Malgré cela, une autre année s’est écoulée et mon travail n’a porté aucun fruit. Le bambou refusait de se manifester.

Je n’ai pas non plus baissé les bras après la deuxième année, ni après la troisième, ni après la quatrième. Au bout de cinq ans, j’ai enfin vu qu’un jour une brindille timide émergeait de la terre. Le lendemain, elle était beaucoup plus grande. En quelques mois, elle a poussé sans s’arrêter et est devenue un prodigieux bambou de 10 mètres. Sais-tu pourquoi ce dernier a mis tant de temps à sortir de terre ? »

Après avoir écouté l’histoire, le menuisier n’avait pas la moindre idée de la raison pour laquelle le bambou avait tant attendu pour se manifester. C’est alors que le vieil homme lui déclara :

« Il a mis cinq ans car, pendant ce temps, la plante était occupée à développer ses racines. Elle savait qu’elle devait croître jusqu’à atteindre cette hauteur impressionnante. C’est pourquoi elle ne pouvait pas sortir de terre avant de disposer d’une base ferme qui lui permette de s’élever de manière satisfaisante. Comprends-tu ? »

Alors le menuisier comprit que toutes ses luttes étaient destinées à développer ses racines. Par ailleurs, le fait de ne pas voir les fruits de son travail pour le moment ne signifiait pas qu’il perdait son temps, mais qu’il devenait plus fort.

Avant de le laisser partir, le sage fit part à son hôte d’un dernier message :

« Le bonheur te permet de rester doux. Les tentatives te permettent de rester fort. Les peines te permettent de rester humain. Les chutes te permettent de rester humble. Le succès te permet de rester brillant. »

Cette histoire doit vous rappeler que peu importe le temps que mettent les choses à porter leurs fruits. Dans les moments difficiles, le plus important n’est pas de chercher à voir les résultats à tout prix.

En revanche, il est fondamental de travailler avec ardeur au développement de vos racines. En effet, c’est seulement grâce à elles que vous pourrez croître et devenir la meilleure version de vous-même.

Source : “La fábula del helecho y del bambú que deberías leer cuando pases por un momento difícil”, conte écrit par Rocío Belén Suárez et publié sur La mente es Maravillosa ainsi que sur le site internet de Bioguia [consulté le 27 mars 2021 ; mis à jour le 10 décembre 2020]

Traduit de l’espagnol par Jean O’Creisren


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Une rencontre incroyable sur le chemin de Compostelle

Cet été, j’ai marché de Burgos à Saint-Jacques-de-Compostelle. Pendant trois semaines, j’ai cheminé tous les jours, depuis les plaines infernales de Castille jusqu’aux montagnes pluvieuses de Galice. En sortant de Carrión de los Condes (province de Palencia), j’ai rencontré une personne incroyable.

Image par xtberlin de Pixabay 

Ce jour-là correspondait à l’une des étapes les plus difficiles du Camino. En effet, entre Carrión et le village suivant, il n’y a rien, sauf des champs de céréales parsemés de rares arbres et le soleil qui cogne dur, pendant 17 kilomètres.

Parmi mes nombreux défauts, je suis entre autres dépendant à la caféine. Et comme j’étais sorti très tôt de Carrión, aucun bar n’était ouvert. Le seul petit-déjeuner que j’avais pu prendre était un sac de cacahuètes, que m’avait gentiment donné Jérôme, un autre pèlerin français.

Après avoir marché environ 8 kilomètres, nous nous sommes assis sur une aire de repos. J’étais épuisé et je savais pourquoi : j’étais en manque. J’ai alors dit à mon compagnon de route qu’il pouvait poursuivre son chemin s’il le souhaitait, car j’allais me coucher sur l’herbe pour dormir.

Sur cette aire, un Espagnol se promenait à vélo. Il nous a salués. J’en ai profité pour lui demander s’il y avait un bar à proximité. Il m’a répondu que non, mais m’a dit qu’il était hospitalier. Il m’a donc proposé de l’attendre, le temps qu’il fasse un aller-retour sur Carrión de los Condes afin de m’apporter du café. Fernando Santos Urbaneja travaille comme magistrat à Cordoue. Néanmoins, pendant l’été, il revient dans sa Castille natale pour veiller sur les pèlerins. Quand il était petit, le chemin de Compostelle n’était pas aussi bien balisé et les auberges étaient plus rares. Sa mère lui enseignait que le pèlerin est un être sacré. Sur le paysage tout plat de la Meseta, il voyait arriver de loin ces voyageurs et allait à leur rencontre pour les conduire vers le logis familial. Aujourd’hui, sa mère est très âgée et il a repris le flambeau.

Il est revenu me voir au bout d’une heure. Jérôme était déjà parti. Un pèlerin italien nommé Luca s’était arrêté et nous discutions ensemble. Fernando m’apporta du café, mais aussi beaucoup de biscuits et une clé USB. En effet, en parallèle de ses études de droit, il suivait des cours de chant et de guitare au conservatoire de Valladolid. L’appareil, que j’ai lu dès mon retour en France, regorge de trésors sur le chemin de Compostelle : des liens vers des vidéos de concerts, des partitions et autres trouvailles… Eh oui, mon bienfaiteur n’est pas seulement procureur, mais aussi troubadour ! Il compose, joue et chante de belles chansons sur le Camino et sur d’autres thématiques.

Pour moi, sa plus belle chanson est la Bénédiction des pèlerins. Écoutez-la ; ça vaut vraiment le coup ! Il s’agit d’un sujet religieux, mais tout le monde peut apprécier le son relaxant de la voix d’or du chanteur.

Vous pourrez découvrir d’autres chansons sur son blog et sur sa chaîne YouTube.

Outre son rôle de troubadour et son métier, Fernando est écrivain. Pour plus d’informations à ce sujet, vous pouvez regarder cette vidéo :

Enfin, je vous propose d’assister au spectacle suivant, où vous pourrez vous délecter de sons, de mots et d’images magnifiques sur le Chemin de Compostelle :

Ultreïa !

Dieu vous bénisse !

Jean O’Creisren

Image par guillermo gavilla de Pixabay 

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Vous aussi, vous êtes fan du Bon Dieu ?

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