Apocalyptique

« Demain, c’est la fin du monde. L’université de Cergy-Pontoise est le seul lieu épargné sur Terre ». Tel fut le sujet1 d’un concours de nouvelles auquel j’ai participé lorsque j’étais étudiant, dans les années 2010. Même si mes écrits n’ont pas été publiés, je suis assez fier de ce que j’ai produit. Je vous partage donc le fruit de mon travail littéraire d’alors. 😊

Photo de Brent Keane sur Pexels.com

Mercredi 12 mars 2025, 8h00. Le radioréveil se met en route. Kévin sort de sa torpeur avec un mal de crâne épouvantable. Il a encore trop bu la veille au soir et se lever lui demande un effort surhumain. Aux informations, que des mauvaises nouvelles : un tsunami au Bangladesh, des millions de morts. Un tremblement de terre a détruit Los Angeles. Les peuples d’Afrique s’entretuent à cause du manque de réserves en eau et en nourriture. Les migrants climatiques sont de plus en plus nombreux à mourir aux portes de l’Europe. La météo n’est pas mieux : on prévoit des cyclones, des typhons et autres tornades un peu partout dans le monde. Des vents violents sont attendus sur toute la France.

9h. Kévin sort de sa résidence. Il n’a pas eu le temps de se laver ni de prendre son petit déjeuner. Il est déjà en retard en cours. De toute façon, à quoi servent ses études ? On sait bien que le monde va mal et que l’avenir ne promet plus rien. Le chemin est jonché de déchets et de caddies du centre commercial « Les 3 Fontaines ». En arrivant au site des Chênes, il est heureux de se trouver sur un lieu propre. En dix ans, les étudiants ont progressé dans la gestion des déchets et les arbres plantés sur le site sont parfumés de fleurs printanières.

10h. L’enseignant déballe son cours avec une monotonie déprimante. Les étudiants ne l’écoutent pas. Tous sont rivés sur leurs ordinateurs ou leurs smartphones. Les Philippines sont ravagées par un violent typhon, et les images en direct coupent le souffle. Dans le sud de la France, des pluies diluviennes submergent des villes entières. Des cyclones secouent l’Amérique centrale. Aux quatre coins du monde, les belligérants s’entretuent. Soudainement, on entend un grand bruit. La foudre vient de tomber sur le centre commercial, qui est en feu. Les étudiants se lèvent, se collent contre la vitre pour contempler le spectacle macabre. Puis tout à coup, on voit apparaître une tornade, qui balaye de quartier le Cergy-Préfecture. Tout le monde est interloqué.

11h. La pression est à son comble. Cyndie pleure, et son ami Mamadou la rassure : « Ne t’inquiète pas. Ici, nous sommes en sécurité. Il y a un microclimat au-dessus de l’université. Il ne nous arrivera rien, et je te protégerai quoi qu’il se passe. » Les étudiants parlent entre eux pour se soutenir, appellent leurs proches, pestent contre l’ascenseur qui est encore en panne. De nombreuses personnes venues d’ailleurs ont trouvé refuge sur le site des Chênes et chacun les accueille à bras ouverts.

12h. La queue est impressionnante au restaurant universitaire et à la cafétéria, si bien que les vivres viennent à manquer. Quentin s’empare du marteau de l’issue de secours, puis brise la vitre du distributeur de barres chocolatées pour en donner aux nécessiteux. Paul demande à Mohammed :

T’as un truc à bouffer ?

Non, et je ne mangerai pas tant que le soleil ne sera pas couché.

Ah oui, c’est vrai ; c’est le Ramadan. Remarque, je pourrais jeûner, moi aussi, car c’est le Carême.

13h. Affamés, de nombreux étudiants sont sur les nerfs. Heureusement, on entend des psalmodies mélodieuses. En effet, Linda, une jeune femme handicapée mentale d’origine indienne, chante des airs sans paroles, ce qui détend l’atmosphère. Dehors, tous les étudiants de confession musulmane sont tournés vers la Mecque. C’est l’heure de la prière du Dohr. Tout à coup, une femme rom apparaît, poussant un caddie. Tous bondissent de joie en voyant qu’il regorge de nourriture ramassée dans les débris des 3 Fontaines.

14h. Un jeune homme en costume descend de la passerelle.

Qui es-tu ? lui demande Paul.

Je m’appelle François-Xavier. Je suis le seul qui ai réussi à sortir de l’ESSEC avant que tout ne s’écroule.

Bienvenu, F.-X. ! As-tu déjeuné ?

Non, mais comme je n’ai rien apporté, je ne pomperai pas dans vos réserves. Que puis-je faire pour vous aider ?

Rien, je pense que, comme le font nos frères les musulmans, il ne reste plus qu’à prier…

15h. Une sono a été branchée, et de nombreux étudiants dansent dans le hall des Chênes 1. Ils ont besoin de se défouler et d’évacuer. Mohammed discute avec Jamila, dont la présence lui est rassurante. Sous le voile élégant de la jeune femme, un sourire radieux illumine son beau visage.

16h. Paul et François-Xavier ont rassemblé les étudiants qui le souhaitent dans l’amphithéâtre Larousse. Tous chantent des prières pour leurs proches, pour le monde, et pour le salut des âmes. Dehors, les musulmans se rassemblent à nouveau pour la prière de l’Asr.

17h. Les vents se déchaînent sur l’Hexagone et sur le monde. La tour Eiffel, le Colisée, la grande pyramide, la Maison-Blanche, la Muraille de Chine, le Machu Picchu se sont écroulés. Cyclones, tremblements de terre, éruptions volcaniques, raz-de-marée et autres tempêtes s’abattent sur la Terre. Le fléau frappe partout, sauf à l’université de Cergy-Pontoise.

18h. Internet ne fonctionne plus, et tous les réseaux de communication sont brouillés. Personne ne peut plus communiquer avec l’extérieur.

19h. Les uns dansent, les autres prient. D’autres encore parlent, font du sport, jouent aux cartes ou chantent. Ils ont compris que s’inquiéter ne sert à rien.

19h45. Le hall de la tour est plein à craquer. Des étudiants jouent au baby-foot :

Tu crois que c’est la fin du monde ? demande Kévin.

J’en sais rien, répond Quentin, et je n’ai pas envie d’y penser. Le baby me permet d’oublier.

Okay, alors prends ça dans ta gueule !

Kévin envoie très fort la balle, qui fait une gamelle dans le but de Quentin, et rebondit si violemment qu’elle vient casser une vitre. BOUM ! À l’instant même, on entend un coup de tonnerre plus sonore que tous ceux qui l’ont précédé. Une lumière éblouissante envahit le site des Chênes. Tout le monde en est terrorisé, crie, court dans tous les sens. Puis un grand calme se fait.

20h. Les uns et les autres ouvrent les yeux, sortent des cachettes où ils se sont blottis. Mamadou et Cyndie, enlacés, s’encouragent l’un l’autre, puis avancent en se tenant la main. Paul, Jamila, Mohammed et François-Xavier sortent d’un pas assuré vers l’esplanade. Quentin regarde par la fenêtre que la balle a brisée :

Ben ça alors !

Qué… Qué-qu’est qu’il y a ? bégaie Kévin, qui se cache sous le baby-foot.

Viens voir !

Non… J’ai trop peur…

Je t’assure, viens voir ! Ça vaut vraiment le détour !

Kévin se lève, puis regarde par ce qu’il reste de la fenêtre ; il est ahuri par le spectacle. En effet, devant lui se dresse une soucoupe volante, d’un blanc immaculé. Elle s’ouvre, et en sort un homme de taille moyenne, en scaphandre blanc. Tout le monde s’inquiète de voir cet extraterrestre qui pose pied à terre, mais il enlève son casque, et un beau visage de type proche-oriental apparaît. L’homme dit avec un grand sourire :

« Salam alaykum tout le monde ! Ça roule ? Je me présente, je m’appelle Paroo. Je suis venu de l’espace pour vous annoncer que tout va bien. La Terre a été un peu secouée aujourd’hui, mais c’est fini. Il faut dire que les Terriens l’ont tellement maltraitée qu’elle n’en pouvait plus, et elle a fini par craquer. Mais maintenant, le climat est redevenu stable, et les humains ont compris la leçon. Ils arrêteront de faire la guerre et construiront leur avenir dans le respect de leurs semblables et de la nature. Si l’université de Cergy-Pontoise a été épargnée, c’est parce que vous vivez déjà au quotidien l’écologie et le vivre-ensemble. »

13 mars 2020. 8h. Kévin se sent bien après une bonne nuit de sommeil. Ce beau rêve lui a fait du bien. À la radio, que des bonnes nouvelles : là où la guerre dévastait, les belligérants se sont rassemblés pour reconstruire, là où la désertification menaçait, les hommes mettent en place une agriculture raisonnée, là où la nature était bafouée, les hommes la traitent avec douceur et respect. La météo est favorable et l’humanité se relève. Kévin sort de son lit, fait deux séries de pompes et se prépare pour une nouvelle journée. Son esprit bouillonne de projets pour l’avenir et il est heureux de retourner à l’université pour poursuivre ses études, qui font maintenant sens pour lui.

Jean O’Creisren

  1. Le sujet exact du concours littéraire était certainement formulé d’une autre manière, mais je n’en retrouve plus la trace sur internet. ↩︎

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La COMECE envoie un message de soutien au peuple ukrainien et appelle à prier pour la paix.

La guerre en Ukraine fait rage depuis maintenant plus de trois ans. À l’heure où je vous écris, les grands de ce monde se défient et négocient, ce qui peut déboucher soit sur une sortie de ce conflit régional soit sur une Troisième Guerre mondiale. Peut ceux d’entre vous qui croient en Dieu, je vous invite à prier avec moi pour la paix.

À l’approche de la fête de Noël 2024, la Commission des Épiscopats de la Communauté européenne (COMECE) a adressé un message de solidarité au peuple ukrainien et aux responsables des différentes confessions chrétiennes dans le pays.

De ma propre initiative, j’ai traduit cette lettre ainsi que la présentation qui en est faite sur le site officiel de la COMECE.

Par la présente, je certifie avoir informé par écrit cette institution que j’avais publié sur ce blog la traduction ci-après. Je m’engage à supprimer cet article si la COMECE me le demande. En outre, je précise que ladite traduction n’engage en rien la responsabilité de la COMECE, mais uniquement la mienne. Seule la version originale en anglais fait foi.

Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture et vous invite à être artisans de paix, par vos paroles, vos actes et vos prières. 🕊

Fraternellement,

Jean O’Creisren

Photo de Andy Kuzma sur Pexels.com

Affaires étrangères de l’UE, Questions politiques, Presse

13 décembre 2024

Actualités

La COMECE envoie une lettre de solidarité au peuple ukrainien

Une église orthodoxe en Ukraine endommagée par une attaque militaire russe (Photo : Shutterstock/Baranov Oleksandr)

La Commission des Épiscopats de la Communauté européenne (COMECE) a réaffirmé sa solidarité à l’égard du peuple d’Ukraine dans une lettre adressée au Conseil ukrainien des Églises et organisations religieuses, le lundi 2 décembre 2024.

Télécharger la lettre (version originale en anglais)

Signée par le Président de la COMECE, S. E. Mgr Mariano Crociata, la lettre exprime le soutien et la  compassion constants des évêques de l’UE à l’égard de l’Ukraine, au milieu de ses souffrances continues causées par l’agression à grande échelle de la part de la Russie.

Ce message reconnaît l’immense souffrance endurée par le peuple ukrainien pendant plus de 1 000 jours de conflit. La COMECE souligne que la destruction généralisée, le déplacement de millions de personnes et la perte d’innombrables vies humaines a ouvert des plaies profondes en Ukraine.

Mgr Crociata fait observer que cette douleur est partagée par des communautés de toutes les religions et à travers l’ensemble des nations. Dans cette lettre, la COMECE assure au peuple ukrainien que les évêques de l’Union européenne restent unis dans la prière, particulièrement durant les mois d’hiver rigoureux et au milieu de l’incertitude géopolitique.

Les prélats de l’UE expriment l’espoir que personne ne se sentira abandonné et prient pour que tous ceux qui souffrent à cause de la guerre aient accès à la chaleur et à un toit.

En outre, la COMECE appelle les dirigeants politiques en Europe et au-delà à agir avec sagesse, intégrité et discernement, en vue d’une paix juste et durable.

Alors que Noël approche, cette lettre offre un message d’espérance inspiré par la naissance de Jésus-Christ. La COMECE souligne la pertinence immuable des enseignements du « Prince de la Paix », qui dépasse toutes les frontières et encourage la solidarité ainsi que la fraternité humaine, notamment pendant les périodes d’épreuve.

Cette missive fait suite à une série d’initiatives de solidarité et de plaidoyer prises par la COMECE en soutien au peuple d’Ukraine depuis l’agression à grande échelle par la Russie en 2022.

Télécharger la lettre (version originale en anglais)

Source : Site officiel de la Commission des Épiscopats de la Communauté européenne (COMECE), https://www.comece.eu/comece-sends-letter-of-solidarity-to-the-people-of-ukraine/ [consulté le 7 février 2025]


Aux chers représentants et membres du Conseil ukrainien des Églises et organisations religieuses

Bruxelles, le 2 décembre 2024

Chers frères et sœurs,

Au nom de la Commission des Épiscopats de la Communauté européenne (COMECE), je souhaite exprimer nos sincères et permanentes solidarité et proximité aux membres du Conseil ukrainien des Églises et organisations religieuses, ainsi qu’à tout le peuple souffrant d’Ukraine. L’esprit de compassion et de soutien envers votre pays martyrisé et sa population a été profondément ressenti lors des prières et discussions qui se sont tenues au cours de la récente Assemblée plénière d’automne de la COMECE.

Depuis maintenant plus de 1 000 jours, en conséquence de l’agression militaire à grande échelle opérée par la Russie, vous endurez d’immenses épreuves et souffrances. La destruction a atteint des niveaux accablants, forçant des millions de personnes à quitter leur foyer et réclamant trop de vies humaines, celles de civils comme celles de défenseurs de votre patrie. Les blessures de ce conflit, la souffrance et la dévastation sont profondément ressenties non seulement aux quatre coins de votre pays, mais aussi au-delà de ses frontières, indépendamment des religions et confessions.

En ces temps difficiles et incertains, plus particulièrement au moment où l’hiver s’installe et où le paysage géopolitique reste tendu du fait de l’instabilité, nous souhaitons vous assurer que les Évêques de l’UE restent unis dans la prière en faveur du peuple ukrainien et d’une paix juste et durable. Au milieu du froid et de la peur que vivent actuellement beaucoup de nos frères et sœurs, nous prions pour que personne ne se sente abandonné. Puissent tous ceux qui souffrent des conséquences de la guerre trouver de la chaleur, un toit et un accueil. Nous prions également pour ceux qui assument des responsabilités politiques en Europe et dans le monde, afin que leurs décisions soient guidées par les vertus de sagesse, d’intégrité et de discernement, au service de la justice et de la paix.

Pour les chrétiens, l’approche de la Fête de Noël, la naissance de Jésus-Christ, offre une lueur d’espérance. En ces temps d’obscurité, nous souhaitons partager avec tout le peuple souffrant d’Ukraine le message du « Prince de la Paix », qui transcende toutes les frontières et nous invite à embrasser la solidarité ainsi que la fraternité humaine dans nos cœurs et dans nos actes.

Fraternellement vôtre,

+Mariano Crociata

Président de la COMECE


Les deux textes ci-dessus ont été traduits de l’anglais par Jean O’Creisren.


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En politique, nous le voyons bien, la situation est parfois compliquée et tendue. Les gouvernants qui marquent l’histoire d’un pays ont généralement dû faire face à ses crises majeures. Lorsqu’il arrive en Espagne, à l’âge de 16 ans, le jeune Charles de Habsbourg, Charles Ier de Castille et d’Aragon, qui deviendra Charles Quint du Saint-Empire romain germanique, suscite l’incompréhension et l’impopularité, au point qu’une partie des Castillans se révolte contre son autorité. Ce mouvement connu comme celui des Comunidades fait couler beaucoup d’encre encore aujourd’hui et peut nous éclairer sur les crises politiques que nos pays peuvent traverser de temps à autre.

Lors de cet exposé chronologique de cette insurrection, nous tenterons de répondre à la question suivante : Pourquoi et comment s’est déroulée la guerre civile ouverte par le mouvement comunero en Castille et quelles ont été ses conséquences politiques dans l’Espagne de la première moitié du XVIe siècle ?

Il convient tout d’abord d’élucider les causes de l’éclatement du conflit. Nous verrons ensuite les différentes péripéties de ce dernier, puis nous tirerons les leçons de la victoire finale du camp royaliste.

Bas Moyen Âge et début de la Renaissance : les racines d’une crise multifactorielle

Après un Moyen Âge marqué par une fragmentation politique et la reconquête progressive de la péninsule par les royaumes chrétiens aux dépens des États hispano-musulmans, la dynastie des Trastamare s’imposa en Castille et en Aragon. Les héritiers des deux branches, Isabelle et Ferdinand, se marièrent en 1469 et conquirent en janvier 1492 le royaume de Grenade. Ainsi, ils mettaient fin à près de huit siècles de présence musulmane dans la péninsule Ibérique. Moins d’un an plus tard, le marin Christophe Colomb allait prendre possession de terres jusqu’alors inconnues au nom des Couronnes des Espagnes. En raison de leur défense de la foi chrétienne, le pape Alexandre VI leur octroya le surnom de « Rois catholiques ». Cela inclut des épisodes glorieux, comme la volonté de la reine Isabelle que les autochtones du continent américain fussent évangélisés et en aucun cas réduits en esclavage (ce qui ne sera malheureusement pas toujours appliqué sur le terrain), mais aussi des réalités sombres de l’histoire du catholicisme, comme l’expulsion des juifs et l’établissement de l’Inquisition.

Le 26 novembre 1504, Isabelle mourut à Medina del Campo. S’ensuivit une rivalité politique entre son mari Ferdinand et son genre Philippe le Beau, duc de Flandres et archiduc d’Autriche. Ce dernier œuvrait de manière manipulatrice envers son épouse Jeanne, héritière légitime du royaume de Castille, confisquant le courrier que lui envoyait ses parents et la gardant sous sa domination. Inquiète pour sa fille et pour l’avenir du royaume, Isabelle avait donc rédigé son testament de sorte que l’archiduc fût écarté du trône qu’il convoitait tant. Néanmoins, le Flamand sut acquérir à sa cause une partie de la noblesse castillane, qui s’était sentie lésée par les Rois catholiques. Il était à couteau tiré avec le roi d’Aragon, qui revendiquait lui aussi la régence, car Jeanne était considérée comme incapable de gouverner du fait de troubles mentaux. Finalement, ce fut Philippe qui parvint à obtenir ladite régence, mais il mourut en 1506 à Burgos, peut-être empoisonné. Dans l’urgence créée par cette situation imprévisible, la relève fut assurée par le cardinal Cisneros, archevêque de Tolède, ancien confesseur d’Isabelle la Catholique et exécuteur testamentaire de cette dernière. En 1509, Jeanne arriva à Todesillas, où elle fut enfermée jusqu’à sa mort, considérée comme incapable de gouverner le royaume de Castille. L’année suivante, au terme d’un bras de fer diplomatique entre l’empereur Maximilien et le roi Ferdinand d’Aragon, ce dernier put assumer la régence du royaume de sa défunte épouse, avec l’appui des Cortes (députés élus pour représenter la population ce certaines villes castillanes).

Le 23 janvier 1516, le roi d’Aragon et régent de Castille mourut à son tour. Son testament désignait son petit-fils Charles de Habsbourg comme héritier des royaumes hispaniques. En effet, Jeanne était toujours tenue à l’écart des responsabilités politiques, officiellement à cause d’une prétendue maladie mentale. Dans les faits, beaucoup d’historiens contestent son surnom de « Jeanne la Folle » et estiment que ce fut en raison des prétentions masculines de son père Ferdinand, de son mari Philippe et de son fils Charles qu’elle fut enfermée dans le palais royal de Tordesillas jusqu’à sa mort. Depuis le décès du souverain, la régence fut à nouveau assumée par le cardinal Cisneros.

En toute illégalité au regard du droit castillan, Charles fut couronné le 14 mars 1516 sur une terre étrangère, en l’occurrence à la cathédrale Sainte-Gudule de Bruxelles. Cela provoqua un premier scandale au sein de la population castillane. Par la suite, il débarqua à la tête d’une suite de nobles flamands et bourguignons, qui s’habillaient de manière luxueuse et colorée, heurtant les us et coutumes locaux, qui étaient beaucoup plus sobres. Cette noblesse étrangère prit possession des meilleurs postes au sein de l’administration, assurant les responsabilités les plus importantes et s’assurant les meilleurs revenus. Le pouvoir était officieusement assuré par Guillaume de Croÿ (aussi connu sous le nom de « sieur de Chièvres »), qui fit nommer son neveu d’une vingtaine d’années à la tête de l’archevêché de Tolède, pour succéder à l’incontesté cardinal Cisneros. Se sentant déclassée, la noblesse castillane commença à nourrir une certaine rancœur envers ceux qu’elle considérait comme des envahisseurs. De plus, le jeune roi (qui n’avait que 16 ans lors de son arrivée en Espagne), ne maîtrisait pas la langue castillane.

Au terme d’une longue période d’instabilité, le jeune souverain inexpérimenté s’imposait donc d’une manière très maladroite et créait une situation de tension avec ses sujets. Après cet aperçu de la situation politique complexe que fut celle du royaume de Castille à l’avènement de Charles Quint, voyons quelles causes économiques sous-tendirent le conflit qui allait être déclenché.

Depuis le décès d’Isabelle la Catholique, la Castille non seulement était frappée par l’instabilité politique, mais souffrait également de mauvaises récoltes et d’épidémies. Alors que Burgos, Bilbao et les autres ports de la côte septentrionale fleurissaient grâce à l’exportation de la meilleure laine du royaume, Séville bénéficiait des routes maritimes qui reliaient l’Italie aux ports hanséatiques et de son monopole commercial avec l’empire colonial naissant en Amérique. Cependant, à l’intérieur des terres de la péninsule, sur cette plaine aride que les Espagnols nomment « la Meseta », l’industrie textile était incapable de concurrencer les produits étrangers, de meilleure qualité. Ces derniers étaient notamment fabriqués en Flandres grâce à la bonne laine castillane exportée à travers Burgos et Bilbao, tandis que la matière première de mauvaise qualité restait en Castille et donnait nécessairement lieu à de moins bons produits. Cela occasionna, à partir de 1510, des différends entre les tisserands locaux et les négociants burgalais, qui ne furent ni arbitrés ni tranchés par les souverains et régents successifs du fait de l’instabilité politique et de questions considérées comme prioritaires. À cela s’ajoutait une inflation assez élevée. Si le centre de la péninsule Ibérique correspond aujourd’hui aux 70 % du territoire que les démographes nomment « l’Espagne vidée » (la España vaciada), il s’agissait au contraire de la zone la plus dense et la plus urbanisée au début du XVIe siècle. Cet accroissement démographique en zone urbaine état observable depuis l’époque des Rois catholiques et les mauvaises récoltes ne permettait pas de nourrir tout le monde correctement. Cette population nombreuse souffrait aussi d’un certain isolement par rapport aux régions côtières. En effet, Ségovie, Valladolid, Palencia, Tolède et Cuenca étaient éloignées des ports, le relief faisant par ailleurs obstacle au transport et à la logistique. Ces villes du centre péninsulaire se trouvaient donc en marge de la croissance liée au commerce international. Cette dichotomie entre le centre marginalisé et les périphéries reliées aux échanges extérieurs explique pourquoi la guerre civile se limita surtout à la Meseta et au bassin du Douro. Quand la révolte des comuneros éclata, les villes andalouses refusèrent de rejoindre le mouvement des insurgés car le statu quo leur convenait. De même, Burgos finit par changer de camp.

Mais, avant de détailler les différentes péripéties de cet épisode historiques, revenons aux causes économiques qui le déclenchèrent. Ce qui aviva le plus les tensions fut la levée par Charles d’un impôt sur les villes castillanes, pour financer les pots-de-vin promis aux princes électeurs du Saint-Empire romain germanique. En effet, à travers la corruption de ces derniers, le jeune co-roi d’Espagne put succéder à son grand-père, l’empereur Maximilien Ier de Habsbourg, au terme de sa fameuse rivalité avec François Ier pour ce poste si convoité. Il fut élu le 28 juin 1520 et la nouvelle lui parvint le 6 juillet suivant. S’étant endetté d’immenses sommes auprès de banquiers flamands et italiens, il convoqua les Cortes de Castille à La Corogne le 20 mars 1520, juste avant de s’embarquer depuis la Galice pour rejoindre Aix-la-Chapelle, en vue de son couronnement. Au sein du royaume de Castille, dix-huit villes bénéficiaient en effet d’un statut d’autonomie spécial, octroyé par la Couronne en remerciements de services rendus à l’époque de la Reconquête chrétienne. Il s’agissait de Tolède, Avila, Ségovie, Madrid, Burgos, Zamora, Guadalajara, León, Salamanque, Toro, Soria, Cuenca, Murcie, Valladolid, Jaén, Cordoue, Séville et Grenade. Afin que l’impôt pût être perçu, il était nécessaire d’obtenir l’accord des Cortes, une assemblée à laquelle les représentants de ces dix-huit municipalités bénéficiaient du droit de vote. La Couronne intervint pour faire élire les procuradores les moins hostiles à la mesure fiscale et déploya une campagne pour influencer le vote de ces derniers. Déjà, le mécontentement populaire se fit entendre et la réunion des Cortes fut reportée au 31 mars et se tint à Saint-Jacques-de-Compostelle. Finalement, au terme d’une propagande habile de la part du pouvoir royal, le servicio fut approuvé. Cela fut l’élément déclencheur du conflit, comme nous le verrons plus bas…

Après avoir dressé un tableau des causes politiques et économiques de cette crise, intéressons-nous aux conceptions du pouvoir royal à la fin du Moyen Âge et au début du XVIe siècle.

Les Siete partidas del sabio rey don Alfonso el [décimo] ont constitué une référence jusqu’à l’époque de Charles Quint. Ce document établit ce que doit être le pouvoir royal, en se basant sur la pensée d’Aristote, le droit romain, les pères de l’Église, etc. Quelle est la légitimité du pouvoir politique ? D’après saint Augustin et d’autres sources patristiques, il est reçu de Dieu. Selon le ius natural, qui trouve sa source chez Aristote, les animaux peuvent vivre seuls, mais l’homme, qui est faible, doit vivre en communauté. Au sein de celle-ci, le fort protège le faible. Dans le cas de la Castille, le concept du pouvoir d’origine divine prime sur le ius natural au cours du bas Moyen Âge. Depuis Platon et Aristote, il existe une loi des nombres : lorsqu’il y a un gouvernant, ou parle de « roi » ou de « souverain ». Mais le gouvernement peut aussi être assuré par quelques-uns (nobles ou élite) ou par la multitude (république). On dénombre donc 3 types de gouvernement, mais chacun peut être bon ou mauvais, ce qui nous donne donc un total de 6 : la tyrannie, l’oligarchie et la démocratie (ce que nous entendons aujourd’hui comme la « démagogie ») sont les formes perverties des 3 options susmentionnées. Ce qui sépare les formes positives et négatives est, en particulier, la notion de « bien commun » (le bien de la collectivité). Par exemple, la tyrannie tient compte uniquement de l’intérêt personnel du gouvernant. Malgré le risque de tyrannie, l’Espagne préfère la monarchie aux époques médiévale et moderne. L’unicité est présente dans la loi divine (monothéisme) et la loi naturelle (par exemple, le corps est régi par une seule tête et les abeilles, par une seule reine). Par ailleurs, l’expérience et l’expertise du souverain comptent. Nous pouvons remarquer les différences entre le roi et le tyran dans quelques comédies du Siècle d’or, ainsi que dans les chroniques. Les idées politiques sont diffusées parmi les gens cultivés et le peuple.

Le roi pratique la justice (c’est un juge). Le tyran est injuste et cruel. Le roi aime ses sujets et cherche à les garder dans la paix et la concorde. Dans cet amour, il y a une certaine réciprocité, mais pas d’égalité. L’amour du roi implique qu’il protège son peuple. L’amour de ce dernier envers le souverain implique obéissance et loyauté. En revanche, le tyran n’aime pas ses sujets. Le peuple craint et hait le tyran. Le roi favorise la prospérité de son peuple. Le tyran l’appauvrit, y compris par une pression fiscale excessive, qui constitue une forme de tyrannie. Le roi se montre à ses sujets, à travers des audiences. Le tyran se cache car il craint ses sujets, sachant qu’ils le haïssent. Dans l’Espagne du Siècle d’or, un valido (sorte de premier ministre) reçoit au nom du monarque. Au début du règne de Charles Quint, ce rôle est officieusement rempli par le Flamand Guillaume de Croÿ, aussi appelé le « sieur de Chièvres ». Comme il ne fait pas confiance à ses sujets, le tyran ne recrute pas de soldats parmi son peuple, mais fait appel à des mercenaires. Les chroniques accusent Henri IV de Castille (prédécesseur d’Isabelle la Catholique) de tyrannie, à cause de sa luxure et d’autres méfaits. Le roi doit exercer les 3 vertus théologales (foi, espérance et charité), ainsi que les 4 vertus cardinales (prudence, justice, force et tempérance). Il doit combattre tous les vices (avarice, orgueil, etc.). Non seulement il se doit d’être un bon chrétien, mais il doit veiller à la foi de ses sujets. L’on insiste de plus en plus sur la vertu de prudence pour un bon gouvernement. La justice implique la récompense et la punition, mais aussi la justice distributive. Les bons sujets méritent des récompenses, des titres, des grâces royales, des terres ou autres gratifications, pour les services rendus à la Couronne, mais aussi pour le fait d’être issus d’une lignée noble. C’est pour cette raison que les aristocrates castillans ne comprirent pas le comportement de la suite flamande et bourguignonne de Charles de Habsbourg. Si la libéralité est une vertu, la prodigalité est un vice.

Les sept Partidas furent rédigées sous les auspices du roi Alphonse X le Sage. Ce document insiste sur l’origine divine du pouvoir et sur la justice, avec une série de métaphores pour qualifier le roi (« tête », « cœur », « berger », « père », etc.). Nous entrons ensuite dans une allusion à Aristote ainsi qu’à la faiblesse de l’homme. Dans la loi IX, il est écrit que le roi doit davantage veiller au bien commun qu’à ses intérêts personnels. La loi X décrit les caractéristiques de la tyrannie. Le tyran y est vu comme un usurpateur du pouvoir. Dans ce cas, le peuple est autorisé à lui résister (on parle du « droit de résistance »). Par la suite, le texte traite des obligations réciproques du souverain et des sujets.

Le roi doit à la fois être aimé et craint. En revanche, la notion de pacte et de contrat est absente des Partidas. Cela est inclus dans l’origine divine du pouvoir. Selon certains théoriciens, il existe une médiation de la part de la communauté. D’après saint Thomas d’Aquin, Dieu a donné le pouvoir à la communauté et celle-ci s’est choisi un roi. Si un contrat existe, il est possible d’y mettre fin, dans certaines conditions. La communauté peut récupérer la délégation de pouvoir. Ce fut le cas avec Henri IV, ainsi qu’avec les Comunidades. Celles-ci considéraient que le peuple devait protéger le roi de ses ennemis, de ses sujets et de sa propre personne (c’est-à-dire de ses erreurs).

Au sein de l’université de Salamanque, on assistait à un renouveau de la pensée politique, influencée par l’Italie, qui était alors le laboratoire politique de l’Europe. Ces idées arrivaient en Espagne notamment du fait des liens étroits entre la péninsule Italique et la Couronne d’Aragon. Plus tard, les idées de l’humanisme civique arrivèrent de Florence. La participation politique des citoyens fut valorisée. Ce courant est aussi appelé « aristotélisme politique », car il s’agit d’une nouvelle interprétation de La Politique d’Aristote, due à une nouvelle traduction vers le latin du texte original. En 1502, un texte sur l’humanisme civique fut publié à l’université de Salamanque. D’après le document médiéval Auxilium et Concilium, le roi ne gouvernait pas seul, mais s’appuyait sur ses conseillers, à savoir les nobles. Peut-être le peuple pouvait-il gouverner dans les villes. En effet, la classe moyenne qui y habitait était instruite et avait connaissance de ces idées. La revendication des villes de s’auto-gouverner explique la relation entre l’humanisme civique et l’aristotélisme enseigné par les universitaires salmantins, d’une part, et les revendications politiques des Comunidades, d’autre part. Entre autres, Madrigal, Fernando de Roa et Pedro de Osma s’attaquèrent à la monarchie (surtout héréditaire), considérée comme tyrannique (du fait de la division entre les sujets, de la pression fiscale, du recrutement de mercenaires, etc.). Pour eux, la couronne ne doit pas être attribuée par la naissance, mais par le mérite. Roa considérait que les charges doivent être rotatoires. En outre, le tyrannicide était justifié ; la résistance contre la tyrannie était une forme de guerre juste, si le Pape la soutenait, par exemple à travers l’excommunication du tyran. D’après Roa, le Pape n’avait rien à voir avec cela ; le peuple pouvait agir de sa propre initiative si le souverain attentait au bien commun. Les sermons des Franciscains et des Salmantins (qui n’ont pas été publiés, mais dont nous avons écho à travers des correspondances et des témoins) eurent beaucoup d’importance dans la diffusion de ces idées.

À ce sujet, penchons-nous sur l’usage de la notion de « pacte » dans les archives des Cortes (surtout celles d’Ucaña en 1469), ainsi que sur la relation entre le roi et les sujets. Il y est question d’une mauvaise gouvernance, à cause du roi Henri IV, et il y est rappelé que le rôle du souverain est de « bien régir ». Tout le reste (lignée, richesse et honneur) n’a aucune importance si la justice n’est pas exercée. Le roi est considéré comme un mercenaire du peuple, qui le rémunère à travers l’impôt. On retrouve un passage de ce texte presque copié à identique aux Cortes de Valladolid.

En somme, les causes qui sous-tendent la révolte des Comunidades sont multiples : instabilité politiques depuis des décennies, fragilité économique d’une aire enclavée et comportement incompréhensible d’un jeune souverain inexpérimenté qui n’a aucune idée des us et coutumes du pays. À ces facteurs s’ajoute un substrat idéologique favorable à un élan révolutionnaire, à une époque où la population est plus instruite qu’au Moyen Âge. En effet, l’imprimerie et l’émergence d’une proto-bourgeoisie s’inscrit dans le mouvement intellectuel de la Renaissance, bien que d’aucuns considèrent le mouvement communero comme la dernière révolte médiévale. À la suite de l’approbation de l’impôt spécial, voyons maintenant le déroulement chronologique du conflit…

La révolte des Comunidades de Castille

Le 20 mai 1520, le roi s’embarqua pour se faire couronner empereur en Allemagne, laissant la régence au cardinal Adrien d’Utrecht. Le mécontentement était particulièrement visible à Tolède. Cependant, ce fut à Ségovie que se produisit l’événement déclencheur. De retour des Cortes, le député (procurador) Rodrigue de Tordesillas chercha à justifier son changement d’avis l’ayant amené à voter en faveur de l’impôt. Sourde à ses explications, la foule en furie le lyncha et l’exécuta. À Burgos, Zamora, Guadalajara, León et Avila, les faits ne se révélèrent pas aussi graves, mais plusieurs députés durent fuir pour échapper à la mort et leurs propriétés furent parfois brûlées. Le régent décida d’envoyer Rodrigo Ronquillo y Briceño à la tête d’une troupe, pour qu’il puisse enquêter sur le meurtre de Ségovie. Les habitants se rassemblèrent autour du chef de la milice de la ville, Jean Bravo. Lorsque le « Maire Ronquillo » assiégea la cité, les insurgés envoyèrent des émissaires aux autres villes castillanes pour faire front contre les troupes royalistes. Sous le commandement de Jean de Padilla, un millier de Tolédans, avec cent cavaliers et quelques pièces d’artillerie, constituèrent une partie des renforts. De même, Madrid envoya quatre cents hommes et Salamanque mit également des troupes à disposition.

Le 8 juin, Tolède convoqua les dix-huit villes bénéficiant du droit de vote aux Cortes à une assemblée extraordinaire visant à annuler la perception du servicio et d’établir de nouvelles normes fiscales. Il fut également demandé que les charges publiques et ecclésiastiques fussent exclusivement occupées par des Castillans. Par ailleurs, il était question d’interdire la sortie d’argent du royaume et de remplacer Adrien d’Utrecht par un régent originaire de Castille jusqu’au retour du roi. Cette assemblée extraordinaire se tint à Avila le 1er août 1520. Certaines villes y participèrent et d’autres non. Cette junte, tête politique des insurgés, prit le nom de Santa Junta del reino, afin de se légitimer à une époque où le catholicisme était une référence incontestable. Par ailleurs, les bases idéologiques du mouvement étaient notamment la philosophie politique de saint Thomas d’Aquin, reprise par des moines prêcheurs (notamment des universitaires de Salamanque) qui propageaient les idées d’insurrection au sein des populations citadines lors de leurs sermons. Quoi qu’il en fût, cette assemblée se positionnait comme un gouvernement parallèle à celui du roi. Son président était Pedro Lasso de la Vega y Guzmán. Quant au bras militaire du mouvement, l’armée comunera, elle fut dirigée par Juan de Padilla, qui était secondé par Juan de Zapata, Mgr Antonio de Acuña (évêque de Zamora) et Francisco de Maldonado. La Junta extraodinaria de procuradores de las comunidades castellanas émit la Ley perpetua del reino de Castilla, que certains considèrent comme le premier projet de constitution démocratique des temps modernes. Ce document limitait le pouvoir du roi et entendait s’imposer à lui, tout en rééquilibrant les devoirs fiscaux des villes castillanes avec ce qui était considéré comme juste et patriote.

Tandis que l’on débattait à Avila, Adrien d’Utrecht tenait à punir Ségovie pour son indiscipline. À cette époque, la ville marchande de Medina del Campo disposait d’une importante réserve d’artillerie. Rodrigo Ronquillo et Mgr Antonio de Fonseca y furent donc envoyés à la tête de douze mille hommes, arrivant au petit matin du 21 août. Les habitants, comprenant que ces armes à feu seraient utilisées contre la population de Ségovie, refusèrent de les livrer. Fonseca, fatigué d’attendre, ordonna que l’on mette le feu aux maisons afin de distraire et de disperser les citadins. Contre toute attente, ces derniers restèrent groupés autour des canons, laissant leur ville se consumer. Pour éviter que cette dernière brûlât entièrement, Fonseca ordonna la retraite. Le lendemain, les habitants de Medina tuèrent le regidor Gilles Nieto, qui, d’après eux, était complice des royalistes. Les nouvelles de l’incendie de Medina del Campo se diffusèrent dans toute la Castille, provoquant l’indignation générale. Des villes qui étaient jusqu’alors restées en marge du conflit rejoignirent le mouvement comunero.

Juan Padilla et ses troupes prirent la direction de Tordesillas, où Jeanne Ière était enfermée. Ils y parvinrent le 29 août. Celle qui n’avait jamais été déchue de son titre de reine de Castille et d’Aragon pouvait constituer un soutien fondamental pour les insurgés. Elle pouvait, si elle le souhaitait, destituer le régent, et même retirer la couronne à son fils Charles. Toutefois, elle refusa catégoriquement de trahir ce dernier. Le siège de la Junta General del Reino s’établit donc dans cette villa. Burgos, Soria, Ségovie, Avila, Valladolid, León, Salamanque, Zamora, Toro, Tolède, Cuenca, Guadalajara, Murcie et Madrid y envoyèrent des représentants. Les quatre villes andalouses du royaume (Séville, Grenade, Cordoue et Jaén) refusèrent de s’associer au mouvement, car leurs intérêts économiques étaient diamétralement opposés à ceux des villes de l’intérieur des terres, comme nous l’avons vu plus haut. Pour ces ports reliés à la Hanse, l’union sous une même autorité des royaumes hispaniques avec le Saint-Empire romain germanique constituaient une excellente nouvelle pour le commerce.

Au fil du temps, les revendications des députés (surtout tolédans, ségoviens et salmantins) prirent une tournure de moins en moins fiscale et de plus en plus politique, notamment sous l’influence des thèses thomistes défendues par les universitaires de Salamanque. En revanche, les procuradores représentant Burgos, Soria et Valladolid, entre autres, ne se montraient pas excessivement intéressés par des changements politiques radicaux. Suivant l’exemple de l’insurrection citadine des comuneros, une série de soulèvements antiseigneuriaux se déroulèrent dans les campagnes. L’aristocratie foncière commença donc à craindre pour ses privilèges. Le 9 septembre, Charles Quint nomma le connétable de Castille (Íñigo Fernández de Velasco y Mendoza) et l’amiral de Castille (Fadrique Enríquez) comme gouverneurs du royaume aux côtés du cardinal Adrien. Peu à peu, la haute noblesse, qui s’était montrée neutre jusqu’alors, voire avait soutenu, dans certains cas, les comuneros (un mouvement qui concernait surtout, sociologiquement, la proto-bourgeoisie et la petite noblesse, ce que nous appellerions aujourd’hui « la classe moyenne »), rejoignit le camp royaliste. Le Conseil royal s’établit à Medina de Rioseco, un fief de l’amiral, afin d’organiser la contre-offensive envers les forces armées des Comunidades.

Le 1er novembre, Burgos abandonna le mouvement des insurgés, car le connétable octroya à cette ville ce qu’elle réclamait. Économiquement, cette dernière n’était pas tellement désavantagée par le statu quo, d’autant plus qu’elle était dirigée par les négociants en laine, qui s’enrichissaient aux dépens d’autres villes castillanes. Ce coup dur commença à éroder le mouvement comunero. De son côté, Adrien d’Utrecht se rendit compte que la noblesse allongeait volontairement le conflit, afin de recevoir de plus grands avantages de la part du roi. Pour la contenter et grossir ses troupes, le régent avait besoin de moyens financiers. Il se tourna vers des banquiers portugais et des commerçants castillans pour contracter les emprunts nécessaires. Le comte de Haro dirigeait l’armée royaliste qui avait ainsi pu être formée. Elle se composait de fantassins et de piquiers recrutés en Navarre, en Galice et dans les Asturies (des régions où les idées comuneras n’avaient pas conquis l’opinion publique), ainsi que de pièces d’artillerie provenant de Navarre et de Fuenterrabía, ce qui exposait la frontière à une invasion française.

À la fin de l’automne 1520, l’armée des Comunidades était inférieure en nombre et se composait désormais des milices urbaines des villes les plus engagées, des trois cents soldats armés de l’évêque de Zamora, Antoine de Acuña, ainsi que de l’artillerie stationnée à Medina del Campo. Elle était dirigée par Pedro Girón y Velasco, troisième comte d’Ureña, qui, semble-t-il, s’était joint à la cause des insurgés par rancune personnelle envers Charles Quint, qui lui avait refusé le duché de Medina Sidonia.

Après quelques escarmouches, les deux armées se trouvaient face-à-face début décembre 1520, dans les environs de Medina de Rioseco. Le 2 décembre, Pedro Girón déplaça une partie importante de son armée pour occuper Villalpando, un fief du connétable de Castille, dans l’actuelle province de Zamora. Ce mouvement imprudent exposa Tordesillas à une offensive ennemie. Fut-ce une erreur de stratégie ou une trahison ? La question reste un mystère. Comme la mouvement comunero était divisé entre une majorité radicale et une minorité qui souhaitait négocier une paix consensuelle, il est possible que cet officier eût sabordé le mouvement, fatigué de l’intransigeance de ses camarades. Il est également probable qu’il se fût jeté dans un piège tendu par l’adversaire, ou qu’il calculât mal la stratégie à suivre. Quoi qu’il en fût, la garnison de Tordesillas tomba, après une farouche résistance, et les insurgés perdirent leur principale pièce sur l’échiquier, à savoir la reine Jeanne.

Après la chute de la villa, la Junte s’installa à Valladolid. Soria et Guadalajara cessèrent d’y envoyer des représentants. La direction du mouvement par Padilla fut remise en question, en particulier par ceux qui défendaient l’idée d’une sortie négociée du conflit. Les hommes de Mgr Acuña, qui avaient pour mission de mener une campagne de recrutement afin de gonfler les rangs de l’armée comunera, pillaient en réalité tout sur leur passage, ce qui attira l’hostilité de l’opinion publique dans les campagnes. Aux côtés de nombreux échecs militaires, le seul succès sur cette période fut la conquête de Torrelobatón (actuelle province de Valladolid) en février 1521, où s’établirent Padilla et ses hommes. Les désertions au sein des troupes insurgées furent nombreuses. Entre autres, Pedro Lasso de la Vega changea de camp en mars 1521.

De leur côté, les royalistes renforçaient leur puissance militaire. Depuis début avril, ils rassemblaient de plus en plus de troupes. Padilla hésitait entre rester à Torrelobatón et partir vers une autre place forte où trouver les renforts nécessaires. Après avoir gaspillé plusieurs jours précieux, quand l’armée fidèle à la Couronne était déjà au complet, il prit la route pour Toro au cours de la nuit du 22 au 23 avril. Tandis que l’armée transitait difficilement à cause de la pluie aux environs de Villalar (province de Valladolid, à environ 4 ou 5 heures de marche de Torrelobatón), elle fut prise par surprise par la cavalerie de l’amiral de Castille, qui les avait rejoints depuis Medina de Rioseco. Ce fut une hécatombe. Les rebelles furent massacrés et l’on dit que des centaines, voire des milliers de cadavres jonchèrent le champ de bataille.

Le lendemain, Juan de Padilla, Juan Bravo et Francisco de Maldonado furent jugés par Rodrigo Ronquillo et décapités sur la place du village de Villalar. Sans leurs principaux chefs, en moins d’un mois, toutes les villes comuneras capitulèrent, à l’exception de Tolède, qui put tenir plus longtemps, puisque les Français avaient profité de la démilitarisation de la Navarre pour envahir ce royaume. La priorité pour le camp royaliste fut donc de défendre la frontière septentrionale des Espagnes. Après la fuite de Mgr Acuña, María Pacheco, veuve de Padilla, prit les rênes de la cité tolédane, cherchant à perpétuer les revendications de son défunt mari. L’actuelle capitale de Castille-la-Manche signa un accord de reddition fin octobre, mais ne déposa pas les armes avant que le roi en personne eût signé cet acte.

Victoire du camp royaliste et restauration de l’ordre monarchique

Quelques mois plus tard, María Pacheco tenta de raviver les braises de l’insurrection, mais ce fut un échec. Elle dut s’enfuir au Portugal, dont sa famille était originaire et où elle resta jusqu’à sa mort, en 1531.

Les villes qui s’étaient rebellées durent payer, pendant vingt ans, un impôt spécial, afin de couvrir les dommages occasionnés durant la révolte. Les personnes ayant été lésées par le conflit (pertes économiques, bien abîmés par les rebelles, mais aussi frais avancés par l’Amiral de Castille pour financer la victoire du camp royaliste) déposèrent des plaintes et réclamations auprès des tribunaux compétents. Des impôts indirects (notamment des taxes sur certains produits alimentaires) furent donc levés dans certaines villes anciennement insurgées pour que les autorités publiques pussent mettre en œuvre ces dédommagements. L’économie de la Castille sombra, notamment l’industrie textile. Les dernière Cortes convoquées furent celles de 1538.

Néanmoins, les comuneros remportèrent quelques victoires dans la manière dont Charles Quint allait gouverner. De fait, ce dernier donna un rôle proéminant à ses royaumes hispaniques ainsi qu’à ses conseillers castillans. En outre, le roi distribua des « grâces » (mercedes), titres et autres privilèges aux nobles l’ayant aidé à rétablir l’ordre monarchique.

La répression ne fut pas excessivement sévère. Un « Pardon général » fut proclamé par le roi-empereur à l’occasion de la Toussaint 1522, peu après son retour en Espagne. Beaucoup de personnes ayant participé militairement à la rébellion furent graciées, car le souverain voulait prendre un nouveau départ avec ses sujets, en cette période où commençait l’âge d’or de l’empire colonial espagnol et le Siècle d’or de la littérature en langue castillane. Néanmoins, certains hauts responsables furent exécutés, y compris Mgr Acuña. Charles risquait l’excommunication pour la mise à mort d’un évêque, mais il ne fut pas inquiété par le Pape de l’époque, qui n’était autre qu’Adrien d’Utrecht, qui avait été choisi par le collège des cardinaux pour succéder à Clément VII et régnait sous le nom d’Adrien VI.

Pour conclure, cette révolte de la proto-bourgeoisie, d’une partie du clergé (régulier comme séculier) et de la petite noblesse des villes de Castille trouvait son origine dans une situation économique compliquée, ainsi que dans la maladresse d’un monarque inexpérimenté qui fut parachuté, très jeune, à la tête d’un pays instable depuis des décennies. Né d’une contestation principalement fiscale, le mouvement commença à s’étayer idéologiquement à mesure qu’il s’imposait militairement. Néanmoins, la perte du soutien de Burgos, le renforcement des troupes royalistes et les divisions internes firent avorter ce projet politique avant qu’il ne pût se structurer davantage.

À l’heure où j’écris ces lignes, nous pourrions être tentés de tracer quelques parallèles avec la situation actuelle de notre pays. En effet, la couleur politique du gouvernement semble imposée d’en haut, de manière non représentative du vote des Français lors des dernières élections législatives. La question fiscale est au cœur des contestions à l’égard de l’exécutif, de même que ce qui mit le feu aux poudres en Castille il y a cinq siècles. Enfin, l’hostilité à l’égard des Flamands perçus comme des pillards rappellent certains arguments de l’extrême-droite à l’égard de populations étrangères trop vite associées à la délinquance. A contrario, cette prise de pouvoir par de puissants étrangers pourrait aussi nous rappeler l’ingérence d’Elon Musk et de la Russie, qui inondent les réseaux sociaux de propagande pour des partis qui menacent l’ordre établi, ainsi que de fake news.

Loin de moi l’idée de prendre parti, et encore moins d’inciter à la révolte ! Pour vous prouver ma bonne foi en la matière, j’évoquerai différentes tentatives de récupération du mouvement comunero au cours des siècles postérieurs. Certains idéologues libéraux les ont vus comme des précurseurs progressistes, tandis que d’autres les considéraient comme des réactionnaires refusant la modernité qu’allaient apporter les Habsbourg et leur ouverture sur le reste de l’Europe. Or, ces deux analyses sont biaisées. En effet, lire l’histoire des Comunidades avec les références politiques de l’époque contemporaine relève de l’anachronisme. En ce début des temps modernes, les références idéologiques étaient surtout issues de la philosophie gréco-romaine et de la théologie catholique, notamment thomiste. De même que la doctrine sociale de l’Église, cette ébauche d’idéologie basée sur une tradition bien plus ancienne que la Révolution française ne saurait être placée sur un axe droite-gauche. Si cet épisode de l’histoire peut nous éclairer pour construire intelligemment le monde d’aujourd’hui, gardons-nous des raccourcis trop faciles et replaçons toujours les choses dans leur contexte.

Jean O’Creisren


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L’honorable François Bayrou, Premier ministre de la République française

Monsieur le Premier ministre,

Tout d’abord, c’est avec une grande joie que j’ai appris votre nomination en tant que chef de notre futur gouvernement. En effet, votre nom figurait sur le premier bulletin que j’ai glissé dans l’urne. C’était à l’occasion de l’élection présidentielle de 2007. J’avais tout juste 18 ans et je croyais en votre projet. J’ai voté pour le MoDem aux élections législatives qui ont suivi, puis à nouveau pour vous en 2012 au premier tour. Depuis, il m’est arrivé de voter à droite, au centre et à gauche, mais jamais pour le FN/RN ou Reconquête ! Je n’ai jamais non plus donné ma voix à un parti que je considérais comme d’extrême gauche.

À l’heure où je vous écris, vous n’avez pas encore formé votre gouvernement. Je ne doute pas que vous saurez rassembler des ministres de différentes familles politiques. En effet, à mon sens, notre pays a besoin de la droite comme de la gauche, de création de richesses aussi bien que d’écologie, de liberté d’entreprendre et de justice sociale, ou encore de respect de la vie humaine autant que d’inclusion de toutes les minorités.

Comme vous, je confesse la foi catholique. En vertu du commandement divin « Tu ne tueras point » (Ex 20, 13), je vous demande instamment de nommer un(e) Ministre de la santé qui mettra fin au projet de loi sur la fin de vie. Je me permets de vous demander de faire tout votre possible pour que l’euthanasie et le suicide assisté ne soient pas légalisés en France et pour que la République garantisse à tous l’accès aux soins palliatifs.

Je sais que notre pays est très endetté. J’ai bien conscience que, plus nous sommes nombreux sur Terre, plus nous polluons. Pour ma part, je tâche de vivre de manière écologique et de m’acquitter honnêtement de toutes mes obligations fiscales.

Ayant une certaine fibre sociale, j’accompagne également Laurent, un ami atteint de la maladie neurodégénérative de Huntington. Depuis quelques années, il est hospitalisé en permanence, avec parfois de violentes crises accompagnées de tentations suicidaires. En tant qu’ami, j’ai toujours cherché à l’accompagner au mieux, par des visites, de longs appels téléphoniques et un soutien constant l’aidant à choisir la vie. C’est avec son accord que je vous parle de sa situation et que je le nomme. Très récemment, alors même que les symptômes s’accentuaient, il a décidé de continuer à se battre et s’est joint à ma voix pour vous écrire cette lettre. Aux yeux d’une partie de la société, Laurent est un assisté, qui vit de l’argent public et n’apporte rien. Or, je peux vous témoigner que cela est faux. Quand il va bien, il écrit des apophtegmes et pensées de différentes natures (y compris humoristique), que vous pourrez lire sur ce lien. Vous qui êtes un homme de lettres, peut-être conviendrez-vous que ses écrits constituent un grand apport à l’humanité, au même titre que ceux de Baudelaire, de Maupassant, et d’autres grands écrivains qui souffraient de symptômes dépressifs et/ou étaient considérés comme inutiles par l’esprit du monde.

En tant qu’électeur plutôt centriste, pétri de valeurs républicaines, citoyen du pays des droits de l’Homme, fils d’agriculteur et écrivain cherchant à suivre le Christ, je me permets de vous adresser cette requête du fond du cœur. Je ne sais pas si vous aurez le temps de lire cette missive avant de constituer votre gouvernement, ou de la lire tout simplement. Si, dans votre « emploi du temps de ministre », vous prenez le temps de parcourir ces quelques lignes, je vous en remercie vivement. Quelle que soit la politique que vous conduirez en la matière, je garderai la même estime pour votre personne et resterai attaché à la France ainsi qu’aux valeurs de la République.

Dans l’attente d’une réponse favorable, je vous prie d’agréer, Monsieur le Premier ministre, l’expression de ma haute considération.

Jean O’Creisren

Dans cette vidéo, Laurent Jouet invite monsieur François Bayrou et tous nos dirigeants à ne pas légaliser l’euthanasie. Il invite également toutes les personnes qui souffrent à continuer à se battre. 💪✌

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Mariologie de comptoir

Qu’est-ce que la mariologie ? Quelle légitimité ai-je pour m’autoproclamer mariologue ? Que m’a appris mon expérience en la matière ?

Aujourd’hui est une date particulièrement appropriée pour aborder ce sujet. En effet, la « mariologie » se définit comme la « partie de la théologie catholique concernant la Vierge Marie » (dictionnaire en ligne du CNRTL). Or, nous sommes le 9 décembre, jour où l’Église catholique célèbre l’Immaculée conception. Normalement, c’est le 8, mais, cette année, le deuxième dimanche de l’Avent prime sur cette fête mariale. « Immaculée conception » : voilà une expression quelque peu perchée ! Si vous voulez savoir en quoi ça consiste exactement, je vous invite à voir cette vidéo. 😊 Si vous voulez approfondir ce concept, vous pouvez lire cet article.

Revenons à nos moutons. Quelle légitimité ai-je pour m’autoproclamer mariologue ? En guise d’avant-propos, je tiens à préciser que je ne suis ni prêtre ni diacre, donc je n’ai aucune autorité officielle de Rome pour prêcher. Je ne suis pas non plus théologien. Si j’ai nommé ce texte « Mariologie de comptoir », c’est justement car je ne prétends pas détenir la vérité. Je ne partage que mon opinion, comme une conversation de comptoir, avec l’ivresse en moins.

En effet, je suis sobre à l’heure où je rédige ces lignes. La seule altération de mon jugement réside dans le fait d’avoir invoqué l’Esprit Saint et la Vierge Marie avant de me mettre à rédiger. D’où puis-je tirer ma légitimité pour prendre la parole à ce sujet ? Peut-être de ma relation particulière à Marie, dont je vous ferai part ci-après. Je la tire également du fait que, sur des périodes longues, il m’est arrivé de prier le chapelet tous les jours. J’ai tâché de m’y atteler après mon voyage au Portugal (été 2023). J’y ai été assidu pendant un an, avec quelques baisses depuis août dernier, mais j’essaie d’appliquer ce que demande sœur Lucie dans son livre Apelos da mensagem de Fátima. Relayant le message de la Mère de Dieu, la témoin de ces visions reconnues par l’Église invite les fidèles à prier le chapelet tous les jours, plus particulièrement pour la conversion et le salut des pécheurs.

Peut-être vous dites-vous que cette prière est ennuyeuse, rébarbative, et que répéter sans cesse les mêmes invocations sans faire attention à ce que l’on raconte ne revêt aucun intérêt. Pourtant, d’après une révélation du père Amorth (ancien exorciste du Vatican), Satan lui a dit, à travers la personne possédée : « Chaque Je vous salue Marie du rosaire est pour moi un coup sur la tête. Si les chrétiens connaissaient la puissance du rosaire, ce serait la fin pour moi ! » (père Gabriele Amorth, Moi, le dernier exorciste, passage cité dans cet article d’Aleteia). S’il est extrêmement dangereux de dialoguer avec un démon, les exorcistes peuvent le faire dans des conditions très strictes et en se protégeant, pour dire à l’esprit impur de s’en aller. Quoi qu’il en soit, cela nous suggère que la prière du Rosaire est extrêmement puissante et peut déplacer des montagnes.

Récemment, j’ai aussi lu quelque part qu’un Je vous salue Marie récité correctement (j’imagine que ça signifie « en pesant chaque mot ») fait trembler tout l’enfer. Je ne sais ni d’où sort cette affirmation ni si elle est reconnue par Rome. Quoi qu’il en soit, cet autre article d’Aleteia rappelle que cette prière plaît énormément à celle qui écrase la tête du serpent et que la réciter nous obtient de nombreuses grâces, notamment si nous faisons attention à ce que nous disons.

Dernièrement, j’ai essayé de prier chaque dizaine en pesant bien les mots d’un Ave Maria en particulier. Je ne sais pas si ça a rendu ma prière plus efficace (Dieu seul le sait), mais ça m’a permis d’ébaucher une réflexion mariologique en me penchant sur le texte.

Avant de vous en dire plus, je vais vous avouer que j’ai longtemps été ingrat envers ma Maman du Ciel. Je la priais énormément à travers le chapelet, mais, influencé par le dialogue interreligieux avec des amis musulmans et par l’œcuménisme avec des amis protestants, je refusais de donner aux saints une importance démesurée. Grâce à un sermon du regretté abbé Bruno Le Pivain, qui se basait sur les écrits de saint Louis-Marie Grignion de Montfort, j’ai pu comprendre qu’on ne peut prier Marie qu’en ayant conscience qu’elle est avant tout une créature comme nous, un atome à côté de la gloire de Dieu. Elle n’est qu’une simple humaine, humble et obéissante. C’est pour cela que, dans l’Évangile, on nous rapporte qu’elle ne comprend pas des mystères qui nous semblent évidents quand nous connaissons bien notre catéchisme. Par exemple, quand elle et Joseph retrouvent Jésus, alors adolescent, au milieu des docteurs de la Loi au Temple (Lc 2, 49-50), elle ne capte rien quand Jésus lui dit : « Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? » C’est d’ailleurs parce qu’elle n’est qu’une simple créature que le démon se sent humilié lorsque nous la prions. Nous ne l’adorons pas comme une déesse, mais nous prions avec elle et nous lui demandons de prier pour nous, car elle est entièrement donnée à Dieu et ne peut que nous conduire à Jésus. Nous pouvons donc lui faire entièrement confiance, car le Dieu de tout amour ne peut nous faire que du bien. 😊

Cette homélie, qui date déjà d’y a quelques années, m’a permis de sortir de mon ingratitude et de nourrir une relation plus personnelle à Marie, même si je m’adresse plus volontiers aux trois Personnes de la Trinité lors de mes prières spontanées.

Après ce témoignage quelque peu perché, je vous ferai part de ce que j’ai cru comprendre en méditant la prière de l’Ave Maria. Avant tout, il faut savoir qu’en tant que linguiste, je la récite en espagnol, en latin, en portugais, en arabe, en français et, plus rarement, en anglais. J’ai donc une visibilité sur les manières dont cette prière a été traduite dans ces différentes langues (sans toutefois connaître l’original en grec des salutations de l’ange Gabriel et d’Élisabeth). Le fond reste le même, mais il y a parfois des nuances minimes, ne serait-ce que sur la salutation initiale. En effet, on ne dit pas « bonjour » de la même façon suivant les idiomes et les cultures.

  1. « Le Seigneur est avec vous » se dit en espagnol «El Señor es contigo». Parmi les deux verbes « être » que connaît la langue de Cervantès, on utilise ser, qui fait référence à l’essence, à ce qui est intrinsèque. Si la traduction de l’avemaría disait «El Señor está contigo», ça signifierait : « en ce moment, chère Marie, le Seigneur est avec toi » ou alors « comme tu n’es plus de ce monde, tu te trouve dans un lieu précis, le Ciel, auprès du Bon Dieu ». Or, le texte dit bien : «El Señor es contigo». Cela signifie que, par nature, Dieu est avec Marie. Ce qui nous éloigne de Dieu est le péché. Si el Señor es (y no «está») con María, alors Marie est totalement étrangère au péché. Elle a été conçue sans péché et « le Seigneur est avec vous » valide le dogme de l’Immaculée conception.
  2. Quelques lignes plus loin, on récite « et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni ». Jésus est donc bien le Fils de Marie. De ce fait, il est pleinement homme.
  3. Juste après, l’on récite : « Sainte Marie, mère de Dieu ». Cela signifie que Jésus n’est pas seulement homme, mais aussi Dieu. Cette prière est donc une catéchèse qui nous permet d’intégrer la double nature (humaine et divine) du Christ.

En définitive, Dieu est amour ; Dieu est un et trine. Jésus, vrai homme et vrai Dieu, est venu pour nous sauver et nous donner la vie en plénitude. Marie n’est qu’une humble créature qui ne fait que nous conduire vers Dieu, donc nous pouvons lui faire confiance. 😊

Bonne fête de l’Immaculée Conception ! Dieu vous bénisse !

Jean O’Creisren

Image par Myriams-Fotos de Pixabay


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Connaissez-vous le Pérou ? Terre des Incas, ce pays recèle de nombreuses réalités ethniques et sociales : différents peuples autochtones, mêlés aux Créoles, aux Afro-descendants ainsi qu’à des personnes dont les ancêtres provenaient du Levant ou d’Extrême-Orient… 🌎 Une société complexe, où certains habitent dans des quartiers huppés, tandis que d’autres vivent de manière traditionnelle dans les Andes ou la Forêt amazonienne. D’autres encore survivent dans des bidonvilles marqués par la misère, le narcotrafic et la traite d’êtres humains.

À titre personnel, je n’ai jamais eu la chance de me rendre dans ces pays d’Amérique latine où le multiculturalisme et de criantes inégalités montrent l’humanité dans ce qu’elle a de meilleur comme de pire. Quelles solutions politiques proposer là-bas, ici et ailleurs ?

Je n’ai pas la réponse, mais, en tant que catholique, j’écoute ce que disent les Papes successifs à ce sujet. 🙂 Le texte que vous lirez, si vous le souhaitez, a été terminé le 22 décembre 2016 (ou le 11 novembre 2015). J’ai choisi de le publier tel quel, sans le modifier (hormis quelques maladresses stylistiques et erreurs typographiques). À l’époque, sa rédaction m’avait demandé un grand travail de recherche, car il s’agissait d’une expérience littéraire et intellectuelle que je souhaitez tenter. En effet, j’avais lu certains textes importants de la pensée sociale chrétienne, souhaitant mettre en œuvre les orientations politiques que donne le Saint-Siège dans un bidonville fictif de la banlieue de Lima. 🌆 J’ai commencé par lire avec beaucoup d’intérêt l’encyclique Mater et Magistra, rédigée par Jean XXIII et publiée en 1961. J’ai ensuite épluché le Compendium de la doctrine sociale de l’Église, un texte à l’époque exhaustif paru en 2004, sous le pontificat de Jean-Paul II. J’ai également mis à jour ma connaissance du catholicisme social en lisant Caritas in Veritate, de Benoît XVI, puis l’incontournable encyclique Laudato Si’, où le Pape François explique très clairement que nuire à l’environnement relève du péché. 🌱 Depuis 2016, j’aurais pu actualiser cette nouvelle en m’inspirant des derniers textes du Magistère, notamment Oeconomicae et pecuniariae quaestiones, Fratelli Tutti et Dignitas Infinita (que j’ai bien évidemment pris le temps de lire, entièrement ou en partie). 😊

Comme n’importe quel point de vue politique, nous avons tous le droit d’y adhérer ou non. Ce que je vous propose date de 2016. Il s’agit du résultat d’une expérience littéraire et intellectuelle. Comme vous pourrez le constater, certains sujets abordés sont assez sensibles. Aussi, à l’époque, j’avais pris le soin de faire relire ces parties du texte par des experts directement concernés par ces questions. Certainement qu’aujourd’hui, je les aborderais avec davantage de tact et de maturité. Mais bon, tant pis, je me lance ! Si vous souhaitez en savoir plus, je vous invite à lire le texte ci-après et éventuellement à me faire part de votre opinion en commentaire… 🙂

Photo de Chelsea Cook sur Pexels.com

            Le soleil se lève sur le bidonville de Munay Wasichay, dans la banlieue de Lima. Ce jeune village fourmille d’habitants aux origines multiples : des Amérindiens, des Blancs et des Métis, des Afro-péruviens et des Mulâtres, des Zambos[1] et des Asiatiques, dans un brassage multiracial et multiculturel typique de l’Amérique latine. Venus des quatre coins du pays, ils ont quitté la pauvreté de la campagne pour la misère de la ville. Ces populations survivent jour après jour dans des maisons sommaires, dans des rues insalubres et dans les décharges où les habitants plus fortunés laissent ce qui ne les intéresse plus. Parmi ces pauvres, des colporteurs parfois très jeunes tentent de vendre ce qu’ils trouvent, obligés avec violence par leurs parents à rapporter de l’argent à la maison au lieu d’aller à l’école ; des prostituées louent leur corps pour tenter de nourrir leurs familles ; des enfants livrés à eux-mêmes, qu’on appelle pirañas, s’organisent en bandes pour tirer leur subsistance du vol dans la rue, tels des poissons affamés. Certaines personnes promettent un avenir meilleur à ces petites gens : des chamanes, des guérisseurs et des sectes en tout genre, des idéologues qui entendent amener la justice sociale par la révolution, des trafiquants de drogue ou d’organes et toutes sortes de réseaux mafieux. Des aveugles qui guident des aveugles !

            Un beau jour, on apprend que des nouveaux venus se sont installés dans le quartier. Bernardo, Isidro, Juan Bautista, Lucas, Mateo, Francisco et Mariano ne sont pas d’ici, mais ces sept hommes ont emménagé dans la bâtisse que certains habitants leur ont construite moyennant un salaire correct. Ces étrangers sont tous célibataires, et bien qu’ils ne soient pas de même parenté, on les appelle « frères ». Leur regard est toujours bienveillant envers ceux qui les croisent, ils s’invitent chez les gens pour parler avec eux, écouter leurs préoccupations et leurs projets, et éventuellement leur rendre service. Juan Bautista a un bon contact avec les enfants. Il les fait jouer en groupes et leur apprend plein de choses. Lucas soigne et donne des conseils d’hygiène et de sécurité. Mariano accompagne les femmes, mères au foyer ou jeunes filles, en partenariat avec la sœur Margarita Magdalena et d’autres femmes du quartier, qui ont à cœur le souci de la promotion féminine. Isidro ne parle pas beaucoup. Il écoute et donne des conseils à ceux qui cultivent un lopin de terre ou élèvent des animaux à la maison. Il sait comment rendre ces affaires plus productives et donc plus nourricières. Francisco est auprès des plus marginalisés : les lépreux, les sans-abris, les toxicomanes. Il les écoute et tente de les réconforter par sa présence et ses paroles. Mateo est plus discret. On ne le voit que de temps à autre chez les gens, souvent accompagné d’un autre frère. C’est lui qui fournit à celles et ceux qui en ont besoin le matériel ou la nourriture nécessaires, selon ce que lui ont rapporté les autres. Quand l’occasion se présente, les frères parlent aux habitants de ce Dieu qui les aime, et les invite à venir les rejoindre le dimanche, où le père Bernardo, supérieur de la communauté, préside généralement la messe à la mission. Les sept hommes invitent leurs ouailles à louer le Seigneur qui leur donne tout ce qu’ils ont et tout ce qu’ils sont, à sanctifier ce jour de repos par une charité agissante au sein de la famille, mais aussi auprès des malades, des infirmes et des personnes âgées, à le mettre à profit pour la réflexion, le silence et l’étude.

           Beaucoup de gens viennent habituellement au rendez-vous, mais beaucoup d’autres se méfient. Certain disent que ces énergumènes sont là pour les endoctriner, les manipuler. Néanmoins, ils vivent comme des pauvres parmi les pauvres, en se contentant du minimum. Cela est certes un grand luxe en comparaison avec la misère qui gangrène le bidonville, mais dans une grande frugalité par rapport à leurs détracteurs qui essaient de monter les petites gens contre eux. Mais d’où vient cet argent qui leur permet de faire leurs œuvres de charité ? Et une partie de la mission n’est-elle pas inaccessible aux gens du quartier ? Que cachent-ils là-dedans ? Que cache ce discours complaisant ? Tout le monde sait bien qu’on ne donne jamais rien gratuitement. Que veulent-ils en réalité ?

٭

٭       ٭

            Un matin, Juan Bautista se promène le long du fossé. Au bord, il voit deux pirañas qui émergent lentement des couvertures en laine de lama dans lesquelles ils ont passé la nuit.

– Bonjour les enfants !

– Hé, réveille-toi ! V’là le frère Juan Bautista ! Hé, Quirico ! Réveille-toi, feignasse !

– Qu’est-ce qu’il a ? Il est peut-être malade, insinue Juan Bautista.

– Non, c’est rien, c’est juste la défonce d’hier soir. Allez, debout !

– Hmm…, grogne Quirico. Putain, j’ai mal à la tête… Ah ! Bonjour mon frère !

– Bonjour Quirico ! Je t’avais dit de ne plus jamais sniffer de la colle, tu vois bien dans quel état ça te met… Pourquoi tu continues ?

– Ça m’aide à oublier ma faim et mes problèmes. Vous pouvez pas comprendre !

– Eh bien quand ça ne va pas, viens nous voir ! On est là pour t’aider quand tu en as besoin. Avec nous, tu peux parler, jouer. On connaît même des associations qui sont là pour aider les enfants comme vous. Il y a aussi des familles qui sont prêtes à vous accueillir. Quant à la faim, ce ne sera pas un problème aujourd’hui, car je vous ai apporté le petit déjeuner !

– Super ! s’écrient en chœur les enfants à la vue des sandwiches au pain de pomme de terre. On crève la dalle !

– Peut-être, mais je ne vous les donnerai pas tant que vous n’aurez pas dit le mot magique

– Merci !

            Les yeux pétillant d’allégresse au milieu de leurs visages encrassés, les enfants des rues dévorent leur repas à pleines dents. Lorsqu’ils ont fini, le frère leur annonce :

– Alors, comme d’habitude, vous êtes bienvenus à la mission ce midi pour le déjeuner et pour le foot. N’hésitez pas à amener des copains, d’autant plus qu’il y aura une surprise…

– C’est quoi ?

– Mais si je vous le dis, ce ne sera plus une surprise.

– Allez, on ne répètera pas !

– Promis ?

Promis !

– Eh bien il y aura un monsieur qui viendra déjeuner et jouer avec vous. Il s’appelle Tomás et viendra m’aider à m’occuper de vous.

– Qu’est-ce qu’il nous donnera ?

– Il ne vous donnera rien à manger, ni de jouets, mais il vous apprendra à lire, à écrire et à compter, pour que vous puissiez apprendre un métier et avoir une vie bien meilleure plus tard. Ça vous dit ?

٭

٭       ٭

            Isidro se promène dans le bidonville, regardant d’un œil distrait si quelque visage connu passe par là. Soudain, un jeune homme l’interpelle :

– Salut ! Ça va ?

– Bien, et toi ?

– Impeccable ! Qu’est-ce que tu cherches, comme ça ?

– Vaste question… Et toi, que recherches-tu ?

– Des clients qui seraient intéressés par ma came. Par hasard, tu ne chercherais pas du matos, toi aussi ?

– Tu fais erreur, jeune homme. Je suis prêtre et…

– Oh, pardon mon père ! Qu’est-ce qui m’a pris de vous tutoyer ? Moi aussi, je suis chrétien. Je vous en supplie… Bénissez-moi, mon père ! Bénissez-moi !

– Tu es chrétien ?

– Oui, je vous le jure par sainte Rose de Lima ! Je suis un fier disciple du Christ : je fais mon signe de croix dès que je passe près d’une église, j’allume des cierges devant les images de la Vierge Marie et les photos des défunts, j’ai même une Notre-Dame de Guadalupe tatouée sur le bras droit, et je porte une croix. Vous voyez ?

– Je vois que tu es bien enthousiaste à m’expliquer tout ça. Mais sais-tu ce qu’a enseigné Jésus ?

– Bien sûr : il faut s’aimer les uns les autres ! Et moi, j’aime tout le monde, je suis souriant, je donne à l’Église, je respecte notre Mère la Terre, je mange du poisson le vendredi…

– … et tu vends de la mort.

– Hein ?

– Tu m’as très bien compris : tu empoisonnes les gens en leur pompant leur fric. C’est ça, pour toi, aimer ton prochain ?

– Mais, mon père, ça rend les gens heureux ! Ça les fait rire et même accéder au paradis. En plus, je ne pousse pas à la consommation. Moi, je ne suis qu’un humble intermédiaire entre mon patron et les clients. Et si ce n’était pas moi, un autre leur vendrait à ma place…

– Arrête de trouver des excuses bidon ! Arrête ce business mortifère et recherche vraiment le Christ ! Convertis-toi et change radicalement de vie, parce que, pour l’instant, tu fonces tout droit vers l’enfer.

– Mais mon père, c’est mon gagne-pain…

– Eh bien, si tu arrives à faire du chiffre en vendant cette merde, tu peux très bien réinvestir tes compétences commerciales dans une affaire honnête et constructive.

– Mais, mon patron, il va me flinguer si je le laisse tomber…

– Eh bien dis-lui de passer nous voir à la mission prendre un café, et on en parle. Tu peux lui dire que je prie bien pour lui, et aussi pour toi. Comment t’appelles-tu ?

– Par ici, on m’appelle Perico Porrito.

٭

٭       ٭

            Le lendemain, on tambourine à la porte de la mission. Mateo range l’argent et le carnet de comptes et se dirige vers l’entrée. Quelle n’est pas sa surprise quand il se retrouve face à trois hommes cagoulés qui braquent des révolvers et des kalachnikovs sur son visage.

– Que… que voulez-vous ?

– Je viens m’entretenir avec le propriétaire de cette baraque.

– On n’entre pas armé dans cette maison ! répond Bernardo, qui pénètre tout juste dans la pièce par le couloir. Je vous demande donc de déposer les armes et de venir prendre un café tranquillement. On peut discuter sans problème entre gens civilisés…

– Bien sûr, répond l’homme en prenant place. Les deux gorilles qui l’accompagnent posent leurs révolvers et kalachnikovs sur la table et fixent les religieux d’un air grave.

– Je suis le supérieur de cette communauté. Je vous écoute, messieurs !

– Et moi, je suis le parrain de ce bidonville et je viens vous demander de vous tenir à carreau. Depuis que vous êtes ici, rien ne va plus sur mon territoire. Hier, l’un de mes hommes qui effectuait son travail de vente a été agressé par l’un de vos illuminés qui s’est amusé à lui faire peur avec votre Dieu qui aliène les hommes. J’ai des projets pour tous ces gens, pour ce quartier, et vous venez tout faire capoter. La prochaine fois que vous vous mettez en travers de ma route, je vous fais canarder. Compris ?

– Vous avez des projets pour ce quartier et pour ses habitants ? Mais ça a l’air intéressant ! Expliquez-nous donc ça.

– Euh… Très bien. Comme vous le savez, ce pays n’est pas des plus égalitaires. Vous avez vu dans quelle misère vivent ces gens ?

– Oui, cela nous scandalise et nous sommes justement venus pour les aider à s’en sortir. Mais je vous en prie, continuez !

– Cette misère est entretenue par ce gouvernement corrompu et ces Gringos qui pillent nos richesses, alors que nous aurions le potentiel de vivre dans de bien meilleures conditions matérielles. L’Empire des Incas vivait dans l’abondance et la paix, car il ne connaissait ni le capitalisme ni votre Dieu, ni aucune de ces saloperies que les Espagnols et les autre Occidentaux ont apportées en envahissant ces terres du Fils du Soleil, en volant leur trésor et en exploitant les indigènes. Nous voulons rétablir le système politique de nos ancêtres en commençant par des économies alternatives. Tout d’abord, nous essayons de réunir des financements pour organiser petit à petit l’autogestion dans ce bidonville, tout mettre en commun et planifier la vie du prolétariat sur une base égalitaire et juste.

– Que de bonnes intentions ! Je vois qu’à la source de votre projet, il y a un sain désir de justice. Laissez-moi vous parler de ce que nous tentons d’amorcer ici…

– Je ne veux pas le savoir, corbeau morveux ! Votre idéalisme n’est qu’hypocrisie ! Votre Église n’a rien fait pour empêcher le massacre des Indiens et l’esclavage des Africains. Elle a soutenu les pires dictatures, de Franco à Videla. Nous, nous proposons un vrai projet, celui qu’avaient compris nos ancêtres, celui qu’ont théorisé de grands penseurs comme Marx et Bakounine, celui pour lequel se sont battus Che Guevara et les frères Castro, puis le Sentier Lumineux et le Mouvement Révolutionnaire Tupac Amaru. Ça, c’est un sacré projet, qu’en penses-tu ?

– Je pense que vous avez raison, cher monsieur. En effet, l’Église n’a pas toujours eu les mains propres. L’Inquisition, la cupidité et l’inaction de nombreux chrétiens à l’époque de la colonisation du continent américain et de l’esclavage, ainsi que la complicité de la hiérarchie ecclésiale à certaines époques avec certains dictateurs. Voilà qui est tout à fait scandaleux ! Mais de nombreux prêtres et religieux se sont levés à toutes les époques contre ces scandales, comme Bartolomé de las Casas, qui défendait la cause des Indiens et a amené l’Église à les reconnaître comme êtres humains, ou encore saint Pierre Claver, qui défendait les esclaves noirs de Cartagena, aujourd’hui en Colombie. D’ailleurs, comme peu de gens le savent, les papes ont condamné le commerce triangulaire dès ses débuts, mais ils étaient souvent bien seuls face à de nombreux évêques, prêtres ou autres chrétiens esclavagistes.

– Ah bon ?

– Eh oui ! Quant à l’Inquisition, évidemment, on ne peut que la condamner avec notre regard du XXIe siècle. En effet, nous avons la chance de vivre à l’époque des droits de l’homme et de la liberté de conscience, et cette « police de la pensée », comme aurait dit Orwell, nous paraît intolérable. Cependant, le regard de l’historien nous aide à nuancer, et nous rappelle que ce tribunal ecclésiastique était déjà une avancée par rapport à ce qui se pratiquait avant. Car il a permis que les suspects soient jugés, là où l’euphorie populaire envoyait au bûcher tous ceux qui étaient soupçonnés d’hérésie, sans autre forme de procès. L’Inquisition a donc mis fin à ces massacres. Elle a certes pratiqué des exécutions et soutiré des aveux sous la torture, mais largement moins que les juridictions civiles, à une époque où personne ne remettait en cause ces pratiques. Tout ça pour dire que l’Église a toujours recherché le bien commun, même si certains de ses membres ont eu des pratiques qui n’ont rien de chrétien.

– Ouais, c’est pas faux…

– Sous les différentes dictatures, il est vrai que la hiérarchie ecclésiale recherchait parfois la bonne entente avec le pouvoir en place, mais cela n’empêchait pas l’engagement de nombreux prêtres et religieux auprès des plus pauvres et même dans les rangs de la résistance.

– Donc on est d’accord : l’Église a une part de responsabilité dans les brûlures de l’histoire. D’où la pertinence de notre projet…

– Abordons donc votre projet ! Vous nous parlez avec idéalisme de l’Empire inca et de l’histoire du communisme et de l’anarchisme. Mais l’on sait que les Incas pratiquaient parfois le sacrifice humain et que le communisme est l’une des idéologies les plus meurtrières de l’histoire de l’humanité : entre quarante et cinquante millions de morts en URSS sous le régime stalinien, le génocide des Khmers rouges au Cambodge dans les années 1970, les nombreuses victimes lors des conflits qui ont ensanglanté l’Afrique et l’Amérique latine durant la Guerre Froide, pour ne citer que quelques exemples. Et je ne parle pas de l’anarchisme, qui s’est d’abord répandu par le terrorisme puis n’a jamais réussi à être appliqué concrètement sur le long terme. Cette idéologie se dit antilibérale, mais la plus grande forme d’anarchie qui soit aujourd’hui pratiquée est l’ultralibéralisme qui régit notre mondialisation. Les idéologies libérale et anarchiste convergent vers l’individualisme, l’un des grands travers des sociétés dites développées. Entre autres, ces idéologies ont tué de nombreux chrétiens, qui se battaient pour la justice et la dignité humaine. Cela a discrédité communisme et anarchisme et a érigé les victimes en martyrs. Ainsi, si vous nous tuez, cela fera de nous des martyrs et vous discréditera.

– La fin justifie les moyens. Nous voulons établir un monde nouveau, qui ne pourra jamais être pire que les crimes de cette globalisation ultralibérale qui détruit l’homme et son environnement.

– Nous sommes d’accord sur ce dernier point. L’Église aussi a condamné le libéralisme. D’ailleurs, en lisant l’Évangile, on se rend vite compte que Jésus était proche des pauvres, des prostituées, des malades, des faibles, et de tous ceux que le monde marginalise. Il a même mis en garde contre l’argent roi, et appelle à considérer la monnaie comme un moyen, mais jamais comme une fin en soi. Dans l’Évangile de Matthieu, Il nous exhorte en ces mots : « Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent. »[2] Ce qui prime aujourd’hui, c’est le marché, la productivité, la rentabilité. On oublie que l’homme doit être au centre de tout système économique. Le travail et l’argent ne sont bons que dans la mesure où ils sont au service de l’homme. Le choix de l’Église a toujours été l’amour préférentiel pour les pauvres.[3]

– Voilà un beau discours dans ce monde où c’est la finance qui gouverne…

– L’Église considère que la finance doit viser à une meilleure production de richesse et au développement. Transparence, intention droite et recherche de bons résultats sont compatibles et ne doivent jamais être séparées. L’économie et la finance sont des instruments qui doivent être utilisés de façon éthique. Elles deviennent nuisibles si elles sont menées par des intérêts purement égoïstes. Le marché a sa place, mais la mondialisation doit aussi être régie par les États et la société civile. Si l’État assure la justice distributive, que la mondialisation néolibérale remet en cause, la société civile apporte l’économie de la gratuité.

– Mouais ! Je suis plus ou moins d’accord là-dessus. Pour moi, le capitalisme est un fruit pourri de l’arbre malade occidental. Les Occidentaux violent notre Mère la Terre, alors que les Indigènes vénèrent la déesse Pacha Mama et honorent la nature dans leur sagesse panthéiste.

– Si le christianisme ne divinise pas la création, mais adore seulement son Créateur, la Terre est comme une sœur et comme une mère, comme le disait saint François d’Assise. D’ailleurs, le Pape François, qui l’a pris comme saint patron au moment d’être choisi comme successeur de Pierre, a écrit une encyclique intitulée Laudato si’. Il y appelle toute l’humanité à prendre soin de l’environnement.

– Et de quelle façon ? En continuant à interdire l’avortement pour inciter les cathos à se reproduire comme des lapins et à être plus nombreux à polluer la planète ?

– Dieu a créé l’univers par amour. Sa volonté est que l’homme vive en harmonie avec la nature, dans le respect de la création, mais aussi dans le respect de toute vie humaine, depuis sa conception jusqu’à son terme naturel. Toute création et toute créature est voulue par Dieu et l’homme vit de cet amour divin qui se manifeste dans la nature. En ce sens, nuire à l’environnement est un péché. De plus, il ne faut pas se complaire dans de beaux discours, mais agir de manière écologique. S’inspirant de Bartholomée, patriarche orthodoxe de Constantinople, François demande de dépasser le consumérisme, l’avidité et le gaspillage pour aller vers le sacrifice, la générosité et le partage. Mais le Saint-Père ne limite pas cette question à son aspect environnemental, et invite à une « écologie intégrale ».

– Une quoi ?

– Une écologie intégrale, qui résolve à la fois la crise environnementale et la crise sociale. Concrètement, il s’agit d’adopter aussi une écologie humaine et même une écologie culturelle.

– Une écologie culturelle ? Qu’est-ce que c’est que cette invention ?

– Cela revient à permettre aux cultures locales, dont la diversité fait la richesse de l’humanité, de survivre, au même titre que les espèces animales et végétales. Ici au Pérou, nous avons la chance de voir cohabiter de nombreuses communautés, notamment amérindiennes. Celles-ci sont les meilleurs gardiens de la forêt amazonienne. En effet, elles sont des exemples de respect de l’environnement, et préserver ces communautés contre le pouvoir de l’ultralibéralisme fait partie de l’écologie intégrale.

– Donc, si je comprends bien, notre communisme et votre christianisme ne sont pas si éloignés. C’est ce qu’avaient compris les adeptes de la théologie de la libération.

– Le communisme se réclame de valeurs tout à fait chrétiennes : la justice sociale, l’égalité, la fraternité… mais en se basant sur une lutte des classes haineuse et réductrice, alors que travail et capital sont complémentaires et amenés à coopérer plutôt qu’à s’opposer. Le travail est certes ce qui doit primer, mais le christianisme social soutient le système capitaliste, l’initiative, la propriété privée si et seulement si tout cela est encadré par un système juridique ferme d’inspiration éthique et religieuse. D’ailleurs, on voit bien que l’application politique du marxisme n’a pas fonctionné et a même causé pas mal de dégâts… Jésus dit qu’on reconnaît si un arbre est bon ou pas aux fruits qu’il donne. Il en est de même pour de nombreuses choses. Le communisme voulait un monde juste, mais dans une logique matérialiste, en refusant Dieu. Or l’homme ne vit pas seulement de pain, mais aussi de sa dimension spirituelle, qui fait partie intégrante de sa personne. Sans Dieu, il ne peut rien faire. Un humanisme authentique inclut Dieu.

– C’est un point de vue très occidental. J’ai eu l’occasion de parler avec des camarades russes qui regrettent la société égalitaire de l’URSS, ce monde nouveau construit par et pour un homme nouveau.

– Mais ce n’est pas en faisant table rase du passé que l’on construit l’avenir ! Si l’on supprime la tradition, ou qu’on l’ampute, sur quoi édifier cette société parfaite dont vous rêvez ? Si l’on coupe un arbre à la racine, il ne reste plus rien. C’est pour cela que l’Église s’est toujours adaptée aux cultures des peuples qu’elle a évangélisés aux quatre coins du monde. C’est pour cela que mes frères et moi parlons aussi quechua, comme se sont adaptés les missionnaires de tous temps. L’Église catholique a également réfléchi à la question sociale, en considérant bien sûr les aspects matériels de la personne humaine, mais en la reconnaissant aussi comme à l’image et à la ressemblance de Dieu. Je vous encourage à vous intéresser à la doctrine sociale de l’Église. Vous remarquerez que ce n’est pas une idéologie conservatrice et libérale, mais une réflexion ouverte qui invite les hommes de bonne volonté à rechercher le bien commun par-delà les clivages politiques…

– Concrètement, quel système politique défend votre doctrine sociale ?

– Le Compendium de la doctrine sociale de l’Église, texte de référence en la matière, rappelle que « l’Église ne se confond pas avec la communauté politique et n’est liée à aucun système politique. »[4] Ce principe s’appuie sur la Parole de Jésus : « rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »[5] C’est pour cette raison que, lorsque la hiérarchie ecclésiale était intimement liée à des régimes politiques, cela posait problème. La réflexion de l’Église en la matière a bien évolué depuis l’époque de l’Inquisition. Et pour garder son rôle d’autorité morale indépendante, et même parfois de contre-pouvoir, elle a besoin d’une certaine liberté, et donc de ne pas trop se compromettre avec le pouvoir en place.

– Et vous, vous vous considérez comme un contre-pouvoir ?

– Dans ce bidonville, nous ne souhaitons ni nous soumettre totalement à l’État, ni le remplacer, mais nous reconnaissons sa compétence dans certains domaines, et apportons notre complémentarité dans d’autres. Cependant, cette coopération ne nous empêche pas de dénoncer ce qui est dénonciable dans les affaires politiques. Nous ne cherchons pas à établir une utopie, un paradis terrestre, mais à aimer les habitants de ce quartier. Nous cherchons à les aider à améliorer leurs conditions de vie et les appelons à se réaliser pleinement, en prenant en compte toutes leurs dimensions, tant corporelle et matérielle que spirituelle, tant affective que morale, tant intellectuelle que sociale. Nous ne sommes ici que pour servir et pour indiquer le chemin du salut.

– C’est bien la différence entre vous et nous. Nous, nous avons un vrai projet, et nous savons que notre modèle peut apporter un bonheur durable sur Terre.

– Quant à nous, nous croyons que le seul monde parfait est la Jérusalem céleste, cette cité sainte où le Seigneur nous accueillera après notre vie sur terrestre. C’est cette espérance qui motive notre travail d’ici-bas au service des hommes et des femmes de ce bidonville. Dieu, qui est amour, nous appelle à hâter la venue de Son Royaume dès le temps présent. Le mystère de la Trinité est une profusion d’amour gratuit pour l’humanité et pour la création. En Jésus, Dieu fait homme, tous les hommes sont appelés à participer à cet amour gratuit. En ce sens, le christianisme est une religion profondément humaniste.

٭

٭       ٭

            Le Père Francisco égrène son chapelet dans l’oratoire. Il prie en communion avec les frères et sœurs qui, dans le monde entier, confient la mission de la communauté au Seigneur. Les missionnaires savent bien que leur action serait impossible sans le soutien  spirituel et matériel de l’extérieur. Des donateurs du Pérou et d’ailleurs consacrent à leur œuvre une partie de leur revenu pour permettre aux frères de venir en aide aux plus démunis. En échange, Francisco prie pour eux. Tout d’un coup, il entend grincer timidement la porte.

– Bonjour, mon frère.

– Bonjour Sebastián ! Vas-y, entre ! N’aie pas peur ! Qu’est-ce qui t’amène ?

– Je voudrais me confesser.

– Bien sûr ! Je suis là pour ça. Assieds-toi ou mets-toi à genoux. Au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit…

– Voilà mon frère… J’ai… J’ai… Comment dire ? Je ne sais pas par où commencer… C’est très délicat…

– N’aie pas peur, Sebastián ! Quel que soit ton péché, le bon Dieu t’aime et a envie de te pardonner.

– J’ai l’impression que… J’ai l’impression que je suis attiré par les hommes.

– Ah bon ?

– Mais je n’ai jamais vécu avec un garçon ce que me dicte mon désir, et cette idée même m’effraie. Mais le désir est là. Je le sens, et je n’en suis pas fier. C’est la première fois que j’en parle à quelqu’un, et je sais que c’est un péché, mais c’est une telle attirance… Je me dégoûte, mon Père ! Je m’en veux de ne pas être normal, c’est horrible !

– Tu n’as pas à t’en vouloir, Sebastián ! Le désir te vient tout seul et tu n’y peux rien. Tu n’as pas à culpabiliser… L’Église a canonisé des personnes qui éprouvaient ce même désir que toi, et qui ont été de grands saints.

– C’est vrai ? Qui ça ?

– Par exemple, le moine cistercien saint Aelred de Rievaulx, qui a vécu en Grande-Bretagne au XIIe siècle. Il avait en lui ce désir d’affection que tu ressens. Comme toi et comme lui, tout être humain éprouve ce besoin d’aimer et d’être aimé. N’oublie pas que Dieu est amour ! Ce désir est, certes, une blessure, mais tout dépend de ce que tu en fais.

– Ben… Justement, j’aimerais bien savoir quoi en faire, de ce désir qui me ronge…

– Aujourd’hui, l’Église ne condamne pas les personnes ayant des tendances homosexuelles. Dieu seul connaît le cœur de chacun et Dieu seul est capable de juger, c’est pourquoi Jésus nous interdit de juger quiconque. Si l’Église considère certains actes comme mauvais, elle ne juge jamais les personnes. En revanche, quel commandement nous a laissé le Christ ?

« Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. »[6]

– Très bien ! Alors n’aie pas peur : ni moi, ni aucun chrétien n’est là pour te juger, mais pour t’aimer, t’accompagner dans ce que tu vis, qui n’est pas évident. Tu ne te limites pas à ton désir, et ce désir en particulier n’est pas ton seul et unique désir. Tu es d’abord Sebastián avant d’être comme ci ou comme ça.

– Oui, mais que faire de ce désir en particulier ?

– Aujourd’hui, l’Église encourage les personnes ayant des tendances homosexuelles à vivre avec les autres de saines amitiés dans la continence, c’est-à-dire sans rapports sexuels. C’est le chemin qu’a suivi saint Aelred et que suivent encore de nombreuses personnes aujourd’hui. Mais rassure-toi, les hommes attirés par les femmes et les femmes attirées par les hommes doivent aussi apprendre à dompter leur désir corporel pour vivre leur amour dans une saine chasteté. Et moi-même, en tant que célibataire consacré, je dois aussi parfois me battre avec mon corps. Ce n’est facile pour personne ! Mais si tu veux, je peux te mettre en relation avec des personnes qui vivent ce que tu vis et avec des gens qui pourront t’aider. Tu peux aussi t’intéresser à la vie de saint Aelred. Es-tu prêt à recevoir l’absolution ?

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٭       ٭

            La pleine lune luit au-dessus du bidonville plongé dans la pénombre. Les frères Lucas et Mariano s’avancent en direction de la route où deux femmes légèrement vêtues attendent sous un lampadaire.

– Bonsoir mesdames ! lance Mariano.

– Bonsoir mon mignon ! Laquelle de nous deux te ferait le plus plaisir ?

– Nous ne venons pas pour ça. Nous sommes des religieux et…

– Je comprends. Tout seul dans votre lit, tous les soirs… Ça doit être terriblement ennuyeux et tellement frustrant…

– Désolé, mais on préfère les hommes, plaisante Mariano. La preuve : on est sept mecs à vivre ensemble et en plus, on est mariés avec Jésus ! Le dimanche, on enfile même nos plus belles robes pour Lui…

– Mettez-vous au moins des préservatifs ? interroge Lucas.

– Bien sûr ! Tu ne risques rien avec nous…

– Vous faites erreur. C’est juste que je suis médecin et soucieux de votre santé. Nous ne sommes pas venus pour consommer vos services. Nous savons qu’avant d’exercer ce métier, vous êtes des personnes formidables, intelligentes et dignes d’être aimées en vérité. Vous savez, nous ne valons pas plus que vous ; nous ne sommes que de pauvres pécheurs. Mais nous savons que Jésus nous aime et qu’Il vous aime aussi.

– Ah ! Voilà que les curés ne nous font pas la morale ! Mais ton Jésus, combien…

– Toi-toi, Conchita ! coupe la seconde petite dame. Tu ne sais pas ce que tu dis ! Moi, je le connais, Jésus. Il est présent à mes côtés chaque jour de ma vie. Je le prie, et Il m’écoute, Il me réconforte quand ça ne va pas. Vous savez, notre vie est tellement dure qu’on a besoin de se sentir aimées, non pas comme le font ces cochons qui viennent tirer leur coup, mais aimées gratuitement. Vous savez, je n’ai pas choisi de faire ce travail, mais les circonstances de la vie m’ont amenée sur ce trottoir. Dans ce métier, on nous regarde soit comme des objets, soit avec mépris. Mais vous, ça se sent que vous nous regardez autrement, comme Jésus nous regarde.

– Et oui, reprend Mariano, Jésus regardait avec amour les personnes prostituées, alors que tout le monde s’en scandalisait. Il a même dit aux pharisiens que les prostituées et les publicains les précédaient dans le Royaume de Dieu. Quel est votre nom ?

– Je m’appelle Maruja.

– Maruja, si jamais vous aviez l’occasion de faire un autre métier, comment réagiriez-vous ?

– Je ne rêve que de cela : pouvoir faire un travail dans lequel je me sente vraiment utile et qui m’épanouisse vraiment. Un travail dans lequel je puisse juste gagner de quoi vivre honnêtement.

٭

٭       ٭

            Le soleil se lève sur le bidonville de Munay Wasichay. Dix ans ont passé, et c’est toujours une fourmilière multiraciale et multiculturelle. Mais maintenant, tous travaillent ensemble, quelles que soient leurs croyances, mettant à disposition leurs compétences respectives pour sortir de la misère dans un élan de charité et de fraternité. Les différences sont gérées avec ouverture et respect, et les uns et les autres évitent de tomber dans les écueils du relativisme et du nivellement culturels. De la grande diversité émane une grande richesse, où chacun contribue à sa manière au bien commun, par un travail rémunéré, mais aussi par le don et la gratuité. Les vieux, loin de s’enterrer dans leurs tombes, font partager leur expérience et leur recul, leur savoir traditionnel et leur prière, pour nourrir et enrichir le travail des jeunes[7].

            Adhérant au projet de la mission, le parrain a cédé le terrain vague pour que s’y établisse une coopérative agricole. Celle-ci cultive différents produits locaux qui assurent l’autonomie alimentaire du quartier dans le respect des travailleurs et de l’environnement. Des résidents issus de la paysannerie traditionnelle ou d’autres modes d’agriculture recherchent ensemble comment assurer la sécurité alimentaire de tous d’une manière équitable et écologique. Ils organisent aussi des formations en partenariat avec Isidro. Arrivent aussi à Munay Wasichay des produits des campagnes environnantes, où les petits producteurs vendent le fruit de leur travail à un prix équitable, ce qui permet de limiter l’exode rural. Puisant dans les traditions amérindiennes et dans le respect que le chrétien doit à la création, les uns et les autres recherchent une saine existence sociale dans un bon rapport avec la nature, sans exclure l’écologie humaine.

            Perico Porrito tient l’épicerie où les habitants viennent s’approvisionner en pommes de terre, en maïs, en quinoa, en patate douce, en fèves, en haricots, en oignons, en ail, en manioc, en café, en tomates, en bananes, en pêches et en bien d’autres produits de la terre. L’ancien dealer a réinvesti ses compétences commerciales, et découvre que cohérence morale et professionnalisme sont non seulement compatibles, mais nécessaire l’un à l’autre.

            Avec l’aide de Mateo, Sebastián a lancé une banque de microcrédit qui a permis à de nombreuses personnes de monter leur entreprise, dans le quartier et ailleurs. En finance comme dans chaque domaine technique, on considère que le développement doit rester humain, et sans devenir trop théorique et impersonnel.

            Remis en relation avec leurs familles, confiés à des familles d’accueil ou hébergés dans un foyer au cadre structurant, les pirañas sont devenus de joyeux potaches qui s’alignent en uniforme sur les bancs de l’école de la mission, dirigée par Juan Bautista et par l’instituteur Tomás. De nombreux volontaires ont rejoint ce projet, qui s’appuie sur les programmes officiels de l’État péruvien et sur les exigences du terrain. Les plus grands accompagnent les plus jeunes dans les activités connexes aux cours théoriques. En effet, l’école a son propre jardin potager. Elle assure aussi, entre autres, des ateliers manuels et artistiques, comme la couture, la danse, le dessin, la peinture, la poterie, la musique, la cuisine et bien sûr toutes sortes de sports. Tout cela permet aux jeunes d’apprendre à se débrouiller hors de la salle de classe tout en subvenant aux besoins matériels de tous les pensionnaires et demi-pensionnaires. Les éducateurs sensibilisent les jeunes au beau afin de lutter dès le plus jeune âge contre les mauvaises habitudes consuméristes.

            Lucas et quelques infirmiers ont pris la place des guérisseurs et participent à l’assainissement de la vie des habitants par des enseignements préventifs. Ils s’appuient aussi sur les savoirs des habitants en phytothérapie et autres médecines traditionnelles. Ayant accès à une alimentation équilibrée et à l’eau potable, les riverains sont d’ailleurs en bien meilleure santé et marchent vers le développement en luttant contre les inégalités et en restant ouverts à la vie.

            L’ensemble des frères organise des catéchèses pour enfants, jeunes et adultes, ainsi que des formations pour que les laïcs soient partie prenante du développement. Ceux-ci prennent de plus en plus de responsabilités, s’appuyant sur leurs savoir-faire et leur connaissance du terrain. Issus d’autres bidonvilles, des jeunes diplômés apportent leurs compétences au projet de promotion humaine, tandis que la mission se concentre sur les affaires religieuses. En effet, le développement a besoin d’une coopération entre les différentes disciplines, parmi lesquelles la métaphysique a autant sa place que les sciences humaines et les matières scientifiques. Tout ce savoir s’accomplit dans l’amour.

            Quant à Conchita et à Maruja, elles ont abandonné le plus vieux métier du monde pour prendre chastement soin des sept hommes qui vivent dans la mission. C’est par amour qu’elles s’occupent des tâches ménagères, permettant aux frères de se consacrer au mieux à leurs exigences respectives. Elles en reçoivent un salaire correct qui leur permet de vivre et de faire vivre leurs familles décemment. Comme tous les riverains, elles ont conscience de la responsabilité sociale dont jouit chaque consommateur, et consomment donc de façon éthique et responsable.

            Aidés par des architectes et des urbanistes, les habitants ont aménagé leur quartier conformément au concept d’écologie intégrale. De nouvelles habitations décentes ont été construites dans le respect du patrimoine architectural local et de manière à consommer peu d’énergie. Sur le toit de ces maisons, des panneaux solaires permettent une autosuffisance locale ainsi que la vente des excédents. Par ailleurs, le quartier est intégré dans l’ensemble de l’agglomération de Lima et desservi par les transports en commun. Chacun fait attention à consommer avec modération, à préférer le partage au gaspillage et à recycler ses déchets. 

            Dans un élan de charité, cette charité qui est Dieu-même, les habitants de Munay Wasichay recherchent ensemble la vérité, respectant la liberté de chacun et pratiquant la justice. Ils tentent de respecter les principes de l’enseignement social de l’Église, tels que la dignité de la personne humaine, le bien commun, le principe de subsidiarité et celui de solidarité. Ils sont acteurs de leur travail comme le sont bien des hommes et femmes de bonne volonté qui œuvrent sur toute la Terre en cherchant à établir un monde meilleur et marchent dans cette même direction, ne cherchant qu’à construire la civilisation de l’amour.

            Le soleil se lève chaque jour sur ce bidonville qui s’édifie peu à peu dans la charité, qui fourmille de vie sous le regard bienveillant du bon Dieu. Oui, Dieu nous appelle à œuvrer dans Sa vigne, à nous engager auprès des plus faibles pour qu’advienne Son Royaume. Frères et sœurs chrétiens et chrétiennes, et vous tous, hommes et femmes de bonne volonté, engageons-nous au service de notre prochain !

Jean O’Creisren


[1] Personnes issues d’un métissage entre Amérindiens et Afro-descendants.

[2] Mt 6, 24.

[3] Cf. Compendium de la doctrine sociale de l’Église, Introduction, 3.

[4] Cf. Compendium de la doctrine sociale de l’Eglise, 50.

[5] Lc 20, 25.

[6] Jn 15, 12.

[7] Manuel González Prada, politicien péruvien anarchiste, avait conclu un discours en 1888 par la phrase : “¡Los viejos a la tumba, los jóvenes a la obra!” (“les vieux à la tombe et les jeunes au travail !”).


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Voyage en Andalousie

Dans la foulée de mon séjour itinérant en Castille, j’ai passé cinq jours en Andalousie, du 14 au 18 août 2024. 💃 Je n’avais pas foulé le sol de cette région de l’Espagne depuis février 2010, soit plus de quatorze ans.

Avec mon ami Mickaël, nous avons quitté Carthagène de bon matin, en direction de Cordoue. 👳‍♂️

À la gare routière, j’ai été assez surpris par le logo de l’armateur de notre car :

Que vous évoque cet acronyme associé à la mairie de Séville ? De prime abord, j’ai pensé aux Noticieros y Documentales (NO-DO). Ces courts-métrages furent diffusés avant chaque film dans l’ensemble des cinémas espagnols pendant une quarantaine d’années. 🎞 Il s’agissait de l’un des principaux outils de propagande du régime franquiste. Par conséquent, pourquoi ce sigle est-il ainsi associé à la capitale de l’Andalousie, près de cinquante ans après la Transition démocratique ? 🗳 La réponse est simple : NO8DO ne fait pas référence au général Franco, mais à d’autres chefs d’État bien plus loin dans l’histoire nationale. En effet, au XIIIe siècle, le roi de Castille Alphonse X le Sage fut chassé du pouvoir par son fils Sanche. ⚔ Le souverain déchu trouva refuge à Séville, un fief qui lui resta fidèle. L’accord de paix entre les deux parties permit à Alphonse de vivre en sécurité dans cette ville. L’acronyme NO8DO se lit en fait No me ha dejado (Elle ne m’a pas laissé [tomber]). En effet, le symbole en forme de huit représente un outil servant à filer la laine, nommé en espagnol madeja. 🐑 Plus d’informations sur ce lien.

Lors du trajet vers Grenade, j’ai pris quelques clichés de la fenêtre du car. 🚃 On y voit notamment des oliveraies. Ces paysages se situent pour la plupart dans la province d’Almería :

Nous avons fait une escale d’une heure à la gare routière de Grenade. Cette ville chargée d’histoire fut le dernier bastion arabo-musulman de la péninsule Ibérique. Les princes nasrides savaient que leur temps était compté. 👳‍♂️ C’est pourquoi ils construisirent leur palais, l’Alhambra, avec des matériaux pauvres, tels que la brique et le stuc. Néanmoins, les moulures très fines impressionnèrent les Espagnols lorsque les Rois catholiques prirent la ville en janvier 1492. Cette merveille a donc traversé les siècles. Je n’ai pas eu le temps de la revisiter lors de ce bref passage dans cette ville d’Andalousie. En revanche, je peux vous proposer les photos prises en novembre 2009, lorsque je suis venu y rendre visite à un ami qui y effectuait son séjour Erasmus :

Voici d’autres clichés de Grenade datant de ce voyage d’antan. Vous remarquerez une photo de groupe où l’on ne voit que nos pieds. C’est normal : le passant à qui nous avions demandé de nous photographier n’avait pas bu que de l’eau… 😉

Le jeudi 15 août, an de grâce 2024, nous sommes allés à la mosquée-cathédrale de Cordoue pour assister à une magnifique messe solennelle en l’honneur de la Vierge Marie, dont nous fêtions l’Assomption. 🌸 De fait, l’église baroque construite au milieu de cet ancien lieu de prière musulman est dédiée à la Mère de Dieu, élevée au Ciel avec son âme et son corps, sans que ce dernier n’eût subi la corruption de la mort. 💀 En effet, la mort est une conséquence du péché, or les catholiques croient que Marie n’a jamais fauté, car elle est l’Immaculée conception. Le dogme de l’Assomption a été reconnu officiellement par le Pape il y a moins d’un siècle, après quelque deux millénaires de croyance populaire. La messe, présidée par l’évêque du lieu, était magnifique, chantée par d’excellents choristes, certainement professionnels.

Pour commencer, voici quelques photos de l’extérieur de l’édifice religieux (partie donnant sur la rue, minaret-clocher et cour intérieure plantée d’orangers) :

À partir de 15h, j’ai visité l’intérieur de la mosquée. Pour commencer, voici quelques photos de la salle de prière, avec sa fameuse forêt de colonnes :

Comme vous l’avez remarqué, la religion chrétienne s’est approprié ce qui fut la troisième mosquée du monde par sa taille. 🕌 En effet, Cordoue était une ville califale. Elle était également l’agglomération la plus importante d’Europe à cette époque, forte d’un demi-million d’habitants. Voici quelques photos du chœur baroque de la cathédrale, où j’ai pu assister à un sacrifice humain en début de journée, comme je le fais chaque dimanche, lorsqu’un prêtre renouvelle la mort du Christ en consacrant le pain et le vin sur l’autel :

Comme vous pouvez le constater, un tableau représentant l’Assomption de la Vierge Marie orne la partie supérieure du retable. 🌸

Pour revenir aux éléments propres à l’ancienne mosquée, voici deux clichés du mihrab. Cette niche se situe au milieu du mur de la qibla, qui est orienté vers La Mecque. 🕋 Ce pan indiquait aux fidèles comment se positionner lors de la prière. Le mihrab était l’endroit d’où prêchait le calife omeyyade chaque vendredi. Au niveau acoustique, tout était étudié pour qu’on l’entendît au mieux.

Le soir, nous sommes sortis et, intrigués par une musique de fanfare, nous avons suivi le flot humain pour nous diriger vers la Cour des orangers de la Mosquée-cathédrale. 🎺🍊 Nous avons alors assisté à la magnifique procession organisée à l’occasion de l’Assomption. Vous pourrez visionner une vidéo de cet événement en cliquant sur ce lien.

Voici quelques clichés cordouans pris lors de notre promenade nocturne :

Le vendredi 16 août, Mickaël est parti pour Grenade, d’où il gagnera Paris. Pour ma part, je poursuis mon séjour à Cordoue, où il me reste encore un certain nombre de choses à voir. 👀 Pour commencer, voici quelques clichés pris de jour des ruelles de la cité andalouse :

Voici quelques vues des bords du Guadalquivir capturées vers 15h30, par une chaleur de 37°C :

Dans la soirée, je me suis promené dans une autre partie de la ville, notamment un jardin public tout en longueur, le Paseo de la Victoria :

Entre 21h45 et 23h30, j’ai visité Medinat az-Zahrât. En 711, une armée musulmane a envahi la quasi-totalité de la péninsule Ibérique. En effet, les Arabes avaient conquis l’Afrique du Nord, où la population locale s’était convertie en masse à l’islam. ☪ Or, tout homme musulman avait le devoir de s’enrôler dans l’armée. De nombreuses troupes majoritairement composées de Berbères envahirent alors de royaume wisigoth, qui tomba facilement. La population accepta les nouveaux venus de manière assez docile. À cette époque, l’administration du territoire conquis était assez chaotique et l’on ne pouvait pas parler d’État à proprement parler. Ce n’est qu’en 756 que le prince omeyyade Abd er-Rahmân Ier débarqua sur ces terres et y établit l’émirat de Cordoue. 👑 En 929, son descendant Abd er-Rahmân III se fit proclamer calife, c’est-à-dire commandeur des croyants, soit plus ou moins l’équivalent Pape pour les catholiques. Quelle était sa légitimité pour se valoir d’un tel titre ? Les Omeyyades furent la première dynastie califale, siégeant à Damas dès le VIIe siècle après les quatre califes dits « bien guidés », tous compagnons de Muhammad. Au VIIIe siècle, ils furent presque tous massacrés par une autre famille, les Abbassides, qui s’empara du trône et établit le califat à Bagdad. 🕌 Seul Abd er-Rahmân Ier avait réussi à s’échapper, puis à gagner Al-Andalus, où ses origines familiales lui donnèrent la légitimité pour établir un émirat. Pour aller plus loin avec le titre de calife, son descendant Abd er-Rahmân III s’appuyait donc sur sa noble lignée, mais aussi sur le fait que Cordoue était une ville d’une importance majeure dans le monde d’alors. Par ailleurs, un second califat avait déjà été proclamé par les Fatimides, famille chiite, en Afrique du Nord, par opposition aux Abbassides sunnites. Craignant une invasion de ces ennemis hérétiques, Abd er-Rahmân s’autoproclama troisième calife de l’Oumma. Voici une vidéo en espagnol reconstituant ce que savent les historiens de la cité califale :

Así se cree que era la ciudad califal…

La porte du Nord servait à ravitailler la ville. Cette dernière avait été établie au pied de la Sierra Morena, ce qui permettait à la fois de l’approvisionner en matériaux de construction (en particulier en pierre issues des carrières disponibles à proximité) et de la pourvoir en eau. Des aqueducs faisaient déjà descendre l’eau courante depuis la montagne jusqu’à Cordoue depuis l’époque romaine. Abd er-Rahmân III, qui construisit Medinat az-Zahrât afin d’asseoir son autorité en tant que calife et non comme simple émir soumis à Bagdad, dévia une partie du réseau pour alimenter ce centre de pouvoir. 💧 La photo du portail correspond à la porte du Nord, comme une porte de service où transitait toute la logistique. Elle était gardée par deux soldats qui, dans leur tour, disposaient même de latrines individuelles. Les eaux usées étaient évacuées par un système de tout-à-l’égout, qui se vidait sans difficulté du fait de la pente naturelle du terrain.

Voici quelques clichés des vestiges de la salle somptueuse où attendaient les ambassadeurs venus s’entretenir avec le calife. Ils venaient de différents États de la Chrétienté ou d’Afrique du Nord. Une fois arrivés à Cordoue, ils étaient escortés par la garde califale jusqu’à l’alcázar. Le but était de leur en mettre plein la vue, notamment par un banquet au cours de cette longue attente. Contrairement à d’autres époques et aires géographiques de la civilisation arabo-musulmane, le vin n’a jamais été prohibé en Al-Andalus, du moins avant l’arrivée des courants rigoristes almoravides et almohades. 🍷 Cela était dû au fait que la Bétique, province correspondant au sud de la péninsule Ibérique, avait été fortement romanisée après la seconde guerre punique. Faire disparaître la culture de bonne chère était tout simplement impossible aux conquérants nord-africains fraîchement islamisés. Les convives qui souhaitaient s’entretenir avec le calife pour négocier avec lui se voyaient servir à boire abondamment. On leur faisait aussi fumer du chanvre indien, si bien que, quand ils étaient enfin reçus par le maître des lieux, ils avaient le ventre plein et la raison altérée par certaines substances. Devant un calife qui en imposait par sa majesté, ils ne faisaient donc pas le poids pour défendre les intérêts de leur souverain.

Ces éléments témoignent de l’histoire militaire du site archéologique. Les arcades étaient surmontées par un balcon, d’où le calife révisait ses troupes, qui stationnaient sur une immense place, avant de les envoyer, par exemple, commettre des razzias contre les royaumes chrétiens du Nord de la péninsule. ⚔ Les points noirs dans le sol en marbre sont la preuve que Medinat az-Zahrât a été brûlée. En effet, ils ont été causés par l’impact des clous de la toiture, en fer incandescent, qui sont tombés lors de l’incendie. Seulement trois califes se sont succédés à cet endroit, pendant à peine quatre-vingt ans : Abd er-Rahmân III, Al-Hakam II et Hicham II. Au début du onzième siècle, le vizir Almanzor, dirigeant de fait, a voulu faire succéder son fils à Al-Hakam II. Ce dernier, qui acceptait toujours tout, avait donné son accord et signé, mais les partisans de la dynastie légitime des Omeyyades ne l’entendirent pas de cette oreille et une guerre civile éclata entre les deux partis, débouchant sur la fin du califat et le morcellement d’Al-Andalus en plusieurs royaumes de taïfas.

Voici les deux façades de la maison du prince héritier. Al-Hakam II fut enfermé dans cette prison dorée pendant quarante ans, tant que son père était au pouvoir. Il se consacra principalement à l’étude, ce qui en fit un calife savant et pieux, qui favorisa le développement des arts et des lettres sous son court règne.

Poursuivant notre visite, contemplons et étudions les ruines de la demeure du vizir Jafar. Ce dernier était un esclave qui gagna la confiance du calife au point de devenir son bras droit. Eunuque, il vivait seul, mais ses serviteurs habitaient dans des chambres annexes au logement. Il disposait de latrines privées, ce qui était une innovation et un progrès par rapport à l’époque romaine. Sa vaste maison richement ornée témoigne de l’importance du personnage.

Enfin, terminons avec le four des cuisines de l’alcázar et les habitations des serviteurs :

Le vivre-ensemble pacifique entre les trois religions monothéistes est-il un mythe ou une réalité ? Certains historiens, comme Philippe Conrad, considèrent que c’est une légende inventée au XIXe siècle sur fond de romantisme, d’orientalisme et d’anticléricalisme. Il considère que la discrimination envers les minorités juive et chrétienne était évidente. La dhimmitude se traduisait par une forte pression fiscale (taxe foncière plus élevée, ainsi qu’un impôt par tête), l’interdiction de détenir des armes, l’obligation de porter des vêtements distinctifs et la prohibition du prosélytisme (y compris le son des cloches et les processions dans la rue). ✝️

À l’issue de la visite, j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec notre guide, Carmen, qui est également une historienne dûment formée, spécialiste d’Al-Andalus, recherchant l’objectivité, mais avec des convictions idéologiques très différentes des historiens conservateurs. Lorsque je lui ai présenté le point de vue de ces derniers, elle m’a répondu que c’est de toute façon un anachronisme de parler de coexistence pacifique dans l’univers violent du Moyen Âge. 🏰 Il y avait certes des discriminations envers les minorités religieuses dans les États musulmans, mais aussi dans les royaumes chrétiens. Par ailleurs, Al-Andalus est une succession de régimes politiques et de courants idéologico-religieux qui s’étend sur près de huit siècle. La condition des juifs et des chrétiens n’était donc évidemment pas la même sous le califat à la culture florissante au Xe siècle et sous les régimes fondamentalistes des almoravides et des almohades deux cents ans plus tard. 🐪 Par ailleurs, l’archéologie nous montre que les maisons des juifs et des musulmans d’une même classe sociale sont très similaires. D’après Carmen, la vraie différence sociale se situait entre les riches et les pauvres. 📊 Enfin, ce qu’attestent tous les historiens est le jeu des alliances entre États de la péninsule, qui n’avait que faire de la religion officielle. Le calife de Cordoue ressentait une inimitié très profonde à l’encontre de son homologue fatimide, mais a pu s’allier de temps à autre avec des royaumes chrétiens. ☪️✝️ De même, à l’époque des taïfas, un roi chrétien et un émir musulman pouvaient s’allier contre un ennemi commun (en l’occurrence une autre entité politique chrétienne ou musulmane). Quoi qu’il en soit, l’histoire n’est jamais noire ou blanche, mais toujours complexe. Notre guide souligne le fait que les Occidentaux acceptent généralement que les chrétiens sont tous différents, car à leurs convictions religieuses s’ajoutent leur langue, leur pays d’origine, l’éducation qu’ils ont reçue, leur activité professionnelle, leur classe sociale, leurs convictions politiques, etc. 👨🏾‍🦱👨‍🔧👩‍💻👩🏻‍🦰 Pourquoi alors ne pas accepter que les musulmans sont empreints de la même diversité ? Pourquoi avons-nous tendance à tous les mettre dans le même sac ?

Cette discussion a aussi été l’occasion de parler d’épistémologie. 📚 Comme je l’ai évoqué dans un précédent article, à l’heure où j’écris ces lignes, j’étudie le projet de commencer un doctorat en civilisation hispanique. Si tel est le cas, je devrai me pencher sérieusement sur le travail méthodique des historiens. J’aime beaucoup l’histoire, mais il ne suffit pas de connaître plein de dates et d’événements par cœur pour pouvoir prétendre au titre de chercheur en la matière. Un historien digne de ce nom doit être capable d’analyser les documents qui témoignent du passé (principalement les archives et pièces d’archéologie). 📜🏺 Sa compétence revient à analyser ces sources de façon méthodique et rigoureuse afin d’établir les liens idoines, puis de tirer des conclusions logiques et, si possible, irréfutables. Ce métier correspond-il à ma personnalité farfelue, créative et intuitive ? À ce stade, je ne saurais pas répondre et je compte bien poursuivre ma réflexion en prenant conseil auprès des bonnes personnes. 😉

Le samedi 17 août, je me suis embarqué pour Séville, le chef-lieu de la communauté autonome d’Andalousie. 💃 J’avais déjà visité cette ville magnifique début février 2010, et j’avais été assez impressionné par le fait qu’il faisait 18°C et qu’on pouvait presque se mettre en T-shirt. Quatorze ans plus tard, malheureusement, on peut avoir des températures de ce type fin février dans la région de France où j’habite. 😢 Le dérèglement climatique est indéniable et nous sommes tous responsables de prendre soin de notre environnement. 🌱

Veuillez trouver ci-après quelques photos de l’alcázar prises à cette époque. Cette bâtisse imitant l’Alhambra de Grenade était une manière, pour les souverains castillans qui venaient de reconquérir l’ouest de l’Andalousie, de rivaliser avec les princes nasrides. Comme à d’autres endroits, les imitations de calligraphie arabe par les artisans mudéjares ne veulent absolument rien dire.

Voici un cliché du retable de la Virgen de los Mareantes :

Dans le centre-ville se trouve également l’hôtel de luxe Alfonso XIII, en l’honneur du roi d’Espagne à l’époque de la Restauration (monarchie parlementaire qui commença en 1874 et prit fin avec la proclamation de la IIe république en 1931). 🤴 Alphonse XIII a commencé à régner en 1902. Veuillez trouver ci-après des photos de la bâtisse éponyme :

À cette époque, j’étais accueilli dans la capitale de l’Andalousie par une cousine qui effectuait son séjour Erasmus à l’université de Séville, plus particulièrement dans cette belle faculté, qui est une ancienne fabrique de tabac 🚭 :

D’autres photos montrent de beaux éléments d’architecture sévillans, à l’instar de la Place d’Amérique et de la Place d’Espagne (avec une représentation du mariage des Rois catholiques à Valladolid) :

Revenons en 2024. Voici une belle vue du Guadalquivir, avec la Tour de l’or en arrière-plan :

En 2010, j’avais déjà capturé quelques clichés de ce cours d’eau que les Romains nommaient Betis et que les Arabes rebaptisèrent dans leur langue Wad al-kébir (« le grand fleuve ») :

Voici d’autres photos sévillanes, notamment des ruelles qui ne sont pas sans rappeler Cordoue. Parfois, cela me semble assez similaire à l’architecture coloniale, que l’on trouve dans les vieux quartiers de certaines villes d’Amérique hispanique. Qu’en pensez-vous ?

Voici quelques clichés de nuit de la Tour de l’or :

En face de ce monument historique, un bateau à voile dûment gréé reconstitue, paraît-il, l’une des caravelles de Christophe Colomb lors de son premier voyage. 🌎 La taille ne me paraît pas énorme et je me demande combien d’hommes pouvaient tenir dans cet espace clos avec toutes les vivres nécessaires pour un si long voyage…

Enfin, veuillez trouver ci-après quelques photos de jour (datant de 2010) et de nuit (prises pour la plupart en 2024) de la cathédrale de Séville. ⛪ Il s’agit d’une ancienne mosquée, qui conserve son minaret, transformé en clocher et surmonté d’une célèbre girouette, la Giralda. L’édifice a été réaménagé en architecture gothique, mais certains éléments hispano-musulmans (almoravides en ce qui concerne la fameuse tour) ont été conservés. 🕌 De son ancienne fonction, ce lieu de culte conserve également sa Cour des orangers. 🍊 De surcroît, l’église abrite les cendres de Christophe Colomb. À proximité se trouve une statue équestre du Cid.

Vous l’avez compris : Séville est une ville magnifique, avec de très beaux monuments. Pourquoi ? L’histoire nous apprend que la richesse y coule à flot depuis la découverte de l’Amérique. 🧭 En effet, ce port fluvial assurait la liaison principale de la métropole avec les colonies et c’est là que transitaient notamment les métaux précieux provenant des mines de Potosí ou d’autres lieux du Nouveau monde. Lors de ma promenade nocturne, j’étais accompagné de Miguel, un ingénieur originaire de Grenade qui m’expliquait que l’Andalousie est plutôt une terre de gauche, hormis Séville, une ville de droite, catholique et attachée aux traditions telles que la tauromachie. Il m’expliquait que le territoire andalou est détenu en grande partie par de riches propriétaires fonciers, les latifundistas, qui vivent de la rente de la production d’olives, de vin et de céréales. Ces personnes parfois issus de grandes familles aristocratiques vivent généralement à Séville. En revanche, ceux qui travaillent la terre en différents points de l’Andalousie sont beaucoup plus pauvres et votent souvent pour le Parti communiste. ✊ En vous expliquant cela, je ne me positionne pas, mais je ne fais que relayer le point de vue d’un Andalou qui se dit de gauche et qui m’a bien précisé qu’il ne prétend pas avoir la compétence d’un guide-conférencier.

Passant un peu plus de 24h dans la capitale de l’Andalousie, je ne suis pas énormément sorti de l’auberge de jeunesse. En effet, la chaleur était infernale (quelque 40°C). 🥵 En revanche, j’ai pu rencontrer d’autres voyageurs issus de divers pays, discuter avec eux de sujets édifiants dans différentes langues et même échanger quelques numéros de téléphone.

Le 18 août à 20h, j’ai pu assister à la messe dominicale à la cathédrale. 🥖🍇 Voici quelques photos de beaux bâtiments du centre-ville que j’ai prises sur le chemin du lieu du Sacrifice :

Pour clore l’album photo relatif à l’Andalousie, voici quelques prises de vue de la chapelle où j’ai pu oír misa, au sein de la cathédrale :

Ce dimanche 18 août à 23h55, j’ai pris le car pour rentrer en France (avec une correspondance au Portugal). Mes longues vacances de prof dureront encore quelques jours, que je mettrai à profit pour préparer l’année scolaire 2024-2025, après un mois de pratique intensive des différentes matières que j’enseigne. Le trajet d’environ trente heures a été pour moi l’occasion de lire les livres au programme de l’agrégation externe d’espagnol, mais aussi de travailler mon allemand, mon portugais et mon arabe sur Duolingo. À bientôt pour de nouvelles aventures !

Jean O’Creisren


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Visite de la maison-musée de Lope de Vega

Lors de mon voyage culturel en Espagne (été 2024), j’ai visité la maison-musée du dramaturge Lope de Vega. Elle se situe rue Cervantès, car l’auteur de Don Quichotte a également vécu dans ce quartier de Madrid. Voici une photo de la façade de ce lieu emblématique :

Qui était Félix Lope de Vega Carpio ? Cette vidéo en espagnol résume bien sa vie, pleine d’histoires d’amour et de rebondissement :

Quelle fut la vie de Lope de Vega ?

Dans le vestibule d’entrée, vous pouvez lire une plaque à la mémoire de l’écrivain :

Lope de Vega a connu la gloire dès sa jeunesse. En effet, écrire des pièces de théâtre était très lucratif. Le dramaturge était célèbre et riche. Tout Madrid l’admira jusqu’à sa mort. Par certains écrits qu’il a laissés (correspondance et inventaires figurant dans ses différents testaments), nous avons une idée assez précise de la constitution de la maison à l’époque, ainsi que des objets qui s’y trouvaient. Après le petit-fils de Lope, nous perdons la trace de la descendance du Phœnix. Le lieu est habité par différentes familles successives aux cours des siècles, jusqu’à être racheté par la Real Academia Española. Cette institution à l’autorité incontestable dans le domaine des lettres, de la culture et du patrimoine a aménagé un musée dans cette bâtisse imposante pour l’époque. Bien que l’immense majorité des objets exposés n’aient pas appartenu à Lope de Vega, ils reconstituent au mieux ce que nous savons de l’état original de la maison.

Dans la cour intérieure de la maison-musée, un agréable jardin offre un peu de fraîcheur en ce jour caniculaire, notamment à l’ombre d’un figuier. Il s’agit, là aussi, d’une reconstitution du huerto où l’écrivain aimait passer son temps libre. Le choix des plantes restitue fidèlement la manière dont Lope décrivait la botanique originale du lieu, depuis les plantes potagères jusqu’à l’oranger :

Avec ses 23 mètres de profondeur, ce puits déjà présent à l’époque était la seule source d’eau de la maison. Au XVIIe siècle, nos ancêtres se lavaient beaucoup moins que nous. Ils utilisaient juste une cruche pour se nettoyer les parties visibles du corps : tête, visage, cou et mains. Je vous laisse imaginer l’odeur…

La première pièce est un oratoire privé. Comme le succès du dramaturge lui apportait une vie très confortable, la maison était immense pour l’époque. Tout le monde n’avait pas les moyens de disposer d’une chapelle à domicile. Vers la fin de sa vie, Lope de Vega s’est fait ordonner prêtre, en réparation de ses nombreux péchés de luxure. Ses repentirs l’amenèrent aussi à de dures pénitences, comme l’auto-flagellation. Néanmoins, malgré sa décision de consacrer sa vie à Dieu, sa vie amoureuse ne cessa pas pour autant et, vers la fin de son existence terrestre, il eut une amante de trente ans de moins que lui. Ce qui choqua les Madrilènes ne fut pas qu’il eût une relation malgré le sacerdoce, mais que le couple vécût sous le même toit en dehors du sacrement du mariage. Voici quelques photos de l’oratoire où l’abbé Lope de Vega célébrait la messe régulièrement : une statue de saint Isidore le Laboureur (patron de Madrid), auquel l’écrivain vouait une dévotion particulière, des vêtements sacerdotaux semblables à ceux qu’il portait pendant les offices, ainsi que quelques objets religieux lui ayant très probablement appartenu.

La suite de la visite nous a menés vers la salle à manger. À cette époque, disposer d’un comedor était un luxe. La plupart des gens mangeaient dans leur chambre ou sur une planche que la famille montait sur des tréteaux aux heures de repas (d’où l’expression poner / quitar la mesa). Lope de Vega mangeait de la viande tous les jours, ce que ne pouvaient se permettre que ceux qui vivaient dans l’opulence. Par ailleurs, la nature morte décorant la salle montre du jambon de porc. Une telle décoration était pour Lope de Vega et pour les autres cristianos viejos une manière de se vanter de leur « pureté du sang », par rapport aux Espagnols d’ascendance moresque ou juive. Ces derniers s’abstenaient parfois de cette source de protéines considérée comme impure dans la religion de leurs ancêtres, qu’ils ne pouvaient pratiquer qu’en cachette pour échapper à l’Inquisition.

Jouxtant cette pièce, la chambre des filles de Lope a été reconstituée avec du mobilier typique de l’époque, notamment un lit à baldaquin où l’on dormait légèrement assis, pour mieux digérer après ces repas gargantuesques :

La pièce suivante recèle une importance majeure. Il s’agit du bureau où Lope de Vega a écrit beaucoup de ses très nombreuses pièces (plus de 1500, d’après l’auteur lui-même). Il y a donc passé une grande partie de sa vie. Dans un coin salon, il recevait ses amis écrivains, notamment Quevedo. En revanche, il était à couteaux tirés avec Góngora et Cervantès. Ce dernier a connu la gloire bien plus tard dans sa vie et jalousait le succès précoce du dramaturge. L’auteur de Don Quichotte s’était aussi essayé à l’écriture des pièces de théâtre, mais sans grand succès. Lope et Quevedo prenaient d’ailleurs un malin plaisir à se rendre ensemble aux représentations des pièces écrites par le fameux romancier, dans le seul but de lancer des légumes sur les acteurs et d’entraîner l’ensemble du public dans leur chahut. Bien que beaucoup plus riche que Cervantès, Lope de Vega était, lui aussi, jaloux de son illustre rival, car il aurait aimé percer autant que lui dans l’art du roman. De fait, malgré le nombre impressionnant de pièces qu’il a écrites, le Phœnix n’a pas laissé d’œuvre concrète ayant marqué l’histoire de la littérature, à l’instar du Qujiote. Voici donc une reconstitution de l’étude du dramaturge. Tous les livres exposés sont d’époque et lui ont appartenu. Ce n’est là qu’un maigre échantillon d’une bibliothèque qui comportait plus d’un millier d’ouvrages :

Dans cette même salle figurent des portraits de Lope de Vega et de sa fille Marcela, entrée au convent à l’âge de quinze ans. Cette dernière écrivit également, mais la quasi-totalité de son œuvre a disparu. En effet, son père spirituel lui a demandé de détruire ses écrits, car une femme écrivaine était peu habituelle et mal vue par toute la société à cette époque. Or, en plus des vœux de pauvreté et de chasteté, la vie monastique implique le vœu d’obéissance. Un peu plus tôt dans l’histoire de la littérature espagnole, Thérèse d’Avila fut confrontée au même problème. Sur l’ordre d’un prêtre auquel elle devait obéir, elle jeta au feu un journal dans lequel elle avait écrit ce qu’elle aurait reçu lors de visions. Heureusement, une autre sœur, très intéressée par sa prose, l’avait intégralement recopiée. Grâce à elle, nous avons accès à l’œuvre de l’illustre mystique carmélite.

Voici deux photos de la chambre du Phœnix, notamment la fenêtre donnant sur la chapelle. Ainsi, il pouvait assister à une messe dite par un confrère lorsqu’une fièvre le clouait au lit :

Cet autre cliché témoigne de l’ambiance de l’époque où Lope de Vega écrivit des pièces de théâtre, notamment de cape et d’épée :

Voici une maquette de la maison-musée, ainsi que quelques explications sur l’exposition La botica de Lope :

Pour approfondir à ce sujet, voici deux vidéos expliquant ce qu’il faut retenir de l’œuvre de Lope de Vega et de ce qu’en disent les analystes littéraires :

Quelles sont les caractéristiques de l’œuvre de Lope de Vega ?
Comment analyser et classifier les différentes pièces de Lope de Vega ?

Enfin, Carlos Herrera nous lit quelques extraits choisis de l’œuvre de Lope de Vega :

Si vous souhaitez en savoir plus sur le dramaturge, n’hésitez pas à lire cet article.

Pour conclure, la maison-musée de Lope de Vega témoigne de l’écrivain, de sa vie, de son succès et de son époque. Et vous, êtes-vous familier·e de l’œuvre du Fénix de los ingenios ? Que souhaitez-vous partager à ce sujet ?

Jean O’Creisren


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Voyage en Castille

¡¡Hola tod@s!!

Du 16 juillet au 19 août 2024, j’ai voyagé en différents lieux de la péninsule Ibérique, notamment en Castille. Voici le récit de mon voyage, illustré par quelques photos.

Le matin du mardi 16 juillet, j’ai pris le car (pour des raisons environnementales) afin d’aller, dans un premier temps, à Bercy. Dans le quartier du ministère de l’Économie, nous avons été surpris par une alerte à la bombe. 💣 Sans paniquer, je suis allé le plus loin possible, dans les jardins qui jouxtent la gare. Après avoir expliqué les consignes de sécurité en arabe à une mère de famille qui ne comprenait pas la situation, j’ai discuté en anglais avec une étudiante venue du Belize. J’ai également utilisé la langue de Shakespeare pour communiquer avec une femme turkmène et j’ai conversé en espagnol avec un homme originaire du Pérou. Ce dernier m’a dit qu’il remarquait à quel point les Français n’ont pas l’habitude d’obéir à la police. En effet, nous étions dans le parc, mais la majorité des voyageurs restaient à une dizaine de mètres de la gare qui risquait d’exploser. 💥 Mon interlocuteur andin me parla de la menace terroriste qui avait pesé sur son pays pendant 25 ans, avec des attentats à la voiture piégée. C’est pourquoi, au Pérou, les gens font vraiment confiance aux forces de l’ordre quand ces dernières disent que quelque chose est dangereux. Au bout d’un moment, les policiers ont ordonné à tout le monde de reculer vers le parc. Nous avons attendu un certain temps et, finalement, ils nous ont dit que le problème était résolu. Nous avons tous applaudi. 👏 Bien que l’évacuation fût sereine, le retour en gare était une pagaille stressante, car tout le monde craignait d’avoir manqué son car (le mien aurait dû partir une demi-heure au préalable) et la foule nous empêchait d’accéder à l’écran d’information où étaient affichés les horaires et les quais.

Finalement, je n’ai pas loupé ma correspondance puisque mon car est arrivé avec trois heures de retard. Une fois dedans, je me suis assis à côté d’un monsieur portugais d’environ 55 ans qui n’avait pas l’air très ouvert. Au début, il parlait peu, mais, lorsqu’il m’adressait la parole, il me tutoyait et employait des gros mots avec son fort accent lusophone. À la fin de la première pause, il m’a un peu raconté son histoire : sa femme est décédée d’un cancer il y a deux ans et lui a dû partir en retraite anticipée à cause de problèmes cardiaques. 😥 Il m’a aussi confié ses difficultés avec l’alcool, le tabac et le cannabis (ce que j’avais déjà remarqué car j’avais pu sentir qu’il préparait son pétard lors de la première partie du trajet). Nous avons pu nous entretenir fraternellement. Je lui ai demandé si je pouvais, moi aussi, le tutoyer, et il m’a répondu : « Bien sûr, on est des bonhommes ! » 😊 Par la suite, je me suis rendu compte que ce cher voisin, qui s’appelle José, est en fait très ouvert et très drôle. Il n’arrêtait pas de vanner et il s’est même mis à faire la manche auprès de tous les passagers, sauf moi. Pendant le trajet, j’ai pu entendre une conversation amicale et sur le ton de la blague entre un autre passager lusophone et deux Belges d’origine marocaine qui ne parlaient pas portugais, mais qui maîtrisaient l’espagnol. Ils s’enseignaient les uns aux autres ces deux langues romanes de la branche ibérique, riant en permanence. Je pensai alors à l’atmosphère tendue que traverse notre cher pays après les campagnes électorales. 🐓 Je me dis que mes compatriotes devraient s’immerger dans des lieux où l’ambiance est semblable.

Ma correspondance à Quintana del Puente m’a permis de faire route vers Valladolid, où se sont déroulés mes premiers jours en terre hispanique. Voici un cliché d’un paysage castillan pris à travers la fenêtre du car :

Mon séjour à Valladolid s’est bien passé. Si vous souhaitez en savoir plus sur la capitale de Castilla y León et son architecture, vous pourrez lire cet article, que j’ai écrit il y a un peu moins d’un an, lors de mon passage précédent dans cette ville que j’affectionne tant. Ci-dessous, vous trouverez quelques photos que j’ai prises lors de mon séjour de cette année :

Voici les armes de la ville de Valladolid en format végétal.

Le jeudi 18 juillet, j’ai visité, avec Felipe (un compagnon de chambre chilien), le palais de Santa Cruz. Voici quelques photos de l’intérieur de cet édifice chargé d’histoire :

Sur les murs du cloître sont nommés les docteurs à titre honorifique de l'Université de Valladolid. Vous pouvez y lire le nom du célèbre écrivain d'origine péruvienne Mario Vargas Llosa. Le défi : ajouter le nom de Jean O'Creisren. ;-)
L'horloge de l'université, fabriquée dans le Jura. Je dédicace cette photo à mon ami Nabla...

Le vendredi 19 juillet dans la matinée, j’ai visité le Musée d’Art et d’Histoire de l’université de Valladolid. C’est avec l’accord du guide que j’ai photographié quelques œuvres d’art et que je diffuse les clichés sur ce blog. Vous pourrez notamment voir des tableaux représentants des paysages de Castille et d’autres thèmes :

Jesús Alonso (Bilbao, 1958 -), "S.T. 1321", huile sur toile, 2015.
Gabino Gaona (Valoria la Buena, Valladolid, 1933 - 2007), "Paisaje castellano" [Paysage castillan], huile sur toile, 1956.
Aurelio García Lesmes (1884-1942), "Siega (Valladolid)" [Moisson (Valladolid)], huile sur toile.
Teresa Morán Ortega (Valladolid, 1952-2012), "Homenaje" [Hommage], huile sur toile, sans date.
Antonio Maffei Carballo (La Havane, 1885 - Valladolid, 1961), "Orillas del Pisuerga" [Rives du Pisuerga], huile sur toile, 1944.
Antonio Maffei (La Havane, 1885 - Valladolid, 1961), "Orillas del río Pisuerga" [Rives de la rivière Pisuerga], huile sur toile, 1944.
Antonio Maffei Carballo (La Havane, 1885 - Valladolid, 1961), "Pinos" [Pins], huile sur toile, 1926.
Francisco Galicia (Valladolid, 1895 - Madrid, 1976), "Tordesillas" [Tordesillas], huile sur toile, 1963.

Le vendredi 19 juillet, je suis allé à la piscine avec des amis espagnols de longue date. L’un d’entre eux, Jairo, est féru d’histoire. Il m’a notamment parlé d’une série télévisée de RTVE sur Jeanne la Folle intitulée La corona partida. La suite, Carlos, Rey Emperador, traite de Charles Quint. Ces reconstitutions peuvent servir d’introduction à des événements clés de l’histoire du royaume de Castille, de la naissance de la dynastie des Habsbourg à tous les enjeux géopolitiques de l’Europe et du monde à cette époque-là, en passant par la conquête du Mexique par Hernán Cortés et la révolte des comuneros. Sur le chemin du retour, j’ai eu la bonne surprise d’entendre Pablo et Jairo chanter Tri Martolod, de Nolwenn Leroy. C’est bien la première fois de ma vie que j’entends des Espagnols parler breton ! 😉

Le samedi 20 juillet, je me suis lancé un premier défi sportif : aller à pied à Décathlon pour acheter les équipements nécessaires à la suite de mon séjour : des bâtons de randonnée, une casquette et un bonnet de bain. La marche a duré environ deux heures. Malgré le soleil de plomb, j’ai parcouru les 9 kilomètres sans couvre-chef et sans crème solaire. Heureusement, la plupart du trajet était ombragé car j’ai surtout longé la rivière Pisuerga. 🐊 Au retour (cette fois-ci avec de la crème, ma casquette sur la tête et les bâtons à la main), j’ai fait une pause déjeuner vers 15h15 dans un restaurant américain. J’y ai croisé deux familles d’origine maghrébine qui parlaient français et avaient du mal à communiquer avec le personnel en espagnol. J’imagine que, du fait des grandes vacances, elles traversaient l’Espagne en voiture jusqu’à Algésiras pour passer une partie de l’été au Bled. Dans la soirée, j’ai pris un verre avec Jorge, un ami prêtre d’une cinquantaine d’années ordonné récemment. Avant de recevoir l’appel de Dieu, vers 40 ans, il était joailler. Ayant commencé à travailler à l’âge de 15 ans, il avait atteint un niveau de professionnalisme qui lui permettait de créer de A à Z des pièces uniques, notamment en or blanc et en perles. Il m’a montré des photos de certaines œuvres de sa vie d’avant. ¡Impresionante! 👍

Après un dimanche tranquille, je suis parti à pied, le lundi 22 juillet, de Valladolid à Tordesillas, en longeant le Pisuerga jusqu’à ce qu’il se jette dans le Douro. J’ai ensuite suivi le cours de ce dernier. À vol d’oiseau, Tordesillas de trouve à une trentaine de kilomètres de Valladolid. En suivant les méandres des deux cours d’eau, cela fait un peu plus (peut-être même autour de quarante bornes).

Au petit-déjeuner, en attendant que mon café refroidisse, j’ai écouté quelques chansons en espagnol, dont les paroles transmettent un message assez profond. À ce titre, voici le clip officiel de Retales de una vida, du groupe Celtas Cortos, originaire de Valladolid :

Dans un tout autre genre, « Obsesión » (d’Aventura) explore la question des sentiments amoureux dans une perspective intéressante. Nombreuses sont les personnes qui devraient prêter attention aux paroles 😉 :

Vers 10h, j’ai pris la route vers Tordesillas. Voici quelques photos du bord du Pisuerga :

Au bout d’un moment, je suis arrivé dans un parc qui m’a détourné de la rivière. Souhaitant absolument voir cet affluent se jeter dans le Douro, j’ai suivi quelques sentiers qui traversaient les champs, broussailles et autres terrains vagues. J’ai même coupé à travers champs à un moment. J’ai réussi à apercevoir le Pisuerga du haut d’un précipice, ne pouvant plus le longer car, à cet endroit, la rive est occupée par un terrain protégé par un mur d’enceinte et des caméras de vidéosurveillance. 🏰 S’agit-il d’un terrain militaire, de la résidence d’un ultra-riche, d’une maison d’arrêt ou d’un lieu où des secrets sont jalousement gardés ? Impossible de le savoir. À l’heure où j’écris ces lignes, et est environ 13h, je suis à l’entrée de ce lieu énigmatique et rien n’est indiqué hormis la présence de caméras. Le GPS n’est pas clair non plus à ce sujet. Je sais juste que je suis à proximité du magasin de sport où je me suis rendu récemment. Je sais également que je me trouve à une dizaine de kilomètres de la bordure de Valladolid et à 22 km de Tordesillas, si j’emprunte le chemin le plus court (ce qui n’est pas dans mon programme). Je vais laisser le Pisuerga pour le moment et me diriger vers Simancas. Là-bas, je vais tâcher de trouver un bar pour déjeuner et d’acheter une créanciale en vue du morceau de pèlerinage que j’entreprendrai à partir de cette ville la semaine prochaine. Le Pisuerga se jette dans le Douro en aval de ce pueblo, donc je pourrai descendre tranquillement vers l’affluent une fois repu.

Après avoir partagé ces quelques photos typiques du désert de Castille prises sur le chemin de Simancas, je vous propose une vidéo semi-panoramique filmée depuis une butte située au milieu d’un champ moissonné. Vous y découvrirez ainsi la ville-étape du chemin de Compostelle :

Après une pause-déjeuner bien méritée, je suis redescendu vers le Pisuerga. J’ai pu remarquer que cette rivière permet d’irriguer un type de culture gourmande en eau, que l’on trouve peu en Castille : le maïs. D’ailleurs, en voulant rester le plus près possible du cours d’eau pour les raisons susmentionnées, je me suis retrouvé dans un champ de cette plante que les conquistadores nous ont ramenée de Mésoamérique. 🌽 Là, j’ai eu l’occasion d’entendre, puis de voir, une biche qui bondissait dans la parcelle d’à-côté, où poussaient des pommes de terre. J’ai dû traverser cette pièce cadastrale en faisant très attention : il fallait non seulement regarder où je mettais les pieds pour ne pas écraser les plants et ne pas me fouler la cheville, mais aussi marcher vers un azimut bien calculé (à l’œil) pour éviter de me faire doucher par les arroseurs automatiques. 💧 Une fois sorti de ce champ, j’ai longé des cultures maraîchères. Je m’y connais moins dans ce type de plantes, car mon père n’en a jamais cultivées. Ça ressemblait à des poireaux, mais ça sentait plutôt les oignons ou les échalotes. Quoi qu’il en fût, j’ai rapidement retrouvé un sentier balisé pour me rendre compte, blasé, qu’au bout d’une bonne heure de marche, je me trouvais quelques centaines de mètres après la sortie de Simancas… 😅

Voici un champ de pommes de terres, apparemment sur une parcelle qui a reçu des cultures de tournesol quelques temps auparavant… 🥔🌻

Apercevant une grande étendue bleue au-delà des peupliers et entendant comme un fort bruit de cascade, j’ai suivi mon intuition et coupé à travers champs pour la troisième fois. Après avoir tellement recherché cet endroit, je crois enfin y être ! 😃 C’est certainement ici que le Pisuerga se jette dans le Douro :

Un barrage entrave le cours du Pisuerga au milieu de nulle part.

N’ayant plus d’eau depuis un moment, je lève le camp, priant pour trouver rapidement un lieu habité. En effet, il fait 34°C et je suis au milieu de nulle part, sur un sentier peu ombragé. Heureusement, la Providence me fait entendre un bruit de moteur. Je fais signe à la voiture de s’arrêter, leur expliquant ma situation. Ils m’informent que je peux atteindre un village à trois kilomètres en suivant le fil de l’eau, le chemin étant bientôt couvert par l’ombre des arbres. 🌲🌳 J’en profite pour leur demander si nous longeons toujours le Pisuerga ou déjà le Douro. Ils me répondent : « Todavía es el Pisuerga, pero se juntan muy cerca de aquí. » Revigoré, je reprends la route avec joie, quand la voiture s’arrête à nouveau. Avec le sourire, mon interlocuteur me tend une bouteille d’un litre et demi d’eau : « ¡Toma, está fresquita! » Je ne manque pas de les remercier et de prier pour que Dieu le leur rende au centuple. 😇

En cliquant sur ce lien, vous pourrez visionner une vidéo du lieu où le Pisuerga se jette bel et bien dans le Douro.

Bon, on est d’accord que cette vidéo envoie moins de rêve que la précédente… 😔 Ayant désiré ce lieu toute la journée, j’ai bien sûr été le premier déçu. Néanmoins, comme disait Philippe Pollet Villard, « dans un voyage, ce n’est pas la destination qui compte, mais toujours le chemin parcouru, et les détours surtout ». 😉 Voici une autre vidéo, qui montre que le lit du Douro est bien plus large que celui du Pisuerga :

Sur le chemin vers Tordesillas, je suis passé dans le village de San Miguel del Pino. J’ai passé un très bon moment dans le café-bar El Molino, où le club de foot Real Valladolid est dûment honoré. 😉

Sortant du village vers 21h30, j’avais 7 kilomètres à parcourir pour terminer ma randonnée. Ayant pu recharger la moitié de la batterie de mon téléphone portable au bar et devant économiser mes données, j’ai choisi de ne pas utiliser le GPS tout au long du trajet et de demander des indications aux villageois. 🧭 Voici les dernières photos que j’ai prises, au bord du Douro, avant le crépuscule. Après les avoir réalisées, j’ai éteint mon appareil afin qu’il me reste de la batterie une fois arrivé à Tordesillas.

Poursuivant mon chemin dans une zone de maquis, à proximité du Douro, je vois, en face et à gauche, des panneaux « Propriété privée » et « Chasse gardée ». Je tourne donc à droite où, le soir tombant, je ne tarde pas à trouver le canal sec dont m’ont parlé les villageois. Il court vers l’ouest, donc vers Tordesillas. Sur sa gauche, il est bordé par un chemin de terre. Je m’y engage, longeant, de l’autre côté, un ensemble de propriétés très chics au milieu des bois. 🏡🌲 Sur ma gauche, j’entends des coups de feu. Je me dis que, si ce sont des chasseurs, je ne risque pas de me prendre une balle perdue puisque cela signifierait qu’ils tirent vers les habitations. Je fixe l’horizon doré par le coucher du soleil, escorté de temps à autres par des chauves-souris. Je ne tarde pas à sortir de la forêt de pins et à abandonner le canal, qui tourne vers le sud. Bientôt dans une prairie, je contourne la résidence, entendant parfois des chiens aboyer ou des chouettes hululer, distinguant de temps à autres un ver luisant dans l’obscurité. 🦉🦇 Je marche maintenant vers le Nord, où j’entends des bruits de voitures et de camions, sachant que passe à cet endroit un axe routier majeur. Quand j’y parviens, j’ai la bonne surprise de m’apercevoir qu’un chemin de terre le longe, en direction du couchant, où les couleurs feu se sont changées en une frange bleue ciel de plus en plus fine. Les premières étoiles apparaissent et je tâche de mémoriser les formes des constellations au cas où je doive me repérer de cette manière. ⭐ Je remarque que la Grande Ourse est côté Nord, au-delà de l’autoroute, donc doit en principe rester sur ma droite. Au bout de quelques kilomètres, il m’arrive d’apercevoir les lumières de Tordesillas par-delà les collines. Sur ma gauche, des cultures maraîchères sont irriguées, ce qu’il est effectivement plus intelligent à faire de nuit lorsqu’on est agriculteur. L’obscurité s’installe et je ne suis plus vraiment sûr de marcher dans la bonne direction. Je décide donc d’allumer mon téléphone pour recourir au GPS. Comme un coup de pouce de la Providence, je vois la pleine lune se lever au Midi. 🌕 Je pourrai donc désormais compter sur une puissante lampe naturelle. Au bout de quelques minutes, mon vieux téléphone portable finit enfin par s’allumer. J’ai bien fait de l’avoir sorti à ce moment-là, car le GPS m’indique que je devrai très bientôt tourner à droite (ce à quoi je n’aurais jamais pensé instinctivement), m’engager dans le tunnel qui passe sous l’autoroute, puis cheminer vers le Nord. Une fois que je suis sûr d’être sur la bonne voie (il reste environ deux kilomètres jusqu’à l’hôtel), j’éteins mon téléphone jusqu’à l’entrée de Tordesillas, puis le rallume et utilise mes données pour parvenir à bon port. J’arrive à l’hôtel vers minuit, après une journée d’aventures passionnantes, mais fatigantes.

Ceux d’entre vous qui me connaissent personnellement savent que j’aime manger. 😋 Le mardi 23 juillet, après un lever tardif, j’ai pris mon petit-déjeuner dans le restaurant de l’hôtel où je loge. Étant habitué à commencer ma journée avec du salé, voici ce que j’ai commandé : pincho de tortilla (omelette avec des pommes de terre), ración de morcilla (boudin noir mélangé avec du riz), café con leche (café au lait) et tostada de queso (tartine au fromage de chèvre et au confit d’oignon). ¡Buen provecho! 🍽

En fin de matinée, j’ai visité l’église-musée San Antolín, où la reine Jeanne Ière de Castille, dite « la Folle », assistait à la Messe fréquemment. De nombreuses œuvres provenant de différents édifices religieux de la ville ont été concentrées à cet endroit, à l’origine pour éviter les vols. Voici quelques clichés de l’intérieur du templo :

Ce magnifique retable a été créé par Jean de Juni (1506-1577), un artiste d’origine française qui a beaucoup marqué la sculpture espagnole :

Après avoir gravi un escalier en colimaçon, j’ai surplombé Tordesillas depuis le toit de l’église. J’ai ainsi pu photographier la ville et la campagne sous différents angles :

Après avoir visité l’édifice religieux, je suis passé devant le lieu où se trouvait jadis l’un des trois palais royaux de Tordesillas. C’est dans cette bâtisse détruite au XVIIIe siècle que Jeanne de Castille a été enfermée pendant 46 ans. Officiellement, ce fut parce qu’elle était folle et donc incapable de gouverner. Aujourd’hui, les historiens doutent qu’elle eût souffert d’une quelconque maladie mentale. En effet, l’on sait que, pendant cette longue réclusion, elle a pris des initiatives logiques et sensées. De même, sa longévité était extraordinaire pour son époque, d’autant plus qu’elle eut peu recours aux services de médecins durant sa vie (hormis quand les comuneros le lui proposaient pour gagner les faveurs de la reine-mère contre l’empereur). Il semblerait que les hommes de sa famille (son père Ferdinand le Catholique et son époux Philippe le Beau, puis son fils Charles Quint) l’eussent enfermée car ils entendaient confisquer les rênes du pouvoir à l’héritière légitime du trône de Castille. 🤔 Quoi qu’il en fût, voici le lieu où se trouvait ledit palais il y a encore quelques siècles. Il a été remplacé par un immeuble des plus quelconques, mais une fresque commémorative rend à ce lieu les hommages qui lui sont dus :

Pour terminer sur cette première journée à Tordesillas, voici deux clichés de l’extérieur de l’église San Antolín, de nuit :

Le mercredi 24 juillet, j’ai eu la joie de visiter le monastère royal Sainte-Claire. Pour commencer, voici quelques photos de l’extérieur de la bâtisse :

Voici quelques clichés du vestibule mudéjar, qui date du XIVe siècle. Au Moyen Âge, on appelait mudéjares les musulmans qui vivaient dans des royaumes chrétiens, dont un certain nombre étaient des artisans du bâtiment. En fonction des époques, les communautés juive, chrétienne et musulmane vivaient harmonieusement les unes avec les autres ou se livraient des guerres sans merci. Pendant les périodes de paix, ce qui garantissait la qualité du vivre-ensemble résidait dans le fait que chaque communauté occupait des corps de métier bien précis. Dans les sociétés médiévales de la péninsule Ibérique, chacun avait sa place et les croyants de différentes religions avaient tous besoin les uns des autres. 🕎✝️☪️ Souhaitant rivaliser avec les émirs des États voisins, certains rois chrétiens ont souhaité imiter l’art hispano-musulman en faisant appel à des artisans mudéjares. À l’instar de ce que vous pourrez lire sur les murs de l’Alcázar de Séville, les inscriptions en arabe ci-après ne signifient absolument rien :

La suite de la visite nous a menés dans un magnifique patio, mudéjar lui aussi. Les arcs en fer à cheval datent de l’époque almohade. Les arcs polylobés sont également typiques de l’architecture hispano-musulmane. D’autres éléments, comme le carrelage au sol et les boiseries, datent seulement du XIXe siècle. Voici quelques photos de cet endroit magique :

Nous sommes ensuite restés quelques instants dans la chapelle dorée, elle aussi de style mudéjar et datant du XIVe siècle. Elle fut dans un premier temps l’oratoire privé du roi de Castille Alphonse XI (1340-1350). Les peintures murales ont été réalisées à différentes époques allant du XIVe au XVIe siècle.

Puis nous avons visité le réfectoire de style Renaissance, qui date du règne de Philippe II (fin du XVIe siècle). En voici quelques photos :

Le lieu suivant est un cloître des XVIIe et XVIIIe siècles encadrant un jardin. Son sol en galets trace quelques motifs. Voici quelques clichés y afférents :

La salle suivante est un appelée antecoro (« avant-chœur », si l’on traduit littéralement en français). Y sont exposées des statues polychromes en bois (dont une de saint Pierre, une de saint Jacques le Majeur et une autre de saint François d’Assise). 😇 Le vestibule en bois avec des tiroirs servait à conserver les archives, ce qui était d’autant plus important que les différents rois d’Espagne passaient régulièrement au monastère, parfois dans le cadre d’actes officiels. Les peintures murales, quant à elles, datent du XVIIe siècle.

Jouxtant cette partie de l’édifice, la salle capitulaire est encore utilisée par les moniales aujourd’hui. À l’autre extrémité se trouve un chœur de décoration baroque, frappé aux armes du souverain Jean II de Castille. L’ensemble est appelé « chœur long » (coro largo).

Comme je l’ai suggéré plus haut, le monastère héberge toujours une communauté de clarisses. L’église y est donc toujours un lieu de culte. C’est pourquoi j’ai dûment enlevé ma gapette dans cette partie de l’édifice construite à la louange et à la gloire de Dieu… 😇 La reine Jeanne la Folle se rendait régulièrement à cet endroit au début de son réclusion car son défunt mari Philippe le Beau y fut enterré avant que ses cendres ne fussent transférées à Grenade, auprès du tombeau d’Isabelle la Catholique. En effet, prince flamand avait formulé le souhait d’être inhumé auprès de sa belle-mère, à laquelle il vouait une grande admiration.

Voici quelques clichés de la sacristie, où sont exposées, entre autres, des planches issues d’un ancien retable endommagé par un incendie. Certains éléments sont de style mudéjar, comme la coupole ou l’étoile à huit branches figurant sur le parquet :

De style gothique flamboyant, la chapelle latérale de la maison Saldaña abrite les gisants de plusieurs membres de cette famille noble du XVe siècle, dont le fondateur était étroitement lié au pouvoir royal à l’époque de Jean II de Castille. C’est aussi dans cette chapelle que fut inhumée Jeanne la Folle dans un premier temps, avant que ses cendres ne fussent transférées à l’Escorial, puis à Grenade, auprès de ses parents et de son époux. Ce lieu abrite également un retable narrant des scènes bibliques et peint à une époque où la majorité des gens ne savait pas lire. 📖 Faute de pouvoir méditer le texte des Saintes Écritures, le peuple était ainsi catéchisé par ces supports visuels. Dans cette chapelle latérale, qu’une grille du XVe siècle sépare de la nef, trois statues en pierre représentent des saints ou autres personnages religieux. Le seul qui soit clairement identifié est l’apôtre André, reconnaissable à la croix en forme de X, soit l’instrument de son martyre. Sur le piédestal du retable, un jeu de société a été gravé par des enfants de chœur qui s’ennuyaient pendant les offices. 😉

La visite s’est terminée par un passage dans ce qui constituait autrefois les bains arabes, de style mudéjar. Leur taille est modeste car leur usage était privé et, me semble-t-il, réservé à la famille royale.

Vers le milieu de l’après-midi, j’ai visité l’église paroissiale Sainte-Marie. 😇

Admirez ce magnifique retable, cet orgue baroque richement décoré, cette statue habillée et couronnée de la Sainte Vierge, ces fonts baptismaux surmontés par une représentation de saint Jean-Baptiste, ou encore ce char des processions de la Semaine sainte, représentant l’entrée triomphale du Christ à Jérusalem (dimanche des Rameaux) ! 😃

Aujourd’hui, il fait 38°C dans cette ville castillane chargée d’histoire. 🥵 En plus de sa beauté, la maison de Dieu constitue un havre de fraîcheur au milieu de la fournaise de la Meseta. 🌻🙂 Ce réel sur Facebook offre une visite globale de l’édifice.

Sur le chemin du retour, j’ai traversé la Plaza Mayor. Regardez-moi tous ces drapeaux ! On se croirait dans une manif algéro-bretonne… 😉

Voici une photo du même lieu, de nuit :

En fin d’après-midi, j’ai visité le musée du Traité de Tordesillas, qui se trouve dans le bâtiment où, en 1494, des représentants plénipotentiaires des couronnes d’Espagne et du Portugal ont tracé entre les deux pôles une ligne imaginaire traversant l’océan Atlantique. 🌊 À l’Est de ce méridien, les terres découvertes et à découvrir appartiendraient au Portugal. En revanche, celles se trouvant côté Ouest seraient à compter de ce jour considérées comme la propriété des couronnes de Castille et d’Aragon. C’est pour cela qu’aujourd’hui, on parle espagnol au Pérou et portugais au Brésil. 🙂

Ci-après, vous pourrez voir à quoi ressemblaient les trois navires de Christophe Colomb lors de son premier voyage, en 1492. 😃

En effet, la première salle du musée abrite des maquettes de la Pinta, de la Niña et de la Santa María. ⚓

Les deux premières étaient des caravelles, bateaux légers dirigés par les frère Pinzón. La Santa María, quant à elle, était une nao, soit un navire de taille plus importante, commandée par le futur amiral Colombo en personne. 🙂

Christophe Colomb n’a jamais su qu’il était arrivé en Amérique. Mort en 1506 à Valladolid, il pensait avoir accosté en Inde et a nommé indios les personnes qu’il a rencontrées là-bas. Voici comment le Génois se représentait les étendues terrestres qui se trouvent au-delà de l’océan :

Bien que je ne l’aie pas photographiée, une partie du musée explique quelles étaient les connaissances géographiques des Européens au Moyen Âge. Les savants se basaient sur les écrits et les calculs des Grecs, notamment Ptolémée, qui avaient déjà découvert que la Terre est ronde. 🌍 Les récits de Marco Polo permirent également aux Occidentaux d’avoir une vague idée de l’Extrême Orient. Commerçant avec l’Inde et d’Indonésie, prenant le contrôle d’une partie de la Route de la Soie, les Arabes et les Turcs avaient des connaissances bien plus précises quant à la géographie de cette région du monde. 🧭 Entourés par la mer, les royaumes chrétiens de la péninsule Ibérique étaient naturellement poussés à s’aventurer dans les étendues bleues. Les géographes et marins de cette extrémité de l’Europe (dont un certain nombre étaient d’origine juive, donc issus d’une communauté de savants et de voyageurs) utilisaient les astres pour se guider, notamment grâce à des outils comme l’astrolabe, inventé par les Arabes. 🕎✝️☪️ C’est ainsi qu’au XVe siècle, les Espagnols conquièrent les Canaries, tandis que les Portugais explorent les côtes africaines. En 1488, soit 4 ans seulement avant l’arrivée de Christophe Colomb aux Bahamas, l’expédition dirigée par Bartolomeu Dias passe le Cap de Bonne-Espérance. Fernando Pessoa en a fait un célèbre poème, « O Mostrengo » :

À la fin du Moyen Âge, l’approvisionnement en épices est contrôlé par l’Empire ottoman, qui augmente très fortement le prix de ces denrées venues d’Indonésie. 🌶 C’est pour cette raison que Christophe Colomb souhaite accéder à cette source de richesse en passant par un autre chemin. En effet, il n’est pas question de financer un empire qui menace la Chrétienté. Après avoir été envoyé paître par plusieurs souverains, il parvient à convaincre Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, les rois dits « Catholiques » dont l’union a fondé le royaume d’Espagne. Ces derniers acceptent de financer le projet du célèbre marin génois. ⚓ Par la suite, les métaux précieux issus des mines américaines permettront à l’Occident de financer sa défense contre les attaques du Grand Turc. ⚔🛡

Une fois que l’expédition de Colomb revient, les Portugais réclament des droits sur les territoires découverts et à découvrir. Ils demandent donc à négocier un traité avec la couronne d’Espagne en vue de se mettre d’accord sur le partage du monde. 🌎

Voici des facsimilés du traité de Tordesillas. L’original en castillan est conservé à Setúbal (ville voisine de Lisbonne) et l’original en portugais se trouve à Séville. 🐟💃

À la suite du traité, et déjà même quelques années avant, les empires espagnol et portugais sont partis à la conquête du monde. 💪 Voici l’expansion maximale des deux puissance péninsulaires, ainsi que de leurs aires d’influence respectives :

Qui sont les personnes physiques qui ont signé le traité au nom des Rois catholiques et de João II ? Cette animation met en scène les différents signataires de l’accord, expliquant qui ils sont. C’est très clair au début, mais une horde de touristes espagnols qui parle en criant est venue parasiter la bande son… 😅

Concentrez-vous davantage sur les images que sur le son ! 😉

À côté du musée du Traité se trouve une exposition permanente de maquettes. Pour commencer, voici une reconstitution du palais royal où Jeanne la Folle a été enfermée pendant quarante-six ans 🤪 :

Voici d’autres représentations miniatures de monuments de la région Castille et León :

Cette maquette représente les Maisons du Traité, qui abrite le musée y afférent.
Château de Simancas, où est préservée une importante quantités d'archives, datant notamment du règne de Charles Quint.
Reproduction de l'église Santa María la Antigua (centre-ville de Valladolid)
Évêché d'Astorga, conçu par le célèbre architecte de la Sagrada Familia (Barcelone), Antoni Gaudí i Cornet.
Voici un château typiquement mudéjar.
Dans ce village de la province de Palencia, un Christ imposant a été érigé à la louange et à la gloire de Dieu fait homme, Sauveur de l'humanité.

Pour conclure au sujet de mon séjour culturel à Tordesillas, voici la photo d’une œuvre signée Vicen, qui représente une vue de la vieille ville (église San Antolín, Maisons du Traité et pont au-dessus du Douro). Je n’en ai pas la certitude, mais il s’agit certainement d’une pyrogravure. Admirez ce travail d’artiste :

Le jeudi 25 juillet, je suis retourné à Valladolid et j’ai assisté à une messe en l’honneur de saint Jacques le Majeur, patron du royaume d’Espagne. Le sermon était, disons, très… patriotique, pour ne pas dire « nationaliste ». Le prêtre interprétait l’histoire à sa manière, analysant la Reconquête chrétienne comme l’accomplissement de la volonté divine et la conquête de l’Amérique comme une récompense donnée par Dieu aux Espagnols pour avoir bouté les Sarrazins hors d’un territoire où ils n’avaient rien à faire. 🏆 Il a mentionné comme une évidence la véracité de la légende de Santiago Matamoros (en français « saint Jacques Matamore »), soit l’Apôtre qui serait apparu lors de certaines batailles aux côtés des chrétiens, tuant des soldats musulmans. En voici une représentation, que j’ai prise en photo dans l’église San Antolín de Tordesillas :

Une fois les conquistadores en Amérique, Santiago Mataindios serait apparu de la même manière, trucidant des Amérindiens. Chacun peut avoir ses convictions, mais je ne suis pas sûr que toutes ces apparitions guerrières soient reconnues par le Vatican au même titre que celles de Lourdes, par exemple. Après, Valladolid est considéré comme la ville la plus réactionnaire d’Espagne, au point que les mauvaises langues l’appellent Fachadolid. Si je suis lié à ce brave prêtre par la foi catholique et si je crois vraiment qu’il était conformé au Christ lors de la consécration, me permettant ainsi de recevoir Dieu tout entier dans l’Hostie, je n’ai pas adhéré aveuglément à son sermon et j’ai même eu l’impression d’être exclu d’une partie de la messe, n’ayant pas reçu de Dieu la grâce d’être membre de cette Patrie hautement supérieure où je m’incruste comme un parasite pendant un mois… 😅

Le vendredi 26 juillet, je suis retourné en car à Tordesillas pour une visite guidée très importante. En effet, souhaitant retenter en 2025 l’agrégation externe d’espagnol, je dois approfondir le plus possible l’ensemble des questions au programme, dont cette thématique de civilisation :

« Les Comunidades de Castille : guerre civile et restauration de l’ordre monarchique au XVIe siècle. » 🏰

De quoi s’agit-il ? En 1516, Charles de Habsbourg arrive en Espagne, un pays dont il vient d’être couronné roi. Sa mère, Jeanne, est considérée comme folle, donc incapable de gouverner. Elle est enfermée à Tordesillas. Bien vite, le jeune souverain est mal perçu par les Castillans : il est habillé de manière trop luxueuse, il s’est fait proclamer roi de Castille alors que sa mère est encore vivante, il nomme ses amis flamands et bourguignons à tous les postes à responsabilité, déclassant l’aristocratie locale, et il ne maîtrise pas la langue espagnole. En 1519, son grand-père Maximilien, alors à la tête du Saint-Empire romain germanique, passe l’arme à gauche. ⚰ Celui qui deviendra Charles Quint se porte candidat pour lui succéder. Son principal rival est François Ier. Le Flamand réussit à l’emporter, notamment en versant des pots-de-vin conséquents aux princes électeurs. Pour ce faire, il a contracté des dettes qu’il faudra rembourser. Il décide alors de lever un impôt spécial sur les villes de Castille. Ce dernier est approuvé par les représentants de ces collectivités, mais cause un grand mécontentement au sein de la population citadine. En effet, pourquoi les Castillans devraient-ils financer les intérêts de leur roi à l’étranger, d’autant plus que les récoltes sont mauvaises et que le marché de la laine désavantage l’intérieur du pays ? Les tensions montent et quelques événements dramatiques font dégénérer la contestation en guerre civile. En 1520, les rebelles se fédèrent et forment un gouvernement parallèle à celui du roi, qui est parti en Allemagne afin de se faire couronner empereur. Le régent Adrien d’Utrecht (cardinal et futur pape Adrien VI) peine à rassembler les troupes royalistes pour mater la rébellion. En effet, les nobles ont été déclassés par les Flamands et ne serviront la Couronne qu’en échange de certains privilèges. 💰 En novembre 1520, la ville de Burgos change de camp et rejoint les royalistes. L’aristocratie s’engage petit à petit aux côtés du régent, notamment car certains soulèvements antiseigneuriaux dans des zones rurales ont été soutenus par les comuneros. À la fin de l’année 1520 et au début de l’an 1521, le mouvement des Comunidades est en difficulté, car il perd du terrain face au pouvoir légitime et fait face à des divisions internes. Fin avril 1521, l’armée comunera est vaincue à proximité de Villalar et ses principaux cadres militaires, Juan de Padilla, Juan Bravo et Francisco Maldonado, sont décapités sur la place de cette ville. 🪓 Cette révolte nationaliste aux revendications démocratiques avant-gardistes pour l’époque est encore bien présente dans l’imaginaire collectif en Castille. Certains voient les comuneros comme des précurseurs de la gauche libérale, tandis que d’autres les considèrent comme des réactionnaires nostalgiques de l’époque médiévale qui résistaient à la modernité européenne et universaliste apportée par Charles Quint. En réalité, les penseurs du mouvement étaient surtout des moines franciscains et dominicains, qui prêchaient la rébellion en s’appuyant sur les thèses de la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin. 📚 À l’instar de la doctrine sociale chrétienne, la pensée thomiste ne peut être classée ni à droite ni à gauche. D’ailleurs, la tradition catholique est bien plus ancienne que ce clivage, qui date seulement de la Révolution française. Vouloir classer cette révolte de la proto-bourgeoisie castillane sur l’échiquier politique contemporain relèverait donc de l’anachronisme. Par ailleurs, la rébellion était surtout fondée sur un mécontentement social dû à une crise économique et politique. Ce soulèvement a duré trop peu de temps pour développer une idéologie solidement étayée. Néanmoins, il a assez marqué l’histoire pour faire parler de lui et pour être retenu au programme de l’agreg… 😉

La visite guidée s’est avérée très intéressante, mais j’ai peu appris de choses sur la révolte des Comunidades. J’en ai davantage intégré sur les rois et reines de Castille, notamment Jeanne Ière, que notre guide Inés se refusait à qualifier de « Folle ». En effet, elle a surtout été victime de maltraitance psychologique de la part de son mari qui, par exemple, confisquait le courrier que les Rois catholiques envoyaient à leur fille. 😥 Philippe le Beau convoitait le royaume de Castille, dont son épouse était l’héritière légitime. Avant de mourir, Isabelle la Catholique a rappelé sa fille auprès d’elle à Medina del Campo. Elle a ainsi pu se rendre compte de l’emprise dont Jeanne était victime. Dans son testament, la reine a donc nommé sa fille comme seule héritière du royaume et, au cas où elle ne puisse gouverner, son mari Ferdinand assurerait la régence en plus de son règne en Aragon, jusqu’à la majorité du prince Charles. Mais Philippe le Beau ne s’est pas laissé faire et a conclu des alliance avec la noblesse castillane, qui avait perdu beaucoup de pouvoir et de patrimoine face au pouvoir royal. 🏰 Déjà, une crise politique couvait, annonçant la partition en deux de la société quelques décennies plus tard. Impopulaire, Ferdinand a fini par confier la régence du trône de Castille au cardinal Cisneros, un homme d’Église dont l’autorité était incontestable. Ce dernier est décédé quelques temps après la mort du roi, alors qu’il allait à la rencontre du jeune Charles de Habsbourg, récemment couronné, qui venait d’arriver en Espagne. 👑 Quelques années plus tard, les comuneros chercheraient à bénéficier du soutien de la reine Jeanne contre celui qui était désormais l’empereur Charles Quint. Celle que l’on qualifiait de « Folle » leur rétorqua, pleine de bon sens, que le souverain officieux était son fils et qu’elle ne lui retirerait jamais son trône. Ils incitèrent donc la reine-mère à se remarier, afin qu’elle ne soit plus un obstacle gênant entre les rebelles et son protégé. 👩🏼‍🤝‍🧑🏻 Mais la recluse de Tordesillas leur répondit qu’elle avait déjà pleinement accompli son devoir en tant que reine, épouse et mère, ayant obéi à ses parents en épousant à 18 ans Philippe le Beau, dans l’intérêt des royaumes hispaniques, puis ayant eu quatre enfants avant son arrivée dans la villa, alors qu’elle était une jeune veuve de 29 ans. Jeanne passa ensuite 46 ans enfermée dans ce palais, jusqu’à sa mort en 1555. Ce fut donc une vie difficile pour cette femme exceptionnellement instruite pour l’époque et bien plus équilibrée que ne le laisse entendre son surnom. Une vie sacrifiée du début à la fin pour les intérêts du royaume de Castille.

À 15h, j’ai pris le car pour Villalar de los Comuneros, le lieu où les rebelles ont perdu leur dernière bataille et où leurs trois principaux officiers ont été décapités le 23 avril 1521, en présence du cardinal Adrien. Avant de se faire exécuter, Juan de Padilla a dit à l’un de ses compagnons, qui protestait devant la sentence de mort pour trahison : « Señor Juan Bravo, ayer era día de pelear como caballeros, y hoy de morir como cristianos » [Messire Jean Bravo, hier était un jour où il nous incombait de combattre comme des chevaliers et aujourd’hui (est un jour) où notre devoir est de mourir en chrétiens]. Le car m’a déposé exactement à l’endroit où les trois hommes ont été exécutés, soit sur l’ancienne place du marché. Ironie du sort (ou de la Providence), lorsque j’ai allumé mon téléphone pour prendre en photo le monument commémoratif, l’heure affichée était… 15h21 ! 😉

En ce jour où le soleil frappe dur dans ce village rural castillan, j’ai trouvé refuge dans le seul bar du pueblo, où j’ai pu recharger mon téléphone ainsi que mes réserves en eau, mais aussi ingurgiter une dose de caféine me permettant de me stimuler pour le défi que je me suis lancé : marcher 4 bonnes heures jusqu’à Torrelobatón (un autre haut lieu de cette guerre civile du début du XVIe siècle), puis poursuivre jusqu’à Valladolid, à partir de la tombée du soir. 🌙 J’ai demandé à la serveuse si elle ou des clients savai(en)t à quel endroit exact a eu lieu la bataille décisive. Elle m’a orienté vers un senior attablé au comptoir, qui connaît bien l’histoire locale. Padilla et ses hommes avaient conquis Torrelobatón pour couper la route à l’approvisionnement de l’armée royaliste. Mais, le mouvement perdant du terrain, ils ont finalement pris, bien trop tard, la décision d’abandonner cette place forte pour Toro, une ville au sud de l’actuelle province de Valladolid, où ils espéraient renforcer leurs troupes. Néanmoins, les hommes étaient fatigués et la pluie ralentit leur marche. Leurs ennemis les rattrapèrent à deux kilomètres de Villalar, sur la route de Torrelobatón, en pleine nuit. Mon interlocuteur m’a confirmé que le pont où les comuneros ont été vaincus se trouvait sur la route que j’emprunterai à pieds et qu’un monument commémoratif y a été érigé. 🙂

En sortant du bar, vers 17h15, je discute avec des anciens du village et leur fais part de mon projet de marcher vers Torrelobatón, puis de pousser jusqu’à Valladolid. Ils m’annoncent que le chef-lieu de la province est à plus de quarante kilomètres de Villalar et que je ne pourrai pas atteindre le centre-ville avant 5 ou 6 heures du matin. Suis-je assez fou pour marcher toute la nuit ? À l’heure où je vous écris, je n’en sais rien. En revanche, je sais parfaitement que je suis un radin assumé et que je n’ai pas envie de payer une nuitée à Torrelobatón, sachant que j’en ai déjà réglé une à Valladolid. En avant pour l’aventure ! 😃

Deux kilomètres après Villalar et peu après avoir photographié, sous un soleil de plomb, ces paysage typiques du désert de Castille, j’écris ces lignes depuis le lieu où s’est tenue la fameuse bataille. Ici, les troupes royalistes ont pris par surprise l’armée des insurgés, dont les soldats étaient épuisés. Beaucoup ont pris la fuite, paniqués, et ont été décimés par leurs adversaires. Selon les versions, 400 à 1000 cadavres, ainsi qu’une grande quantité d’armes, auraient jonché ces champs où je me trouve, en cette nuit pluvieuse du 22 au 23 avril 1521. Les arcades proviennent certainement du pont qui y enjambait un ruisseau à cette époque. C’est là que Jean de Padilla tomba de son cheval après avoir chargé la cavalerie impériale en criant « ¡Santiago y libertad! » [Saint Jacques et liberté !]. Vous trouverez de plus amples informations (en espagnol) sur ce qu’il s’est produit à Villalar il y a 503 ans, 3 mois et 3 jours en cliquant ici. 🙂

Peu après, j’ai traversé le village de Marzales, où une peinture murale à été inaugurée à l’occasion du cinquième centenaire de la bataille de Villalar. 😀

À l’entrée du village suivant, un monument rend hommage à l’auteur contemporain Miguel Delibes, originaire de Valladolid. L’intrigue de ses romans se déroulait généralement dans la région. 📖 Il est décédé au printemps 2010, soit quelques mois après mon premier séjour dans le chef-lieu de la communauté autonome de Castille et León. Il paraît que 5000 personnes ont assisté à son enterrement, dans la cathédrale.

Vers 19h30, j’ai fait une halte dans le village de Vega de Valdetronco. 🌾🐕🌻 Au cœur de ce pueblo, l’église Saint-Michel offre une belle décoration baroque, avec un retable où l’Archange à la tête de la Milice céleste est bien mis en valeur. ⚔😇🛡 D’autres saints sont représentés, comme Notre-Dame du Rosaire, un saint Augustin Matamore (¿🤔?), ainsi que saint Isiodore le Laboureur, qui vécut à Madrid au Moyen Âge. 🚜🏰 L’analyse du corps miraculeusement momifié de cet agriculteur canonisé a prouvé qu’il avait des traits typiques de l’Afrique subsaharienne, d’où il tirait certainement de nombreuses origines. 👨🏾‍🦱

J’ai ensuite repris la route vers Torrelobatón. Tout d’abord, voici quelques images de Vega de Valdetronco, un village castillan typique. 🙂

Aux dernières heures de soleil, j’ai cheminé 800 mètres jusqu’au village suivant, ayant la bonne surprise de trouver une mue de serpent au bord de la route. 🐍 Longeant des champs de céréales, j’ai aussi pu apercevoir de nombreux rongeurs qui fuyaient vers leur terrier à mon approche. 🐀

Un peu plus loin, alors de le soleil s’approchait de la ligne d’horizon, je me suis introduit dans un champ de tournesols. 🌻 Je ne sais pas pour vous, mais cette fleur intéressante au niveau symbolique me fascine depuis l’été 2022. Si vous voulez savoir pourquoi, une partie de la réponse se trouve dans mon livre Unis par le Camino : une quête de sens sur le chemin de Compostelle… 😉

Le tournesol est, entre autres, un symbole écologiste (bien que sa représentation soit aussi associée à d’autres vertus). Si tout n’est pas eco-frienly en Espagne, ce pays dispose d’assez de soleil et de vent pour produire beaucoup d’énergie à travers les panneaux photovoltaïques et les éoliennes. ☀️🌬

Après avoir parcouru la campagne sous des températures bien plus douces qu’à la sortie de Villalar, je suis arrivé dans le village de Villasexmir. Je ne connais pas l’étymologie de ce toponyme, mais on dirait du castillan médiéval (peut-être même une contraction de deux étymons, l’un d’origine latine en début de mot, puis un suffixe provenant de l’arabe). Une question à creuser… ⛏

À la sortie du pueblo, j’ai été intrigué par une petite construction au milieu d’un champ. Un villageois m’a expliqué qu’il s’agit d’un chozo, soit un abris qu’utilisaient les bergers pour se protéger du soleil et des intempéries tout en surveillant leur troupeau. 🐏

El chozo de Villasexmir

Avant d’arriver à Torrelobatón, j’ai pu prendre les derniers clichés de la campagne castillane avant la tombée de la nuit. 🌌

Vers dix heures du soir, je suis arrivé à Torrelobatón, dont j’appercevais l’imposant château pris par les comuneros en février 1521, au terme de huit jours de siège. 🏰 Avant de visiter le village, je me suis installé dans un bar, où j’ai pu voir la fin de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris. 😃 Les journalistes espagnols qui commentaient l’événement n’ont pas caché leur surprise et leur enthousiasme quand Zinedine Zidane a transmis la flamme à Rafa. 🎾😉

Vers 1h30 du matin, après avoir chargé à bloc mon téléphone, je suis sorti du bar pour voir le château de près et le prendre en photo. Que je misse le flash ou non, todo salía fatal. J’ai donc discuté avec deux jeunes du village qui étaient là. Entre autres, ils m’ont fait remarquer qu’à cause des pluies diluviennes qui ont eu lieu ces dernières années, le complexe militaire est infiltré par l’eau et fissuré par endroits. 🏰💧 À terme, cette bâtisse vieille de plus de 500 ans risque de s’effondrer. Une association culturelle locale milite pour que la diputación de Valladolid (équivalent du conseil départemental) finance une étude et des travaux de restauration. Pour le moment, le dossier n’a pas été traité et, un jour, il sera trop tard.

J’avais initialement prévu de marcher toute la nuit pour atteindre Valladolid vers 6h du matin. Notamment pour pouvoir photographier le château de Torrelobatón à la lueur du jour, j’ai décidé de passer ma nuit blanche dans le village. Après avoir discuté pendant 3h20 au téléphone avec une amie panaméenne (c’est pratique d’avoir des amis à 6 ou 7 fuseaux horaires de décalage), je vous écris le samedi 27 avril, alors que l’aurore pointe son nez à l’Est. Je vais me diriger vers la gare routière pour voir quand et comment je pourrai rentrer à Valladolid, puis j’irai faire ma séance shooting. 📸

Finalement, j’ai dû poursuivre à pied car il n’y a pas de car entre Torrelobatón et Valladolid le samedi. 🥾 À l’heure où je vous écris, je suis assis à la terrasse du bar de Wamba. Oui, vous avez bien lu : c’est ainsi que se nomme le village où je me trouve en ce samedi 27 juillet 2024 vers 11h du matin. Ce n’est ni au Kenya ni en Australie, mais bien en Castille, à 18 km de Valladolid. J’ai quitté Torrelobatón vers 7h, suivant les instructions du GPS, puis éteignant mon téléphone une fois qu’il suffisait de continuer toujours tout droit. La batterie était à plat ; c’était vraiment dommage car, lors de la montée vers le plateau des Torozos, il y avait des vues magnifiques qui auraient fait de belles photos. ⛰ Une fois sur le páramo, j’ai pu observer la nature en éveil, notamment des lapins, des rongeurs et des oiseaux qui s’échappaient des buissons en entendant mes pas. Après un premier village très rural dont le bar n’ouvrait qu’à 11h, j’ai longé la route qui court vers l’Est. J’ai été très agréablement surpris d’atterrir dans ce pueblo dont le nom, Wamba, m’intrigue depuis 13 ans que je connais son existence. Là aussi, il y aurait des recherches étymologiques à effectuer… 😉 En poursuivant ma randonnée, j’arriverai à Zaratán, où habite le père de mon amie Ana. C’est par cette commune que j’arriverai dans l’agglomération de Valladolid. Le GPS prévoir 4h de marche. ¡Adelante! 💪

En sortant du village, je découvre deux monuments en l’honneur de l’étrange toponyme. À la vue de la statue du roi Wamba, je crois comprendre l’étymologie du nom de ce lieu. Il s’agit sans doute d’un anthroponyme d’origine wisogothe. 🙂

Vers midi, j’ai pris la route de Zaratán, une voie de circulation rapide en ligne droite, sur une dizaine de kilomètres, en plein cagnard. 🌞 Heureusement, les automobilistes et moi-même disposions d’une excellente visibilité, ce qui nous permettait de garantir ma sécurité. Je marchais face à la circulation et j’avais largement la place de m’écarter sur le bas-côté, tandis que les voitures se mettaient au milieu de la chaussée dès qu’elles m’apercevaient de loin. Sans vous mentir, ce tronçon était monotone et très moche. La seule chose que j’ai mitraillé de photos était l’attroupement de cigognes et de rapaces autour d’un champ en pleine moisson. 🦅🚜 Comme je l’ai déjà observé, de nombreux rongeurs élisent domiciles dans les champs de céréales. Il paraît que certains sont même des nuisibles. 🐭 Or, quand vient la moissonneuse-batteuse, il y a des dommages collatéraux au sein de cette population de petits mammifères. Le sachant bien, les oiseaux carnivores se précipitent sur cette viande fraîche qui leur est servie sur un plateau. 🥩

À l’approche de Zaratán, la route perd énormément en visibilité et devient très dangereuse pour les piétons :

Heureusement, j’aperçois sur la droite un sentier qui monte vers une forêt de pins. Comme m’en informe mon ami Jairo, qui est technicien forestier, ces conifères bien plus petits que ceux que nous avons en France sont originaires d’Alep (Syrie) et se nomment pinus halepensis. 🌲 En Castille, on ne trouvait pas de pins à l’origine. Les arbres endogènes de la région sont le chêne vert (quercus ilex, ou encina en espagnol), ainsi qu’un autre feuillu de la même famille nommé quejigo en castillan (Quercus faginea en latin et « chêne faginé » en français). 🌳 Le pin d’Alep (nommé aussi « pin blanc de Provence ») a été introduit dans la région car il résiste bien à la sécheresse et s’adapte aux sols de mauvaise qualité. Cette essence est souvent plantée au bord des routes car elle permet de lutter contre l’érosion des talus. Jairo complète : le pin le plus fréquent dans la province de Valladolid est le pinus pinea (pin parasol), dont les pignons sont comestibles. 🍽 On y trouve également le pin maritime (pinus pinaster en latin et pino resinero en espagnol), dont on entaille l’écorce pour en extraire la résine. Je m’aventure dans cette région boisée et pentue, ce qui me permet d’être non seulement en sécurité, mais aussi à l’ombre.

Bientôt, l’agglomération de Valladolid s’étend à mes pieds. N’ayant plus de mémoire dans mon téléphone, j’ai dû arrêter de prendre des photos. Suivant le sentier, je finis par comprendre qu’il ne mène pas vers la ville. Je décide de couper à travers champs, traversant une prairie d’herbe haute et sèche. Par cette température de 35°C, je me doute bien que je ne risque pas d’attraper des tiques dans cette végétation on ne peut plus déshydratée. En revanche, j’avance lentement, faisant un maximum de bruit avec mes bâtons et mes pieds. En effet, je suis au beau milieu d’un habitat idéal pour les vipères. 🐍 Si je leur fais peur alors que je me tiens encore à une distance raisonnable de ces reptiles, ces derniers fuiront au lieu de me piquer, en ce lieu isolé et difficile d’accès. J’arrive à Zaratán vers 16h et en sors après 17h, profitant de la fraîcheur d’un bar, puis d’un coin d’ombre, avant de terminer ma route vers Valladolid, une fois que la température a bien baissé. 🌡🧯

Vers 19h, j’arrive à bon port. Si je suis fier d’avoir relevé ce défi, vous imaginez bien que je suis complètement explosé. 💥 Après m’être préparé pour la nuit, je me couche à 19h45, sans mettre de réveil. Demain, j’observerai vraiment le repos dominical et irai à la messe en soirée. 😇 ¡Buenas noches!

Le lundi 29 juillet, j’ai pris le car pour Simancas, en vue de suivre le chemin de Compostelle. Voici la première photo que j’ai prise. Pour ceux d’entre vous qui parlent espagnol, vous comprendrez que le nom de cette rue est tout à fait cohérent avec ce qu’indique le panneau… 😅

Simancas est surtout connue pour son imposant château, comme je l’ai déjà expliqué plus haut. 🏰 Voici quelques photos de l’intérieur et de l’extérieur de l’édifice :

Ce complexe militaire a été construit par des nobles castillans au XVe siècle, mais vite confisqué par les Rois catholiques. 👑 Leur petit-fils, Charles Quint, voyageait beaucoup. Pour ne pas perdre les précieux documents officiels de ses royaumes hispaniques, il les a entreposés dans une tour de ce château. 📜 Son fils Philippe II a été plus loin en centralisant à cet endroit les archives de son empire, sur lequel le soleil ne se couchait jamais. ☀️

Aujourd’hui, le château de Simancas est l’un des centres archivistiques les plus importants d’Europe. Un régal pour les historiens ! 😋

Dans l’exposition ouverte au grand public, voici les photos que j’ai prises des documents qui m’ont semblé les plus intéressants :

Vous l’avez compris : Simancas est une ville chargée d’histoire. C’est notamment ici que deux puissants empereurs ont été vaincus par les Castillans : le calife omeyyade Abd er-Rahmân III en 939 et Napoléon Bonaparte en 1812. ⚔ En 1526, l’évêque Antoine Acuña, un cadre du mouvement comunero qui avait semé la terreur en Castille avec ses 300 hommes, a été exécuté par Charles Quint, qui risquait l’excommunication en mettant à mort un prélat. 💀 Le corps du clerc a été exposé, suspendu à l’une des tours du château de Simancas, où il avait été retenu prisonnier depuis son arrestation. Finalement, le pape Adrien VI, ancien précepteur du roi-empereur, a renoncé à appliquer la sanction fatale, car il avait besoin de pouvoir compter sur le puissant souverain face à la menace de l’invasion turque. ♟ Voici quelques photos de monuments didactiques, qui content ces événements et commémorent d’autres épisodes du passé :

Voici également quelques clichés de l’église de Simancas (paroisse du Très Saint Sauveur), où j’ai eu l’immense honneur de participer à la Sainte Messe :

Le mardi 30 juillet, j’ai commencé à cheminer en direction de Santiago. Peu après être monté sur le páramo (plateau sec) qui surplombe Simancas, j’ai fait un petit détour pour aller voir un tombeau collectif vieux de 6000 ans. ⚰

Au Néolithique, au moins 22 personnes (surtout des adultes mesurant entre 1,55  et 1,65 mètre) furent enterrées dans ce tumulus, où ont été retrouvés, en plus des ossements des défunts, des objets en silex à usage domestique, ainsi que des idoles (dont une taillée dans un radius humain). 💀🗿

À titre personnel, je serais curieux de savoir si des analyses ADN ont pu être menées sur ces squelettes. À quoi les Castillans des années -4000 pouvaient-ils bien ressembler ? 👱‍♂️👨🏾‍🦱👩‍🦰👱🏿‍♀️

Voici quelques photos du monument mégalithique de Los Zumacales :

Et voici une petite vidéo qui montre le vestige préhistorique dans son ensemble :

Après cet écart hors des sentiers battus, je suis revenu sur le Camino. J’ai ainsi pu prendre quelques clichés du páramo avant d’arriver à Ciguñuela :

Après une nuit à Ciguñuela où j’ai été très bien accueilli, notamment par le serveur du bar, qui gérait aussi l’auberge, j’ai poursuivi le Camino, le mercredi 31 juillet. Peu avant Wamba, j’ai à nouveau pris quelques clichés du páramo :

Au même endroit, j’ai longé une plantation de pins, ce que les Espagnols appellent un pinar. 🍷

J’ai ensuite continué ma route, jusqu’au village de Peñaflor de Hornija. Cette place forte entourée d’éoliennes se trouve sur une butte et est protégée par une douve sèche. L’ascension en plein cagnard a été assez sportive. ☀️

Les villageois m’ont très bien accueilli dans ce pueblo. À la fin de mon dîner au bar, j’ai demandé aux autres clients et aux serveuses s’ils connaissent l’histoire locale. En effet, la géographie du lieu en fait naturellement une place forte. D’après ce que j’ai pu lire sur internet, les locaux se seraient rebellés contre leurs souverains au XVe siècle. ✊ En représailles, le mur d’enceinte a été abattu. Ailleurs sur la Toile, j’ai lu que c’est d’ici que serait partie l’armée royaliste réunie par Adrien d’Utrecht, qui poursuivit les troupes comuneras en partance pour Toro, avant de vaincre ces dernières à proximité de Villalar. D’après les serveuses, les campagnes alentours contiendraient des ossements de soldats tombés lors de la guerre civile (1936-1939).

Le jeudi 1er août, j’ai pris la direction de Medina de Rioseco. Avant de monter sur un nouveau plateau, j’ai croisé un berger avec ses brebis. L’élevage ovin est assez répandu en Castille. Le pasteur a accepté que je les prenne en photo et que je publie le cliché en ligne :

Voici quelques vues du plateau. On y voit notamment quelques chênes verts (encinas), un feuillu endémique de Castille, que l’on trouve très fréquemment sur la Meseta :

En échangeant sur WhatsApp avec mon amie Ana, je lui ai fait remarquer combien j’aime la nature des campagnes de Castille, qu’Antonio Machado a si bien valorisées dans son recueil de poèmes Campos de Castilla. Elle m’a alors fait suivre cette chanson, où Serrat met en musique l’un de ses poèmes, qui fait justement référence à la marche :

« Caminante no hay camino » est un poème d’Antonio Machado, ici mis en musique par Serrat.

Vers 14h, je suis arrivé à Castromonte. Ravi de pouvoir faire une pause, car la faim me tiraillait après ces 10 km entrepris suite à un petit-déjeuner très maigre. Je me suis dirigé vers le bar et ai demandé d’emblée si je pouvais payer par carte. On m’a dit que non. C’est un tout petit village, donc partout à cet endroit, on ne peut payer qu’en espèces ou à travers l’application Bizum. 💶 Je télécharge cette appli, qui me demande mon DNI (numéro du Documento Nacional de Identifidad, que tous les Espagnols connaissent par cœur car on le leur demande à toute démarche administrative qu’ils entreprennent – un système de fichage hérité du franquisme, que personne ne remet en question). Je renseigne donc le numéro de ma carte nationale d’identité, et ça bogue ! 😠 Non seulement je ne peux pas payer par carte, mais je ne peux pas payer du tout, car je suis étranger. Étonnant pour un village qui se situe sur le Camino… Heureusement, la propriétaire du bar fait preuve d’empathie (comme tous les villageois rencontrés lors de ce pèlerinage) et m’offre un sandwich au chorizo ainsi qu’un café. Elle me demande, avec le sourire, de prier l’Apôtre pour elle en échange. 😇 Bien évidemment, je n’y manquerai pas !

Voici quelques clichés du village :

Une fois de retour sur le Camino, j’ai longé un ruisseau pendant quelques centaines de mètres, profitant de l’ombre des arbres et d’une certaine fraîcheur, avant de traverser le páramo, où était installé un gigantesque parc éolien. ☀️🌬⚡

À l’approche du village de Valverde de Campos, j’étais invité à descendre du páramo pour m’introduire dans une plaine fertile. Voici quelques images des vues qui s’offrait à moi :

Le village était presque désert. Je me suis posé à l’ombre du préau de l’église, mais je n’ai pu ni profiter d’un bar ni recharger mes réserves en eau. 💧

Repartant vers 18h, j’ai suivi ce qui me semblait être le chemin de Compostelle, un peu étonné qu’il me fasse remontrer sur le páramo. Me voilà à nouveau au milieu du parc éolien, sans voir aucune indication sur des panneaux et avec un téléphone complètement déchargé, donc dans l’impossibilité d’avoir recours au GPS. Je prie donc Dieu de me guider, par l’intercession de l’Apôtre et de saint Christophe (patron des voyageurs). 🙏 À un embranchement, il me semble que le Seigneur m’invite à aller tout droit, plutôt que de redescendre dans la plaine par la gauche. Je m’engage donc vers le Nord, ce qui semble logique, puisque ma destination se trouve dans cette direction, selon mes derniers souvenirs de la consultation de Google Maps. Le chemin descend… et je suis dépité, car il s’achève sur une éolienne en plein milieu d’un champ moissonné. Néanmoins, ma déception est vite changée en joie, car j’aperçois en contrebas, sur la droite, une ville qui pourrait bien être Medina. 😃 Je coupe à travers champs. Après une bonne demi-heure à fouler de la paille, un peu de broussailles en terrain pentu, puis un immense champ de tournesols, je retrouve avec joie les chemins de terre. J’arrive bientôt dans l’agglomération et me trouve ravi de lire le panneau « Medina de Rioseco ». ✌

Voici l’albergue donativo, installé dans les locaux d’un ancien couvent de clarisses, où l’hospitalier José Manuel m’a accueilli avec beaucoup de sollicitude :

Après une nuit à peine reposante, je me suis rendu compte que je commençais à accuser le coup. Le vendredi 2 août, j’ai donc décidé de ne pas marcher et de profiter de la journée pour visiter une partie de la richesse culturelle qu’offre cette petite ville. ⛪ J’ai commencé par visiter le musée Saint-François, qui, pour un prix très accessible, vous permet de voir et de comprendre toute la beauté de cet ancien monastère franciscain, notamment à travers des supports audios et vidéos :

Particulièrement intéressé par la révolte des comuneros, j’ai pris une longue vidéo de la chapelle dédiée aux amiraux de Castille, assortie d’explications claires en espagnol. En effet, Medina de Rioseco était le fief de cette noble lignée. Fadrique Enríquez, héritier du titre, fut l’un des deux lieutenants d’Adrien d’Utrecht lors de la seconde phase du conflit. Ainsi, la ville servit de quartier général pour les troupes impériales. 🏰 Le cardinal Adrien lui-même s’y établit et c’est à partir de cette base que les 2000 cavaliers royalistes purent rattraper l’armée comunera en fuite aux alentours de Villalar, après avoir fait étape à Peñaflor de Hornija. Voici de plus amples explications sur le titre d’amiral de Castille et quant à la lignée qui le porta :

La capilla de los almirantes de Castilla

Voici quelques photos de Medina de Rioseco, dont une d’une extrémité du Canal de Castille :

Le soir, je suis rentré tranquillement à Valladolid. Le samedi 3 août, je me suis reposé et j’ai avancé sur plusieurs chantiers. En me promenant sur la place Zorrilla dans la soirée, je suis tombé par hasard sur une manifestation de citoyens vénézuéliens. En effet, exactement une semaine auparavant, le dictateur Nicolás Maduro a été reconduit à la tête de l’État au moyen d’élections truquées. 😥 Je me suis joint aux manifestants et ai fait part de mon soutien à celui qui était à côté de moi : « Moi, je suis français. Pour mon peuple, la démocratie est quelque chose de très important ! Je suis de tout cœur avec vous ! » 💖

Alors que je faisais du tourisme dans la province de Valladolid, des manifestations anti-touristes faisant rages dans d’autres villes espagnoles. ✊ Les manifestants demandaient aux visiteurs étrangers de rentrer chez eux, notamment car leur présence nuit à l’environnement et accentue l’inflation. 🌻💰 Pour ma part, je ne prétends pas être un touriste parfait, loin de là. Néanmoins, j’essaie de voyager d’une manière respectueuse de ce pays qui m’accueille et de ses habitants. Déjà, je parle leur langue et je m’intéresse en profondeur à leur culture. J’observe également les usages locaux, comme verser des pourboires dans les bars que je fréquente. Enfin, au niveau environnemental, je recycle mes déchets, je consomme parfois en vrac et je tâche de choisir au maximum des produits locaux dans les rayons des supermarchés. 🍯🍑🧀 En revanche, je dois progresser au niveau des économies d’eau lorsque je me douche. Malgré le four que constitue la Castille en été, j’ai tendance à oublier la sécheresse quand ma consommation d’H2O n’a aucun impact sur la facture que je réglerai avec mes propres deniers. 💧

Voici un beau bâtiment que j’ai découvert par hasard à mon retour à Valladolid, à savoir le siège régional de la banque BBVA :

Le mardi 6 août, j’ai fait une excursion à Madrid, principalement pour visiter la maison-musée du dramaturge du Siècle d’Or Lope de Vega. Voici quelques photos en vrac de différents lieux plus ou moins touristiques (dont le Santiago Bernabéu, le stade du Real Madrid) :

En attendant mon train pour rentrer à Valladolid, j’ai croisé une équipe de télévision. J’ai essayé de faire le guignol en direct derrière la journaliste qui s’exprimait, mais je ne suis pas certain que ça ait marché comme prévu… 😉

Le jeudi 8 août, j’ai pris la route vers Ségovie. Cette ville historique est notamment connue pour son aqueduc romain en granit, magnifiquement conservé :

Néanmoins, le principal intérêt historique et touristique de cette ville castillane réside dans son alcázar. Cette vidéo en espagnol montre de belles images de ce complexe architectural, avec des des explications théâtralisées permettant d’accéder à l’histoire du monument :

Voici quelques photos de l’édifice (extérieur, cours intérieures et vues depuis les remparts) :

Voici quelques prises de vues de la première salle, où l’on peut admirer une collection d’armures, y compris équestres :

Voici la salle où trônaient les Rois catholiques :

La salle suivante, dite « de la galère » du fait de sa forme allongée, est un majestueux salon où étaient reçus les ambassadeurs :

Dans une autre salle magnifique, des hauts-reliefs représentent des souverains espagnols du Moyen Âge. Quatre autres personnages importants figurent sous forme de statues, dont le Cid. Cette fresque historique semble dédiée à la Reconquête chrétienne :

Voici un pêle-mêle de photos prises dans d’autres salles et vestibules de l’alcázar. Veuillez pardonner le manque d’explications quant à cet édifice magnifique, mais je n’ai pas payé l’audioguide pour la seule raison qu’il fallait scanner un QR code (ce que je ne sais pas faire avec mon vieux téléphone). Or, contrairement à ce que j’imaginais au préalable, rien ou presque n’était expliqué par écrit sur le parcours de la visite. En attendant, l’aspect visuel revêt déjà un grand intérêt 😉 :

Voici quelques clichés de la chapelle, où l’on peut voir, entre autres, une représentation de saint Jacques Matamore (mais aussi et surtout une adoration de l’Enfant Jésus ainsi qu’une mise au tombeau) :

Enfin, l’alcázar de Ségovie abrite également un musée relatif à l’artillerie. Étant assez fatigué en cette fin de journée et moyennement intéressé par l’histoire militaire, j’ai bombardé l’exposition de photos, mais sans approfondir les explications. Voici donc quelques clichés en vrac. Si le sujet vous passionne et si vous souhaitez en savoir plus, je vous invite à venir à Ségovie pour visiter vous-mêmes ce musée. 😊

Après avoir visité l’alcázar, je suis allé à la messe au sanctuaire de la Vierge de Fuencisla. Là où se situe cette église construite entre la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle, un miracle aurait eu lieu au Moyen Âge. Une femme juive nommée Esther fut accusée d’adultère alors qu’elle était innocente. Jetée de la falaise, elle invoqua la Vierge des chrétiens et toucha le sol saine et sauve. 🕎🤍✝

L’intérêt historique de Ségovie réside également dans le rôle important qu’elle joua pendant la révolte des comuneros. En effet, fin mai 1520, après les Cortes de La Corogne, où les procuradores représentant les villes castillanes avaient approuvé, contre l’avis du peuple, l’impôt spécial levé par Charles Quint pour rembourser son accès au trône impérial, une foule en furie lyncha et tua Rodrigo de Tordesillas, le représentant de la cité qui avait trahi ses habitants par son vote. 😠 Peu après, Adrien d’Utrecht envoya des troupes pour enquêter et punir les responsables du meurtre. En août, les militaires se rendirent à Medina del Campo, où une réserve d’artillerie était entreposée. Comprenant très bien qu’elle allait être utilisée contre la population de Ségovie, celle de Medina refusa de livrer ces pièces d’armement. La ville fut donc incendiée par les représentants du pouvoir royal, mais les Medinenses préférèrent laisser brûler leurs maisons plutôt que trahir les leurs. 🔥 Cet événement suscita un grand mécontentement à travers le royaume de Castille et mit, pour ainsi dire, le feu aux poudres. La révolte des Comunidades prit de l’ampleur peu après. Par ailleurs, Juan Bravo et Francisco Maldonado, deux importants chefs militaires de l’armée comunera, étaient originaires de Ségovie. La ville tomba en 1521, après un siège de plusieurs mois et une résistance héroïque. Tous ces événements sont encore bien présents dans l’imaginaire collectif. 🏰

Pour conclure sur la visite de cette belle ville chargée d’histoire, voici un pêle-mêle de photos prises en différents lieux de la cité :

Le vendredi 9 août, je suis retourné à Madrid, où j’ai rejoint mon ami Mickaël pour la suite du voyage. En fin d’après-midi, j’ai fait une petite promenade non loin de notre auberge de jeunesse. Voici quelques clichés de l’extérieur du Palais royal :

En face de l’édifice néo-classique à visée politique se dresse la cathédrale de Madrid, la Almudena. Je l’ai photographiée sous différents angles avant d’aller à la messe, en ce jour où le martyrologe romain fait mémoire de sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix, une carmélite d’origine juive, morte en martyr à Auschwitz. Cette religieuse issue du peuple de la première Alliance a laissé des écrits théologiques et philosophiques d’une grande profondeur. Elle a été proclamée sainte patronne de l’Europe. Voici un pêle-mêle de photos de l’édifice religieux. Vous pourrez notamment y voir une relique de saint Jean-Paul II (🩸) ainsi que le sarcophage de saint Isidore le Laboureur :

Le samedi 10 août, nous avons pris le car pour nous rendre à Tolède, autre haut lieu historique de la Castille. Concernant la révolte des Comunidades, c’est la ville d’origine de Juan de Padilla et de son épouse María Pacheco. 💞 C’est là que le mécontentement était le plus grand avant l’événement déclencheur de Ségovie. Ce fut aussi le dernier bastion qui déposa les armes. Mais l’intérêt historique de Tolède ne s’arrête pas là. Entre autres, elle fut la capitale wisigothe avant l’invasion des Amazighs et des Arabes en 711. Au Moyen Âge, les communautés juive, chrétienne et musulmane y cohabitaient dans une certaine harmonie. Une école de traducteurs permit à la Chrétienté de redécouvrir des écrits de l’Antiquité grecque, en passant par la langue arabe. Le roi de Castille Alphonse X le Sage eut un rôle prééminent dans cette renaissance médiévale. 📚

Voici les premiers clichés tolédans. On y voit notamment l’arc en fer à cheval, un élément d’architecture typiquement hispano-musulman, bien qu’hérité des Wisigoths. L’on peut aussi apercevoir le Tage, ce fleuve qui traverse la péninsule Ibérique pour se jeter dans l’Atlantique à Lisbonne. 🐟

Voici quelques clichés de l’intérieur et de l’extérieur de la cathédrale :

Le dimanche 11 août, an de grâce 2024, nous avons visité le Puy du Fou España, qui se situe à proximité de la capitale de Castille la Manche. L’intérêt pour moi était bien entendu d’alimenter ma passion pour l’histoire, ainsi que de me délecter de la qualité des spectacles. 🏇 Néanmoins, je suis aussi venu pour voir si le passé des royaumes hispaniques est abordé à travers un prisme catholique et conservateur tel que l’a voulu Philippe de Villiers pour le Grand parc vendéen. Voici un pêle-mêle de photos prises en extérieur en ce jour torride :

Nous avons commencé par le spectacle de fauconnerie, au terme duquel le calife Abd er-Rahmân III donne la main de sa fille à un comte castillan. En islam, il est normalement interdit pour une femme musulmane d’épouser un homme non-musulman. Cela témoigne donc d’une volonté de montrer le visage d’un islam hétérodoxe et ouvert, qui est assez typique d’Al-Andalus. 👳‍♀️

Quelques temps plus tard, j’ai suivi le parcours « Allende en alta mar », qui reconstitue le premier voyage de Christophe Colomb. Admirez cette première photo, où l’on voit la Vierge Marie au-dessus de la shahadda (profession de foi musulmane, prétendant qu’il n’y a d’autre Dieu qu’Allah et que Muhammad est son messager), dans un bâtiment imitant l’Alhambra de Grenade :

Lors d’une mise en scène, la reine Isabelle la Catholique accepte de financer l’expédition du futur amiral, sous réserve que ce dernier s’engage à évangéliser les habitants des terres découvertes et à ce que ces derniers ne soient jamais traités injustement. Voici quelques clichés de la travesía :

Voici une photo du décor du spectacle nocturne :

Ce spectacle grandiose retrace l’histoire de Tolède et de l’Espagne, depuis le concile où les Wisigoths ont abandonné l’arianisme pour embrasser la foi catholique jusqu’à la guerre civile (1936-1939). Cette dernière, qui est un sujet très sensible en Espagne encore aujourd’hui, est abordée de manière délicate, succincte et neutre. Les autres périodes historiques sont traitées avec une certaine objectivité et avec bienveillance, même si, à mon sens, l’accent est beaucoup mis sur le passé chrétien et finalement assez peu sur la période arabo-musulmane. 🕎✝️☪️ Quoi qu’il en soit, le spectacle est d’une grande qualité, comparable à ce que propose le Puy du Fou de Vendée. Je recommande vivement à toute personne qui passe à Tolède de consacrer une journée à ce parc et à ses spectacles magnifiques (dont une interprétation simultanée en français et en anglais est disponible sur l’appli). 🎆

Le lundi 12 août, Mickaël et moi avons pris le train pour Carthagène. Sur le chemin de la gare, j’ai photographié une dernière fois le centre historique de la ville des trois religions :

Arrivé à bon port bien avant Mickaël, j’ai pu discuter en portugais avec deux voyageurs brésiliens pendant une bonne demi-heure. Nous avons parlé, entre autres, des différentes expressions dialectales au sein de leur immense pays lusophone et des quiproquos qui peuvent en résulter, par exemple, entre les Cariocas et les habitants de Fortaleza. L’attente a aussi été agréable du fait de l’architecture travaillée de ce lieu imitant le style hispano-musulman. Honnêtement, avec celles de La Rochelle et de Porto, je classe la gare ferroviaire de Tolède dans le top 3 des plus belles estaciones de trenes que j’ai jamais visitées. 🥇🥈🥉 Voici quelques clichés dûment choisis :

Le trajet vers la région de Murcie s’est bien passé. J’ai notamment beaucoup discuté, dans le car entre Albacete et Cartagena, avec ma voisine, nommée Begoña. Nous avons surtout parlé politique et économie. Entre autres, elle m’a appris que les serveurs et serveuses des très nombreux bars espagnols sont très mal payés, à la limite de ce qu’autorise le droit du travail. 😥 D’où l’importance de laisser des pourboires, même si la meilleure solution serait bien évidemment d’augmenter les salaires.

Voici quelques clichés de la ville de Carthagène. Vous me direz que la région de Murcie n’est pas la Castille. Et bien, je vous répondrai qu’historiquement, si ! En effet, lors de la Reconquête chrétienne, ce sont les rois castillans qui ont (re)pris Murcie aux Maures. À l’époque des Rois catholiques ainsi qu’à l’avènement de Charles Quint sur les trônes hispaniques, ce territoire, de même que l’Andalousie, était rattaché à la Couronne de Castille et non à celle d’Aragon. 👑

Voici quelques clichés du centre-ville :

Le mardi 13 août, Mickaël et moi sommes allés nous baigner dans la Méditerranée. Voici quelques photos du port et du littoral :

Vers 16h30, j’ai visité le Musée national d’archéologie sous-marine. Avant d’attaquer les collections, le visiteur est invité à lire les explications sur les méthodes de fouilles sous les mers et leur évolution depuis le XVIIe siècle. 🤿 À titre personnel, j’ai planifié toutes ces visites de musées et de monuments historiques lors de mon voyage en Castille car, à l’heure où j’écris ces lignes, j’espère commencer un doctorat en civilisation hispanique en septembre 2025. 🏰 Le problème est que je n’ai pas encore défini le sujet et que je ne suis pas (encore) formé aux méthodologies utilisées par les historiens. Je profite donc de ce temps de préparation pour approfondir mes connaissances du passé si riche de l’Espagne. Au Puy du Fou, j’ai d’ailleurs acheté deux pavés sur des chapitres qui m’intéressent particulièrement : Al-Andalus et la découverte/conquête du Nouveau monde. 📚 Je prends aussi conseil auprès de docteurs (un certain nombre de mes bons amis le sont, dont Mickaël), notamment en ce qui concerne l’acquisition d’une méthodologie appropriée. N’étant pas historien de formation, il est certainement bien trop ambitieux de vouloir devenir chercheur en archéologie. ⚱ En revanche, m’initier à la paléographie constitue une piste intéressante, étant donné que je serai certainement amené à consulter des archives. 📜 Voici donc quelques clichés relatifs à l’introduction méthodologique et épistémologique du Musée national d’archéologie sous-marine :

La collection du musée comprend en grande partie des pièces d’archéologie trouvées au large des côtes de la Région de Murcie. 🌊 Si l’on a pu trouver des preuves que des homo sapiens sapiens naviguaient sur la Méditerranée dès la fin du paléolithique et le mésolithique, ce sont les Phéniciens qui, au VIIe siècle avant Jésus-Christ, ont permis l’essor du transport maritime dans cette partie du monde, bientôt suivis par certaines cités grecques. ⚱ Les colons sémites venus du Liban commerçaient avec les Ibères et autres peuples de la péninsule. Ils y trouvaient des métaux et certainement des esclaves ; ils y apportaient de l’ivoire et des objets raffinés, qui provenaient notamment d’Égypte. 🐘🪔 Lorsque les Assyriens ont conquis le Levant, les Phéniciens ont perdu leur indépendance et leur contrôle sur les routes commerciales, qui s’étendaient jusqu’au Portugal et jusqu’à la côte atlantique du Maroc. En revanche, l’une de leurs colonies a pris la relève : Carthage. C’est elle qui a fondé la ville de Carthagène après avoir perdu la première guerre punique (264 – 241 avant Jésus-Christ). Les conditions de reddition lui avaient fait payer à Rome un lourd tribut et la cité nord-africaine avait dû céder à la république du Latium certains territoires. 🍰 Cherchant à compenser ces pertes, les Carthaginois ont donc créé une place forte en Ibérie, soumis par la diplomatie ou par les armes les peuples autochtones et exploité les ressources naturelles de ces terres. ⚒ La péninsule Ibérique fut un champ de bataille majeur de la deuxième guerre punique (218 – 201 avant Jésus-Christ). Scipion (que l’on surnommerait plus tard « l’Africain ») parvint à faire tomber Carthagène. La terre qui deviendrait l’Hispanie fut conquise par les Romains, puis colonisée par des vétérans. 🦅 Cela explique que le latin s’y soit solidement implanté, jusqu’à évoluer vers l’espagnol contemporain.

Voici les pièces d’archéologie et les supports de méditation culturelle relatifs à l’Antiquité qui ont retenu mon attention :

Enfin, voici d’autres clichés (complètement en vrac) relatifs à la suite de l’histoire navale (donc médiévale, moderne et contemporaine), ainsi que sur les aspects institutionnels du musée et l’importance de protéger le patrimoine [historique et archéologique] sous-marin :

De retour près de l’auberge de jeunesse, j’ai visité avec Mickaël le musée de la muraille punique, dernier vestige d’un complexe défensif très développé pour l’époque. 🧱 En prenant Carthagène, les Romains sont parvenus à percer ce mur d’enceinte grâce à leurs machines de guerre. Malgré leur résistance héroïque, les Carthaginois ont fini par céder, notamment car, en plus de l’attaque par voie terrestre, les forces navales de la république ont pris par surprise les troupes puniques déjà bien occupées à tenter de repousser l’ennemi sur le chemin de ronde. ⚔ Néanmoins, lorsque la ville de Cartago Nova a été romanisée, les colons ont restauré les remparts, dont la qualité défensive était indéniable. 🛡 Voici un pêle-mêle de photos du dernier vestige de la muraille, des principaux supports de médiation culturelle, des objets trouvés lors des fouilles sur ce lieu (notamment des éléments numismatiques de différentes périodes), mais aussi du cimetière de la cofradía de san José, qui fut établi à cet endroit à l’époque moderne :

Lors de notre voyage avec Mickaël à travers la moitié sud de l’Espagne, nous avons rencontré, dans une auberge de jeunesse, un entrepreneur européen avec qui nous avons discuté en anglais. 📈 Nous l’appellerons Luigi. Il nous a dit qu’il venait de passer un certain nombre d’années en République populaire de Chine, dont la période de la COVID-19. 🧪 Il a récemment fermé la boutique, réglé toutes les taxes qu’il devait à cet État tout-puissant, puis s’est réfugié en UE tant qu’il pouvait encore s’échapper de la RPC. 🕊 En effet, il a clairement senti que les récents amendements de la constitution, la propagande, les politiques économiques et l’ensemble de la gouvernance annoncent très clairement une offensive à l’encontre de Taïwan à court ou moyen terme. 🪓 Luigi a également vécu à Singapour. D’après lui, cette cité-État n’est pas une démocratie, contrairement à ce que croient les Occidentaux. La communauté chinoise y représente la majorité de la population et la totalité des forces armées. 🛥✈ Or l’Allemagne leur a vendu récemment des sous-marins à la pointe de la technologie.

Le mercredi 14 août, nous avons pris le car en direction de l’Andalousie. 💃 Si vous souhaitez en savoir plus sur la suite du périple, cliquez ici.

Jean O’Creisren


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Que dit la Bible sur les questions migratoires ?

Il y a quelques jours, j’ai pris un verre avec une amie. C’est une personne que j’apprécie, avec qui je partage la foi catholique et de nombreuses valeurs, malgré de réelles divergences au niveau politique. Nous appellerons cette jeune femme « Camille ».

Attablé à cette terrasse, un jeune homme que nous appellerons « Argan » se restaurait tandis que je commandai un jus de tomate. La conversation a vite tourné vers les préoccupations de tous les Français en ce moment, à savoir les élections législatives. Sachant que j’allais susciter des réactions, j’ai avoué que j’avais voté pour le Nouveau Front Populaire au premier tour car, pour moi, l’écologie est une priorité. J’ai néanmoins rassuré mes interlocuteurs en expliquant je n’étais pas d’accord avec tout ce que dit l’union de la gauche, particulièrement en ce qui concerne les questions bioéthiques.

Argan m’a alors dit :

– Ne penses-tu pas qu’une véritable écologie reviendrait à renvoyer tous les Noirs en Afrique ?

– Pourquoi dis-tu cela ?

– Dieu l’a voulu ainsi.

– Ah bon ?

– Oui, dans la Bible, on parle de « races » et de « nations ». Dieu l’a voulu et chacun devrait rentrer chez soi.

– La Bible parle aussi de mouvements migratoires voulus et orchestrés par Dieu…

– Moi, je suis contre le métissage ! Dieu nous a voulus blancs, noirs, jaunes. Nos corps sont différents et, si nous nous hybridons, nos âmes seront des mélanges dégénérés. C’est une simple question de biologie. Ce que je te dis là est tout à fait catholique.

– Pas de mon point de vue, mais je ne vais pas m’avancer dans ces débats pseudo-scientifiques. Je vais juste te dire que j’ai donné des cours de français à des migrants pendant 3 ans par le biais d’une association. Là, une dame originaire de RDC m’avait fait remarquer que les multinationales occidentales exploitent les ressources minières d’un pays qui pourrait être la 8e puissance mondiale si elle y avait accès. Les Français, les Chinois et d’autres grandes puissances vendent des armes aux différentes ethnies de ces pays-là pour qu’elles s’entretuent, ce qui leur permet de piller leurs ressources. Ainsi, cette dame considère qu’il serait juste que la France, qui s’enrichit par ce vol, donne un visa et du travail d’emblée aux migrants congolais qui arrivent sur son sol.

– Dans ce cas, je veux bien qu’on fasse un échange : on part de chez eux avec nos moyens de production et ils reprennent leurs ressortissants. De toute façon, sans nous, ils seront dans la merde, car les Noirs ne sont pas assez intelligents pour s’organiser et exploiter eux-mêmes leurs ressources.

Voilà ce qu’est capable d’expliquer un militant d’extrême droite qui se dit catholique. Pour moi, ça n’a rien de chrétien. J’ai cru comprendre que cet énergumène qui se prétend membre de l’Église est en fait proche de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X, qui, canoniquement, ne fait pas partie de l’Église catholique. Mais passons ces détails.

Quant à ce discours raciste, capillotracté et complètement incohérent, qu’a-t-il de catholique ? Si, heureusement, de nombreux électeurs du RN et de Reconquête ! (dont mon amie Camille) ne sont pas aussi extrémistes qu’Argan, peut-on se dire chrétien et tenir de tels propos ? Qu’enseigne réellement la Bible sur les questions migratoires ?

En tant que blogueur et écrivain catholique, j’ai mûrement réfléchi à la question, notamment en lisant Ce que dit la Bible sur l’étranger, du père Yves Saoût, bibliste et missionnaire au Cameroun pendant de nombreuses années. Sur le même sujet, vous pouvez lire, par exemple, l’entretien de Mgr Pontier paru dans La Vie. Pour ma part, je ne suis pas prêtre, mais j’ai lu la Bible en entier (dont le Nouveau Testament deux fois), je vais à la messe plusieurs fois par semaine et je lis les textes de la liturgie au quotidien. J’ai aussi beaucoup voyagé, je parle plusieurs langues et j’ai de très bons amis issus d’horizons sociaux, ethniques et religieux très divers.

Sur la base de mes lectures et de mes expériences, j’ai écrit le livre Unis par le Camino : une quête de sens sur le chemin de Compostelle. Je vous propose d’en lire un passage, où Jonaz, le personnage principal, débat avec des catholiques polonais d’extrême droite et démontre quelle est vraiment la vision chrétienne des questions migratoires :

Photo de Ahmed akacha sur Pexels.com

Jonaz discute avec ces Slaves très loyaux envers leur gouvernement. S’il ne partage pas toutes leurs idées, il est ravi d’en débattre sereinement, de manière constructive.

Pourquoi avez-vous refusé d’accueillir des réfugiés syriens en 2015 ?

Nous avons accepté d’accueillir les chrétiens, mais pas les musulmans. Notre pays sort d’un demi-siècle de communisme. Avant, notre élite intellectuelle avait été décimée par les nazis, qui avait aussi massacré nos concitoyens juifs, soit un tiers de notre population. Autrefois, nous étions l’un des rares endroits en Europe où les Israélites pouvaient vivre en paix. Depuis 1939, les totalitarismes ont cherché à tuer la Pologne, ses habitants et sa culture. Depuis la chute du rideau de fer, nous pouvons enfin nous reconstruire, et nous avons besoin de fermer nos frontières pour renforcer notre identité nationale et, peut-être, être capables de bien accueillir plus tard.

C’est vrai que je ne sais pas quoi dire. Je sais que votre peuple a beaucoup souffert et une telle souffrance invite à la compréhension et au respect. Mais en France, il me paraît normal d’accueillir les migrants. Nous sommes le pays des droits de l’homme, et nous avons aussi une dette envers les Africains. Nous pillons leurs ressources naturelles tout en créant chez eux des conflits interethniques par la vente d’armes. Par exemple, la République démocratique du Congo dispose d’un sous-sol extrêmement riche en or et en diamants. Ce pays pourrait être l’une des premières puissances mondiales, mais nous volons ses richesses en le livrant aux massacres. Une demandeuse d’asile congolaise m’a un jour dit qu’étant donné ces pillages, la France devrait compenser en donnant d’office un visa et du travail dans l’Hexagone à tous les Congolais qui veulent s’y installer.

C’est sûr : la France a une dette envers ces peuples. Mais pas la Pologne. Nous ne volons aucun pays en développement et nous ne leur devons rien. Nous fermons la frontière aux ressortissants de ces nations, mais nous sommes prêts à leur envoyer de l’argent pour les aider à rester chez eux. Sais-tu que beaucoup de Polonais sont en faveur de l’indépendance du Kurdistan ?

Ah bon ?

Eh oui, car le peuple kurde vit ce que nous vivions au XIXe siècle. Aujourd’hui, il ne dispose pas de son propre État, mais reste divisé entre l’Iraq, la Syrie, l’Iran et la Turquie. De même, notre pays était écartelé entre l’Autriche-Hongrie, la Russie et la Prusse. C’est pourquoi nous nous sentons proches d’eux.

Eh bien, tu m’apprends quelque chose !

Mais avec l’immigration, la France prend un mauvais chemin. Je prédis qu’à terme, une guerre civile éclatera chez vous !

Ça fait au moins vingt ans que les militants d’extrême-droite me prédisent cette guerre civile imminente. Je l’attends toujours ! J’ai vécu plusieurs années dans des cités, mon meilleur ami est arabo-musulman, et je peux t’assurer que le vivre-ensemble est non seulement possible, mais bien réel.

As-tu lu Le camp des saints, de Jean Raspail ? C’était un Français très visionnaire sur cette question. Il n’était pas croyant, mais il avait un grand respect pour la foi et la tradition catholiques…

Voilà un discours qui m’énerve : ce sont souvent les non chrétiens, quelles que soient leurs convictions, qui disent que nous devons voter comme eux ! J’ai déjà entendu des gens athées dire : « Pour moi, un chrétien cohérent doit voter à gauche », « Pour moi, tout catholique devrait être royaliste », « Jésus était le premier communiste » ou encore « Ça existe, les chrétiens de gauche ? Moi, je ne suis pas chrétien, mais quitte à l’être, autant voter à droite ! » Dieu n’est ni de droite ni de gauche ! L’Église n’est pas un parti politique ! Elle donne juste des orientations pour éclairer notre conscience politique. Si elle appelle à protéger la vie de sa conception à son terme naturel, si elle est proche des chrétiens persécutés, si elle défend la famille, le travail, le principe de subsidiarité et la propriété privée, elle appelle aussi à donner la priorité aux plus pauvres, à protéger l’environnement, à redistribuer équitablement les richesses, à dialoguer avec les autres religions, à accueillir les étrangers et elle condamne fermement le racisme ainsi que toute sorte de discrimination.

On peut vouloir contrôler l’immigration sans être raciste…

Bien sûr que tous les militants d’extrême droite ne sont pas nazis. Bien sûr que certains défendent leurs idées tout en respectant les personnes différentes d’eux qui croisent leur chemin. Et heureusement, d’ailleurs ! Mais, de mon point de vue, ce discours alarmiste sur les flux migratoires n’a rien de chrétien, et je vais te le prouver. Du début à la fin de la Bible, l’immigration est promue. Au jardin d’Eden, Dieu crée l’homme et la femme, puis leur dit : « remplissez la terre et soumettez-la »[1]. Après le déluge, Dieu réitère sa demande auprès des fils de Noé : « Soyez féconds, multipliez-vous, remplissez la terre. »[2]

Justement, coupe Jan Marian, dans ce passage, il est dit que Sem, Cham et Japhet ont peuplé trois parties différentes du monde. Ainsi, Dieu dit clairement qu’il a voulu que les Blancs restent en Europe, les Jaunes en Asie et les Noirs en Afrique.

Écoute bien la suite, et tu verras que cette théorie ne tient pas debout ! En interprétant à sa manière un passage isolé de la Bible, on peut lui faire dire n’importe quoi. L’histoire sainte ne s’arrête pas avec Noé ! Plus tard, Abraham quitte son pays à la demande du Seigneur pour s’installer en Canaan. Puis son petit-fils, Jacob, vient s’installer avec sa famille en Égypte. Après y avoir été traités comme des esclaves, les Hébreux émigrent à nouveau vers la Terre promise. Dans la Loi que leur transmet Moïse de la part de l’Éternel, il leur est clairement dit d’accueillir correctement les immigrés, car eux-mêmes ont été des immigrés en Égypte. L’arrière-grand-mère du roi David était d’ailleurs une étrangère nommée Ruth. Le roi Salomon vit une histoire d’amour avec la reine de Saba, une Éthiopienne à la peau noire. La suite de l’Ancien testament parle d’échanges pacifiques ou guerriers avec d’autres nations. Avec l’exil à Babylone, le peuple juif fonde des communautés dans de nombreux pays d’Asie, d’Afrique et d’Europe. Tout cela est voulu par Dieu. Dans le Nouveau testament, l’Enfant Jésus doit fuir en Égypte pour échapper à la persécution d’Hérode. La Sainte Famille se compose donc de trois réfugiés politiques. Lors de sa vie publique, le Christ ne fait aucune différence entre les Juifs et les autres. Il traverse la Samarie et quelques terres païennes, il s’émeut de la foi d’un centurion romain et d’une femme syro-cananéenne. Après sa mort et sa résurrection, les apôtres émigrent pour annoncer la Bonne Nouvelle. Ils évangélisent de l’Espagne à l’Inde. Pour ce faire, ils s’appuient sur la Diaspora juive disséminée dans tout le monde connu. Si ton peuple et le mien connaissent le nom de Jésus, c’est grâce à ces mouvements migratoires. Enfin, l’Apocalypse mentionne la migration finale des vivants et des morts vers la Jérusalem céleste. Je ne suis pas hostile à l’idée de patrie et de nation ici-bas. Je me considère même comme patriote. Néanmoins, ces concepts s’évanouiront le jour où tous les humains n’auront plus qu’une seule patrie : le Royaume de Dieu.

Jean O’Creisren (2023)
Unis par le Camino : une quête de sens sur le chemin de Compostelle,
Saint Ouen, Les Éditions du Net, chapitre 3.


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