Faut-il enseigner les gros mots aux étrangers ?

« Nul ne maîtrise une langue s’il n’en connaît tous les niveaux. » Cette citation de Jean Maire de Dupont, fondateur de la gromologie, nous permet d’introduire une question à la croisée de la didactique et de la linguistique.

En effet, enseigner le langage vulgaire est-il utile aux personnes qui apprennent un idiome ? Est-ce au contraire une insulte à la beauté d’une langue ?

La question est loin d’être tranchée. Elle me rappelle un débat sur le sujet que j’ai eu avec une amie il y a une dizaine d’années. Par quelques anecdotes, je vais apporter quelques éléments de réponse à cette problématique qui est loin d’être tranchée…

Faut-il enseigner les gros mots aux étrangers ? Une question existentielle qui suscite de vifs débats…
  • Apprendre des gros mots dans une langue étrangère est motivant

Il y a quelques années, j’ai donné des cours de français à de jeunes Palestiniens dans le cadre d’une mission de coopération avec l’association AED. Trois élèves devaient effectuer un montage vidéo sous notre surveillance. Cela mettait un temps fou. Pour les motiver, je leur ai dit : « si vous avez terminé dans deux heures, je vous fais un cours sur les gros mots en français ! »

Bien évidemment, cela a rendu leur travail très efficace. J’ai donc pu leur enseigner quelques insanités dans la langue de Rabelais. Mon collègue a pris une photo – que je n’ai malheureusement jamais pu récupérer – où je montrais dans une attitude très professorale un mot écrit au tableau, que la bienséance m’empêche de reprendre ici.

Les élèves nous ont raconté une anecdote en retour. Un mot très courant dans l’arabe vulgaire du Levant est shermout. Ce vocable signifie « salaud ». Lors d’un voyage de classe à Paris, ces jeunes Palestiniens ont enseigné ce terme à leur correspondant. Ce dernier répétait donc « shermout, shermout, shermout ! » lors de cette première soirée d’accueil. La mère de cet hôte parisien a donc demandé à son fils : « mais que veut dire ce mot arabe ? » Et le jeune homme de répondre : « Ça signifie « bienvenue » ! » Le lendemain, nos amis palestiniens sont partis visiter la ville-lumière. De retour chez leur correspondant, ils se sont fait accueillir avec un franc sourire par la mère de ce dernier, qui leur dit « Shermout ! »

  • On retient facilement les gros mots

Eh oui : si vous apprenez une langue, vous retiendrez facilement ce qui n’est pas à sortir devant n’importe qui… pour le meilleur et pour le pire !

Il y a une bonne dizaine d’années, j’étais en colocation avec un ami chinois, que nous appellerons Wei. Il apprenait le français dans l’optique d’étudier en France une fois le niveau B2 validé. Il n’était pas excellent en langues, mais ses bonnes compétences interpersonnelles lui permettaient de bien progresser au contact des natifs. Il avait beaucoup d’humour et s’amusait à sortir à n’importe qui les bêtises que nous lui apprenions.

Par exemple, lorsqu’il est allé louer un vélo de la ville, la fonctionnaire municipale, âgée d’une quarantaine d’années, lui a demandé s’il se plaisait en France. Il a donc répondu : « Oui, ça roule ma poule ! »

Invité chez moi pour fêter Noël, il était ravi de commenter l’évier qui fuyait : « c’est la flotte ! ». Quand nous sommes partis dans la voiture pour aller à la messe, il a commenté : « on va dans la bagnole ! » Et en ressentant le climat hivernal, il s’est exclamé à la sortie de la célébration : « ça caille ! »

Je vous laisse imaginer tout cela avec l’accent mandarin…

Lors d’un repas dans une famille très chic, la maîtresse de maison a proposé à Wei de se resservir. Il a répondu avec enthousiasme : « Ah oui, je kiffe, c’est exquis ! »

Nos autres colocataires me reprochaient d’apprendre à Wei uniquement le langage familier et vulgaire. J’ai donc essayé de lui enseigner le niveau de langue soutenu.

Avec Wei et un autre ami, nous avons fait un footing un jeudi matin par -10°C. C’est à cette occasion que je lui ai appris l’expression « ça caille ! » Mais je lui ai également appris le verbe « surplomber » lorsque nous pouvions admirer le lac depuis une butte surélevée. Je lui ai aussi demandé de retenir l’adjectif « pittoresque » lorsque nous admirions une belle vue sur un paysage rocheux. Eh bien, sur les trois, il n’a retenu que « ça caille ! »

Cela prouve que l’on retient mieux les gros mots que les autres termes.

Et j’ai pu en faire l’expérience, moi aussi. En tant que linguiste passionné, vous imaginez bien que j’ai profité de cette année de colocation pour apprendre quelques mots de mandarin. Et bien évidemment, je n’ai pas appris que des vocables châtiés…

Wei a poursuivi ses études dans une autre ville et j’ai également suivi mon chemin là où la Providence m’a mené. Mais nous avons toujours gardé contact. Un jour, je suis allé le voir dans le pays étranger où il réside maintenant. Nous nous sommes retrouvés le premier soir dans un restaurant chinois, en compagnie de celle qui est aujourd’hui son épouse. Comme il n’y avait pas de table disponible pour nous au début, nous avons patienté au comptoir à déguster des chips de crevettes. Nous étions juste à côté de la cuisine. Comme dans beaucoup de restaurants chinois, le personnel était d’origine chinoise. J’ai alors répété à l’amie de Wei tout ce que ce dernier m’avait appris. Mon ancien colocataire m’a supplié de parler moins fort, car de tout ce que je disais, seuls les gros mots étaient prononcés correctement et le personnel en cuisine comprenait parfaitement les grossièretés que je criais à tue-tête.

Wei retenait mieux les gros mots français que le langage soutenu. Je prononçais mieux les insanités que les autres termes de mandarin… Il est évident que notre cerveau apprend mieux le niveau de langue familier. Cela n’est pas toujours une bonne chose, car le contexte ne nous permet pas toujours de briller par notre science…

  • Est-ce une insulte à l’élégance de la langue française ?

Faut-il enseigner les gros mots aux étrangers ? Comme je l’écrivais au début de cet article, une controverse à ce sujet m’opposait à une bonne amie, lorsque nous étions étudiants. Elle me soutenait que les étrangers apprennent le français pour l’élégance de notre belle langue. Par conséquent, il ne fallait pas dénaturer ce prestige, de son point de vue.

Mais n’oublions pas que la vulgarité fait également partie de notre idiome. Rabelais est sans conteste l’un de ses pères fondateurs. Néanmoins, sa plume est assez fleurie…

La richesse du français s’applique aussi aux 6000 à 7000 langues qui font la diversité de notre humanité. Il y a quelques années, j’ai eu la chance de travailler au sein d’une entreprise dont les ressources humaines étaient très internationales. L’un de mes collègues guinéens nous y a appris quelques merveilles de sa langue natale. Mais quand on ne sait dire que « bunnaru », « kanaro », « foytougol » ou « lebol bunna » en fulfulde, ça limite les conversations…

Un autre de mes collègues, d’origine kabyle et d’un tempérament très blagueur, était invité à l’anniversaire de cet ami guinéen. Lorsque celui-ci déclamait son discours, l’Algérien applaudissait avec les autres en criant : « Foytougol ! Foytougol ! Foytougol ! », ce qui signifie « Péter ! Péter ! Péter ! »

Évidemment, les jeunes femmes peules qui entouraient ce farceur étaient très choquées de voir que la poésie de leur langue était réduite à ce verbe trivial…

Dans quelle mesure la vulgarité insulte-t-elle la beauté du français ou de n’importe quel idiome ? Dans quelle mesure honore-t-elle, au contraire, sa richesse ? La question restera éternellement ouverte…

En somme, faut-il enseigner les gros mots aux étrangers ? Chacun est libre de répondre comme il l’entend…

Quant à ce débat avec cette amie, il s’est terminé par la rédaction de mon tout premier exercice de style : « Les jurons distingués ». C’est à partir de là qu’a germé l’idée de mon blog. Si vous le souhaitez, vous pourrez lire cette première production littéraire sur ce lien… 😉


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