Commentaire linguistique sur Quevedo

¡¡Hola tod@s!!

Ces jours-ci, je passe les oraux de l’agrégation externe d’espagnol. C’est dans cette optique que j’ai écrit il y a quelques mois « L’ingérence et la corruption dans l’histoire politique de l’isthme de Panama (1501-1941) ».

Ce dimanche 23 juin an de grâce 2024, je sors de ma première épreuve (explication de texte, avec un sujet très perché) et je discute avec d’autres candidats, notamment de l’épreuve de commentaire linguistique, à laquelle nous aurons droit demain. Je me rends compte que je suis complètement à la ramasse dans ce que je suis censé connaître. Vous me connaissez : j’aime les défis ! 💪 Ceux s’entre vous qui me suivent depuis longtemps savent que je peux me taper 20h de car pour éviter de polluer en prenant l’avion et que je suis capable de marcher 40 km en un jour en mode clodo parce que je dois arriver à telle date à tel endroit pour pouvoir faire la manche. Ceux qui me connaissent personnellement savent aussi que je peux passer une nuit blanche pour fignoler une traduction avant de sauter dans un covoiturage pour réclamer mon visa au consulat d’Algérie. Récemment, je me suis couché à 5h50 pour corriger des copies dans les délais et me suis levé à 7h pour pouvoir faire passer des oraux à 8h30. Cette agreg, je la prépare en mode guerrier, avec les moyens du bord, donc j’ai un peu dépassé ma dose habituelle de caféine pour rédiger cet article avant de me reposer pour l’épreuve de linguistique du lendemain. 😉

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Voici l’extrait que j’ai choisi de commenter, tiré de Los Sueños, de Francisco de Quevedo (Espagne, première moitié du XVIIe siècle). Il s’agit d’un sujet qui est tombé à la session 2023.

PRÓLOGO AL INGRATO Y DESCONOCIDO LECTOR

Eres tan perverso que ni te obligué llamándote pío, benévolo ni benigno en los demás discursos porque no me persiguieses; y ya desengañado quiero hablar contigo claramente. Este discurso es el del infierno; no me arguyas de maldiciente porque digo mal de los que hay en él, pues no es posible que haya dentro nadie que bueno sea. Si te parece largo, en tu mano está: toma el infierno que te bastare y calla. Y si algo no te parece bien, o lo disimula piadoso o lo enmienda docto, que errar es de hombres y ser herrado de bestias o esclavos. Si fuere oscuro, nunca el infierno fue claro; si triste y melancólico, yo no he prometido risa. Solo te pido, lector, y aun te conjuro por todos los prólogos, que no tuerzas las razones ni ofendas con malicia mi buen celo. Pues, lo primero, guardo el decoro a las personas y solo reprehendo los vicios; murmuro los descuidos y demasías de algunos oficiales sin tocar en la pureza de los oficios; y al fin, si te agradare el discurso, tú te holgarás, y si no, poco importa, que a mí de ti ni dél se me da nada. Vale.

DISCURSO

Yo, que en el Sueño del Juicio vi tantas cosas y en El alguacil endemoniado oí parte de las que no había visto, como sé que los sueños las más veces son burla de la fantasía y ocio del alma, y que el diablo nunca dijo verdad, por no tener cierta noticia de las cosas que justamente nos esconde Dios, vi, guiado del ángel de mi guarda, lo que se sigue, por particular providencia de Dios; que fue para traerme, en el miedo, la verdadera paz. Halléme en un lugar favorecido de naturaleza por el sosiego amable, donde sin malicia la hermosura entretenía la vista (muda recreación), y sin respuesta humana platicaban las fuentes entre las guijas y los árboles por las hojas, tal vez cantaba el pájaro, ni sé determinadamente si en competencia suya o agradeciéndoles su armonía. Ved cuál es de peregrino nuestro deseo, que no halló paz en nada desto. Tendí los ojos, cudiciosos de ver algún camino por buscar compañía, y veo, cosa digna de admiración, dos sendas que nacían de un mismo lugar, y una se iba apartando de la otra como que huyesen de acompañarse. Era la de mano derecha tan angosta que no admite encarecimiento, y estaba, de la poca gente que por ella iba, llena de abrojos y asperezas y malos pasos. Con todo, vi algunos que trabajaban en pasarla, pero por ir descalzos y desnudos, se iban dejando en el camino unos el pellejo, otros los brazos, otros las cabezas, otros los pies, y todos iban amarillos y flacos. Pero noté que ninguno de los que iban por aquí miraba atrás, sino todos adelante. Decir que puede ir alguno a caballo es cosa de risa. Uno de los que allí estaban, preguntándole si podría yo caminar aquel desierto a caballo, me dijo:

-San Pablo le dejó para dar el primer paso a esta senda.

Y miré, con todo eso, y no vi huella de bestia ninguna. Y es cosa de admirar que no había señal de rueda de coche ni memoria apenas de que hubiese nadie caminado por allí jamás. Pregunté, espantado desto, a un mendigo que estaba descansando y tomando aliento, si acaso había ventas en aquel camino o mesones en los paraderos.

Respondióme:

¿Venta aquí, señor, ni mesón? ¿Cómo queréis que le haya en este camino, si es el de la virtud? En el camino de la vida -dijo- el partir es nacer, el vivir es caminar, la venta es el mundo, y en saliendo della, es una jornada sola y breve desde él a la pena o a la gloria.

Diciendo esto se levantó y dijo:

-¡Quedaos con Dios!; que en el camino de la virtud es perder tiempo el pararse uno y peligroso responder a quien pregunta por curiosidad y no por provecho.

Source : Francisco de Quevedo, Los Sueñoshttps://freeditorial.com/es/books/sueno-del-infierno/readonline [consultée le 14 juin 2024]. Référence exacte de l’extrait : QUEVEDO, Francisco de, Los sueños, « Sueño del infierno », page 170, depuis « PRÓLOGO AL INGRATO… » jusqu’à « por curiosidad y no por provecho », p. 174.

  • Lecture de l’extrait : comment prononcer et justifier la prononciation ?

Voici ce que précise le Rapport du jury de la session 2023 :

« Le texte de Quevedo, daté de 1627, est publié alors que la vélarisation visant à différencier le phonème fricatif palatal du phonème fricatif apico-alvéolaire est désormais attestée. Il convient donc de produire cette vélarisation pour réaliser phonétiquement le graphème « j » et le graphème « g » (+voyelle palatale). La réalisation interdentale du phonème fricatif (pré)-dorso-dental issu de la désaffrication n’a, elle, en revanche, pas encore eu totalement lieu au moment où l’œuvre est publiée. Il n’est donc pas correct de produire un son interdental ([θ]) pour réaliser phonétiquement les graphèmes « z » (+ voyelle centrale ou voyelle vélaire) et « c » (+ voyelle palatale) ; en outre, le phénomène du yeísmo, qui consiste à ne pas opérer la distinction phonétique entre le phonème liquide latéral palatal correspondant au digraphe « ll » et celle du phonème fricatif palatal central correspondant au graphème « y » (+ voyelle) est attesté dès la fin du Moyen Âge, même s’il reste longtemps marginal. Au XVIIe siècle, il est encore considéré comme populaire ; le statut social de Quevedo et la nature même de son texte invitent donc, sur critère diastratique, à maintenir la distinction et à ne pas proposer de lecture yeísta. »

Sarah VOINIER et Cyril MÉRIQUE

Par ailleurs, comme l’observe Cristina Tabernero Sala dans le chapitre “La lengua española del Siglo de Oro en Los sueños de Quevedo”, c’est au cours de cette période que s’achève le processus de distinction phonologique entre la bilabiale occlusive /b/ et la fricative /v/.

Source : Javier Espejo Surós y Carlos Mata Induráin (eds.), Lienzos ficticios, fantasías oníricas. Estudios en torno a «Los sueños» de Quevedo, Pamplona, Servicio de Publicaciones de la Universidad de Navarra, 2023. Colección BIADIG (Biblioteca Áurea Digital), 70 / Publicaciones Digitales del GRISO. ISBN: 978-84-8081-755-4. [disponible gratuitement sous format numérique sur le site de l’Université de Navarre]

  • Qu’en est-il au niveau de la graphie ?

À l’époque de Quevedo, les normes graphiques du castillan n’étaient pas établies de manière aussi stricte qu’aujourd’hui. Dans cet extrait, on observe notamment l’adjectif masculin pluriel cudiciosos (cupides). Dans d’autres passages, l’auteur hésite entre cudicia et la forma actuelle codicia pour faire référence à la convoitise et à la cupidité.

Dérivé du latin fabulare, le verbe hablar (parler) a déjà remplacé le F initial de l’étymon, disparu phonétiquement, par un H au niveau graphique.

  • Exercice de phonétique historique

Apprenant la veille pour le lendemain qu’il faut être capable de mener un exercice de linguistique diachronique montrant comment tel mot est passé du latin à l’espagnol, je regrette de ne pas avoir pris de temps de consulter mes cours de L2. Pas de panique ! J’ai trouvé une ressource très intéressante en la matière (émanant de la Xunta de Galice) et j’ai bûché dessus pendant une bonne partie de l’après-midi. 😊

Remontons donc, pour commencer, l’étymologie du mot infierno (enfer), qui apparaît non seulement dans l’extrait à analyser, mais aussi maintes fois dans l’ouvrage. L’étymon latin est l’adjectif īnfernus, a, um, qui signifie « d’en bas, d’une région inférieure » ou « des enfers, infernal » (source : Gaffiot). Cette entrée nous renvoie à īnfernī, ōrum, m., à savoir « le séjour des dieux », qui est le pluriel d’un substantif de la deuxième déclinaison propre au latin d’Église : « īnfernus, ī, m., l’enfer » (source : Gaffiot). Le substantif espagnol infierno dérive de l’accusatif īnfernum de ce dernier. Dans ce cas comme systématiquement, le -m final disparaît. En espagnol, l’accent tonique tombe sur l’avant-dernière syllabe, puisque le mot, devenu infernu-, se termine par une voyelle. Or, le E tonique du latin diphtongue en IE, tandis que la position finale de la voyelle -u non accentuée s’ouvre en /o/. Cela nous donne bien le substantif infierno.

Essayons avec un autre exemple, à savoir le substantif diablo, qui vient du latin tardif « dĭăbŏlus, ī, m. ([du grec] διάϐολος), le diable, l’esprit de mensonge » (RAE et Gaffiot). Il s’agit également d’un étymon issu de la deuxième déclinaison des noms masculins, dont l’accusatif singulier est donc dĭăbŏlum. De la même manière, le -m final disparaît et le -u atone qui se retrouve donc en position finale s’ouvre en /o/. À l’exception du A, les voyelles post-tonique ont tendance à disparaître, à l’instar du I de nobilem qui devient noble ou du U de tabulam qui évolue en tabla. Ici, cela s’applique au phonème post-tonique /o/. *diábolo devient diablo.

Prenons enfin de verbe nacer (naître), qui apparaît à la troisième personne du pluriel à l’imparfait de l’indicatif : nacían. En latin, « ils/elles naissaient » se dit nascebantur (du verbe déponent nascor, nascĕris, natus sum, nata sum, natum sum…, – , nasci). Bon, ça paraît tordu… Je vais essayer avec un autre mot. 😉

Derecha (droite) vient de « dīrēctus (dērēctus), a, um, part. de dirigo pris adjt, […] qui est en ligne droite ». On part de l’accusatif féminin dīrēctam, où le -m final est élidé. Le /i/ long de la syllabe initiale devrait se maintenir, mais semble s’ouvrir en /e/. En fait, il ne s’agit pas d’une aperture, puisque dērēcta(m) est une variante de dīrēcta(m) en latin. Le groupe consonantique CT se palatalise en /tʃ/ sous l’influence d’un yod. Le /k/ se vocalise en dans un premier temps en Y, empêchant la diphtongaison du E tonique en IE. Le groupe /kt/ évoluera donc en /Yt/ avant de se palataliser en /tʃ/. À l’instar de noctem qui devient noche, dērēctam se transforme au fil du temps en derecha.

  • Exposé de la morphosyntaxe

Chez Quevedo, les laísmos, leísmos et loísmos sont assez fréquents. Dans cet extrait, nous ne repérons qu’un cas de leísmo, dans la réplique suivante : “¿Venta aquí, señor, ni mesón? ¿Cómo queréis que le haya en este camino, si es el de la virtud?” Ici, le pronom personnel le est inapproprié, puisqu’il ne remplit pas une fonction de COD, mais de COI renvoyant à venta et à mesón. Collectivement, ces deux substantifs donnent lieu à un masculin pluriel, donc le pronom COD devrait être los.

À ce stade de l’évolution de la langue, on note des cas d’enclise à la suite de verbes conjugués à la première personne du singulier au passé simple : Halléme. Cet usage n’est plus en vigueur en espagnol contemporain.

On note aussi quelques cas de construction partitive, avec le possessif contractant la préposition de avec un pronom personnel (dél), ou une contraction du même type avec le démonstratif neutre esto, ce qui donne desto. Cela est typique de l’espagnol archaïque et existe encore en portugais.

  • Rubrique de sémantique et pragmatique

La sémantique est la branche de la linguistique qui étudie la question du sens. La pragmatique est un autre champ des sciences du langage, assez récent. Si vous voulez en savoir plus, vous auriez pu lire il y a encore quelques mois un article de Jacques Moeschler qui n’est plus en ligne. À titre personnel, j’ai eu des cours de pragmatique à la fac il y a un certain nombre d’années. Je n’y comprenais absolument rien, les autres étudiants non plus, et le prof sans doute pas beaucoup plus que nous. À l’heure où je publie cet article, nous sommes à moins de 13 heures du moment où je recevrai mon sujet. J’ai donc autre chose à faire que de me casser la tête sur cette discipline ésotérique (dont dormir une nuit à peu près complète). Ainsi, je vais me concentrer sur la sémantique.

Quelques mois plus tard, je mets à jour cet article alors que je prépare un autre concours où la maîtrise de notions linguistiques est importante. Dans ce contexte, je viens de regarder une vidéo qui explique clairement cette discipline complexe. Si vous souhaitez approfondir ce sujet, n’hésitez pas à la visionner :

À ce titre, je relève surtout le subjonctif futur dans te agradare el discurso, qui fait référence à une éventualité dans le futur. En effet, s’il lit le prologue, le lecteur n’a pas encore commencé le Rêve de l’Enfer. Il le lira éventuellement dans le futur et le fait qu’il lui plaise relève d’une éventualité encore plus faible. Le futur du subjonctif n’est quasiment plus utilisé en espagnol, sauf dans certains documents juridiques.

  • Traduction

PROLOGUE À L’ATTENTION DU LECTEUR INGRAT ET INCONNU

Tu es si pervers que je ne t’ai même pas flatté en t’appelant « pieux », « bienveillant » ou encore « attentionné » dans les autres discours afin que tu ne me persécutes guère ; et, après t’avoir désillusionné, je veux converser avec toi en toute franchise. Ce discours est celui de l’enfer ; ne me traite pas de médisant parce que je parle mal de ceux qui s’y trouvent. En effet, il est impossible qu’il y ait là-bas quelqu’un de bon. S’il te semble long, il est dans ta main : prends l’enfer qui te suffit et tais-toi. Et, si quelque chose ne te semble pas bien, puisse le pieux passer outre et puisse le sage le changer, car errer est le propre de l’homme tandis qu’être ferré est le propre des bêtes et des esclaves. Si c’est sombre, l’enfer n’a jamais été clair ; si c’est triste et mélancolique, je n’ai pas promis de rires. Je te demande seulement, lecteur, et je te conjure même par tous les prologues, de ne pas me prêter de fausses intentions et de ne pas offenser par ta malice mon bon zèle. Car, premièrement, je respecte les honneurs dus aux personnes et je ne réprimande que sur les vices ; je médis contre les négligences et les excès de certains professionnels sans toucher à la pureté de leur métier ; enfin, si ce discours ne te plaît point, tu t’arrêteras [de lire] et, si tu ne le fais point, peu importe, car moi, je n’obtiens rien ni de toi ni de lui. Dieu te garde.

DISCOURS

Moi, dans le Rêve du Jugement, je vis tant de choses et, dans L’huissier possédé, j’entendis une partie de celles que je n’avais pas vues. Je sais bien que les rêves sont le plus souvent une tromperie de l’imagination et un loisir de l’âme, et que le diable n’a jamais dit la vérité, car il ne connaît pas avec certitude les choses que Dieu nous cache de manière juste. Néanmoins, je vis, guidé par mon ange gardien, ce qui suit, par la providence particulière de Dieu ; cet esprit vint pour m’apporter, dans la peur, la paix authentique. Je me trouvai en un lieu favorisé de nature par l’aimable quiétude, où, sans malice, la beauté divertissait la vue (un ressourcement bucolique muet) et où, sans réponse humaine, les sources conversaient parmi les galets, de même que les arbres à travers leurs feuilles. Peut-être l’oiseau chantait-il ; je ne sais pas précisément s’il le faisait de lui-même ou en remerciement [à ces éléments minéraux et végétaux] pour leur harmonie. Voyez à quel point notre désir est en pèlerinage, qui n’a trouvé la paix en rien de cela. Je levai les yeux, envieux de voir un quelconque chemin sur lequel chercher de la compagnie et je vois, chose digne d’étonnement, deux sentiers qui naissaient à même endroit, et l’un s’éloignait de l’autre, comme s’ils se fuyaient mutuellement. Celui de droite était si étroit qu’il n’admet aucun renchérissement et était, du fait du peu de gens qui l’empruntaient, plein de buissons d’épines, d’irrégularités sur le sol à fouler et de mauvaises stations. Malgré tout, je vis quelques voyageurs qui s’évertuaient à le suivre, mais, comme ils marchaient pieds nus et dénudés, ils perdaient en cours de route la peau pour certains, les bras pour d’autres, ou la tête, ou encore les pieds, et tous étaient jaunes et maigres. Néanmoins, je remarquai qu’aucun de ceux qui avaient emprunté ce chemin ne regardait en arrière ; au contraire, tous allaient de l’avant. Dire qu’on puisse y voyager à cheval est risible. Je demandai à l’un de ceux qui s’y trouvaient si je pouvais traverser ce désert à cheval. Il me répondit : – Saint Paul a laissé le sien pour [pouvoir] faire le premier pas sur ce sentier. Et je regardai, avec tout cela, et ne vis aucune la trace de pas d’aucune bête. Et ce fut chose étonnante qu’il n’y eût aucune marque de roue de voiture [hippomobile], ni à peine de signes attestant qu’il y n’eût jamais quelqu’un qui marchât par-là. Effrayé par ceci, je demandai à un mendiant qui était en train de se reposer et de reprendre haleine s’il y avait, par hasard, des tavernes sur ce chemin ou des auberges dans les lieux d’étape.

Il me répondit :

– Une taverne ici, monsieur, ou même une auberge ? Comment pourrait-il y avoir de cela sur ce chemin ? Vous voyez bien c’est celui de la vertu ! Sur le chemin de la vie, [me] dit-il, le point de départ est la naissance, vivre revient à cheminer, l’auberge est le monde et, lorsqu’on la quitte, il n’y a qu’un seul jour de marche bien bref entre le monde et le châtiment ou la gloire.

Sur ces mots, il se leva et dit :

– Dieu vous garde ! En effet, sur le chemin de la vertu, c’est perdre son temps que de s’arrêter et il est dangereux de répondre à qui interroge par curiosité et non en vue du salut de son âme.

Source : Francisco de Quevedo, Los Sueñoshttps://freeditorial.com/es/books/sueno-del-infierno/readonline [consultée le 14  juin 2024]

Voilà pour l’aperçu d’une épreuve de linguistique à l’agrégation externe d’espagnol. C’est en tout cas la production d’un candidat parmi d’autres et je n’ai aucune assurance de la note que le jury attribuerait à ce contenu. Si, après la lecture de la dernière section, vous cherchez un traducteur ou une traductrice compétent(e) pour traduire une œuvre du Siècle d’or, le mode d’emploi d’une machine à café ou un document médical sur les bienfaits du sommeil, cliquez sur ce lien ! 😉

Jean O’Creisren


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« Huit » et « nuit » : pourquoi ces mots se ressemblent-ils dans un certain nombre de langues ?

« Huit » et « nuit » se ressemblent en français, de même qu’ocho et noche en espagnol, eight et night en anglais ou encore Acht et Nacht en allemand et en néerlandais. Et nous pourrions allonger cette énumération avec oito et noite en portugais, otto et notte en italien, opt et noapte en roumain, aetta et natte en suédois, ainsi qu’(h)ocht et oíche en gaélique irlandais. La liste n’est pas exhaustive et vous pouvez trouver différentes occurrences sur ce forum.

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Quoi qu’il en soit, cela ne concerne que certains types de langues, apparentées entre elles, à savoir les langues romanes, les langues germaniques et les langues gaéliques (sous-branche des langues celtiques). Tous ces idiomes font partie de la famille indo-européenne, donc ont une origine commune.

Lisant actuellement Historia de la lengua española, de Rafael Lapesa[1], j’ai trouvé un passage qui apporte certains éléments de réponse à cette question. Voici la traduction que je vous propose :

« Dans presque tous les pays de langue romane où les Celtes étaient présents, le groupe de phonèmes latin /kt/ a évolué en /it/ ou en /ĉ/[2], des résultats dans lesquels se retrouvent les langues romanes occidentales (lat. nocte, factu > port. noite, feito ; esp. noche, hecho ; cat. nit, fet ; prov. nuech, fach ; fr. nuit, fait). La première phase de ce phénomène (relâchement du phonème /k/ en [χ], un son correspondant au j du castillan moderne) apparaît dans des inscriptions gauloises et est généralisée en gaélique irlandais. Dans des inscriptions celtibères, on peut lire Rectugenus, ainsi que sa contraction Rectugeno, qui devrait probablement se prononcer *Reitugeno ; ce nom évoque le personnage même de Rhetogenès, héro de Numance[3] mentionné par Appien. Comme le groupe /ks/ a suivi une transformation analogue à celle de /kt/ (lat. laxare > port. leixar ; esp. lexar ; fr. laisser), d’importance similaire, ce phénomène pourrait être également d’origine celtique. »

Cet extrait d’un ouvrage de référence en philologie montre donc que le nuit et huit se terminaient de la même façon en latin. Peut-être était-ce aussi le cas dans les langues celtiques des pays conquis[4]. Quoi qu’il en soit, les langues italiques et celtiques étaient assez proches, au point que certains linguistes parlent d’un rameau italo-celtique[5] au sein de la famille indo-européenne. Cette origine commune expliquerait pourquoi nuit et huit de terminent de la même façon dans les langues romanes et gaéliques.

Que dire alors de la coïncidence dans des langues germaniques, comme l’allemand, le néerlandais, le suédois ou l’anglais ?

Il se trouve que les langues germaniques font également partie de la grande famille indo-européenne. La génétique prouverait que les habitants d’Europe occidentale (Celtes, Latins et Germains) sont assez homogènes génétiquement, et différents en la matière des Européens orientaux (notamment les Slaves et les Baltes). En effet, les Indo-européens auraient conquis l’Europe occidentale plus tard que les territoires eurasiens situés plus à l’Est, par des conquêtes ayant eu lieu entre -2200 et -1800, du fait de leur supériorité en technologies militaires. En effet, on pense que leurs ancêtres yamnayas avaient été les premiers à domestiquer le cheval et à inventer le char. À cette époque, on commençait à maîtriser la métallurgie du bronze et le seul endroit où se trouvaient réunis les gisements nécessaires à cet alliage (cuivre et étain) était la Bohême (actuelle République tchèque). Les Indo-européens qui y étaient installés pouvaient donc s’imposer grâce à leurs armes plus solides. Néanmoins, à cette période, certains pensent qu’ils ont apporté leurs gènes en décimant la population masculine, mais pas encore leur langue sur tous ces territoires (hormis peut-être par endroit, comme dans le cas des Lusitaniens à l’Ouest de la péninsule Ibérique). Cette hypothèse est aujourd’hui remise en question. Actuellement, les historiens pensent plutôt que les hommes yamnayas étaient des guerriers forts et dominants, bien placés dans la hiérarchie des clans mêlés, dont le prestige social séduisait davantage les femmes autochtones que les mâles issues de leur ethnie. Vers -500, les Celtes ont imposé leur langue indo-européenne sur de larges territoires, du fait de leur maîtrise d’un nouveau métal : le fer. Notons que, d’après certains linguistes, les Daces de l’actuelle Roumanie étaient des Celtes. Comme indice qui va dans ce sens, pour s’adresser à son père, on dit tad en breton et tata en roumain. D’autres spécialistes estiment que le dace était une langue indo-européenne d’une autre branche, apparentée à l’albanais. Quoi qu’il en soit, le roumain est une langue latine également concernée par le rapport huit / nuit. Cette vidéo de la revue historique Hérodote explique tout cela avec clarté et précision :

Pour résumer, la similitude entre huit et nuit dans de nombreuses langues s’explique tout simplement par le fait que ces idiomes ont une origine commune remontant à une période assez récente à l’échelle de l’histoire de l’humanité, à savoir l’Antiquité.

Jean O’Creisren


[1] D’après Rafael Lapesa, Historia de la lengua española, Gredos, Madrid, 2022, p. 49, point 7. Traduction inédite de Jean O’Creisren.

[2] Son [tʃ], comme dans l’espagnol chico / chica ou l’anglais cheap.

[3] Ville celtibère ayant résisté pendant une vingtaine d’années à l’invasion romaine, au milieu du IIe siècle avant Jésus-Christ.

[4] gaulois pour la France, langues hispano-celtiques (dont celtibère) pour l’Espagne centrale et occidentale, éventuellement lusitanien pour le Portugal et dace pour la Roumanie (bien que les philologues ne s’accordent pas quant à la celticité de ces deux derniers peuples indo-européens).

[5] Les langues italiques comprenaient l’osque, l’ombrien, le vénète, le messapien, le rhétique et le latin (plus d’informations sur ce lien). Seule cette dernière a donné naissance à des idiomes encore parlés aujourd’hui, les langues romanes. Les langues celtiques se répartissaient en 5 branches sous l’Antiquité, à savoir le gaulois, le celtibère et le lépontique sur le continent, ainsi que les langues brittoniques et gaéliques dans les Îles britanniques. Seuls les deux rameaux insulaires ont traversé les siècles jusqu’à nos jours. Les langues brittoniques incluent le gallois, le cornique et le breton (qui ne descend pas du gaulois, mais a été apporté en Armorique par des Celtes de Grande-Bretagne fuyant les invasions anglo-saxonnes aux Ve et VIe siècle). La branche gaélique inclut les gaéliques irlandais et écossais, ainsi que le mannois (ou manxois), parlé sur l’Île de Man.


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L’Esprit Saint nous est donné ! Alléluia ! Oui, nous fêtons la Pentecôte, jour où nous sommes appelés à témoigner de l’amour du Christ jusqu’aux extrémités de la Terre.

Je ne sais pas pour vous, mais je suis un fan du Paraclet ! J’invoque le Saint-Esprit dès que j’ai une décision importante à prendre, quand je dois tenir avec quelqu’un une discussion profonde ou lui écrire un message qui requiert une extrême délicatesse… Si vous êtes croyant, je vous encourage à faire de même ! 😊

Avant d’entrer dans cette réflexion, je vous invite donc à prier l’Esprit Saint, par exemple par ce beau chant

Le jour de la Pentecôte, l’Esprit Saint fut donné aux disciples du Christ sous forme de « langues qu’on aurait dites de feu » (Ac 2, 3). Image par Gerd Altmann de Pixabay.

La Bonne Nouvelle de la Résurrection s’adresse à tous les hommes de tous les peuples. À chacun, quelle que soit sa langue. Et justement, je compte aujourd’hui analyser avec vous le récit de la Pentecôte sous l’angle linguistique. Je ne sais pas si cela a déjà été fait, mais voici ce qu’un linguiste passionné peut dire sur le texte des Actes des Apôtres

Après cette analyse scientifique, nous tenterons d’en tirer quelques conclusions théologiques.

Tout d’abord, qu’enseigne la Bible à ce sujet ? Voici le récit de la Pentecôte selon saint Luc :

Quand arriva le jour de la Pentecôte, au terme des cinquante jours, ils se trouvaient réunis tous ensemble. Soudain un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent : la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière. Alors leur apparurent des langues qu’on aurait dites de feu, qui se partageaient, et il s’en posa une sur chacun d’eux. Tous furent remplis d’Esprit Saint : ils se mirent à parler en d’autres langues, et chacun s’exprimait selon le don de l’Esprit. Or, il y avait, résidant à Jérusalem, des Juifs religieux, venant de toutes les nations sous le ciel. Lorsque ceux-ci entendirent la voix qui retentissait, ils se rassemblèrent en foule. Ils étaient en pleine confusion parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient. Dans la stupéfaction et l’émerveillement, ils disaient : « Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte, sa langue maternelle ? Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, de la province du Pont et de celle d’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Égypte et des contrées de Libye proches de Cyrène, Romains de passage, Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes, tous nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu. » Ils étaient tous dans la stupéfaction et la perplexité, se disant l’un à l’autre : « Qu’est-ce que cela signifie ? » D’autres se moquaient et disaient : « Ils sont pleins de vin doux ! » Alors Pierre, debout avec les onze autres Apôtres, éleva la voix et leur fit cette déclaration : « Vous, Juifs, et vous tous qui résidez à Jérusalem, sachez bien ceci, prêtez l’oreille à mes paroles. Non, ces gens-là ne sont pas ivres comme vous le supposez, car c’est seulement la troisième heure du jour (…). Il s’agit de Jésus le Nazaréen, homme que Dieu a accrédité auprès de vous en accomplissant par lui des miracles, des prodiges et des signes au milieu de vous, comme vous le savez vous-mêmes. Cet homme, livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu, vous l’avez supprimé en le clouant sur le bois par la main des impies. Mais Dieu l’a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort, car il n’était pas possible qu’elle le retienne en son pouvoir (…). »

Source : Lc 2, 1-15 ; 22-24 (texte copié sur le site de l’AELF).

Le jour de la Pentecôte, chacun entend les apôtres prêcher dans sa langue maternelle. Mais quelles langues parlaient les peuples cités dans ce passage ?

  1. « Parthes, Mèdes et Élamites »

Les Parthes, les Mèdes et les Élamites venaient d’Iran. L’Empire parthe était le grand rival de l’Empire romain. Comme les Perses, les Parthes et les Mèdes parlaient des langues indo-iraniennes. Ce groupe linguistique se rattache à la famille indo-européenne. Aujourd’hui, il inclut notamment le persan (ou farsi), le kurde (qui est peut-être le lointain descendant de langue mède) et certaines langues indiennes (comme l’hindi et l’ourdou).

En revanche, les Élamites parlaient un idiome qui n’a rien à voir avec les langues indo-européennes. L’élamite faisait peut-être partie des langues dravidiennes, dont les survivantes sont aujourd’hui parlées au sud de l’Inde. Selon certains linguistes, l’élamite serait donc un lointain cousin du tamoul. Mais ce rapprochement ne fait pas consensus au sein de la recherche en linguistique. Certains l’associe à certaines langues caucasiennes, voire aux langues altaïques, comme le turc ou le mongol. D’autres spécialistes disent que celle langue ne se rattache à aucune famille connue. D’après eux, ce serait donc un isolat, comme le basque.

La dernière source écrite connue en langue élamite date de l’époque d’Alexandre le Grand. Néanmoins, il est très probable que cet idiome fût encore parlé à l’époque du récit des Actes des apôtres. En effet, certains historiens pensent que sa version la plus récente se serait éteinte après l’an mil.

Pour plus d’informations sur la civilisation élamite, je vous invite à cliquer sur ce lien. Si vous souhaitez accéder aux recherches les plus récentes sur l’écriture élamite, cet article de vulgarisation peut vous intéresser.

  • Les « habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce… »

Les habitants de la Mésopotamie et de la Judée parlaient à cette époque des langues sémitiques, comme l’araméen.

En revanche, ceux de « la Cappadoce, de la province du Pont et de celle d’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie » venaient tous d’Asie Mineure, soit l’actuelle partie asiatique de la Turquie. Au Ier et au IIe millénaire avant Jésus-Christ, les langues anatoliennes étaient une branche de la famille indo-européenne parlée dans la région. Elles étaient notamment pratiquées par les Hittites. Cette branche a aujourd’hui disparu. Je ne saurais pas vous dire s’il en restait des traces à l’époque où se déroule le récit de la Pentecôte. Elles ont dû perdre du terrain devant l’influence du grec dans la partie orientale de l’Empire romain. Comme cette histoire se déroule au début de notre ère (difficile d’annoncer la résurrection de Jésus avant sa naissance 😉), il est possible que les langues anatoliennes aient déjà disparu au moment de l’énonciation. Néanmoins, cette source estime qu’elles se sont éteintes au cours des premiers siècles de l’ère chrétienne. En effet, le livre des Actes des Apôtres (chapitre 14), les habitants de Lystres communiquent en lycaonien, une langue qui n’est pas comprise par Paul et Barnabé. D’aucuns affirme qu’il s’agit d’un dialecte grec (dans ce cas, il serait étonnant que les deux missionnaires hellénisés ne l’entendissent guère) ; d’autres sources estiment que l’origine de cette langue est incertaine et que l’étymologie du toponyme « Lycaonie » serait anatolienne. Les Phrygiens parlaient une langue helléno-phrygienne, donc une langue indo-européenne apparentée au grec. Notons que le récit des Actes des Apôtres ne mentionne pas les Galates, autre peuple anatolien de l’époque. Ces derniers parlaient une langue celtique, donc également indo-européenne. C’est plus tard qu’ils ont été évangélisés par l’apôtre Paul. Pour en savoir plus sur les langues anatoliennes, vous pouvez cliquer sur ce lien.

  • « habitants (…) de l’Égypte et des contrées de Libye proches de Cyrène »

Ces locuteurs parlaient des langues chamito-sémitiques (ou afro-asiatiques). Ce groupe inclut aujourd’hui la branche berbère (certainement parlée par les habitants « des contrées de Libye proches de Cyrène »), la branche égyptienne (certainement la langue copte dans le texte de Luc), la branche sémitique (mentionnée ci-avant et ci-après), les langues tchadiques (parlées au Sahel) ainsi que les langues couchitiques et, selon certains linguistes, les langues omotiques, parlées dans la Corne de l’Afrique. Pour en savoir plus sur cette famille de langues, je vous invite à consulter cet article d’Universalis.

  • « Romains de passage, Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes »

Les Romains parlaient bien évidemment latin. Cette langue qu’on ne présente pas est la mère des langues romanes, comme le français, l’espagnol, l’italien, le portugais, le roumain et quelques langues régionales et autres dialectes. Certains linguistes considèrent que les langues latines et celtiques font partie d’un même groupe, appelé « langues italo-celtiques ».

Les Juifs de Palestine parlaient araméen ou hébreu, deux langues sémitiques. La langue arabe se rattache également à cette branche de la famille afro-asiatique. Elle est donc très proche de l’hébreu ! On veut nous faire croire qu’Israéliens et Palestiniens ne pourront jamais s’entendre, mais ils parlent des langues sœurs !

Enfin, les Grecs et les Crétois parlaient grec ancien. Il s’agit d’une langue helléno-phrygienne, de la famille indo-européenne.

CONCLUSION

Après ce développement scientifique, nous allons tenter d’en tirer quelques conclusions théologiques. Pour ce faire, nous allons compléter cet exposé linguistique avec une lecture symbolique et spirituelle du texte de la Pentecôte.

Si l’on considère que tous les peuples cités dans les Actes des Apôtres parlaient une langue propre[1], cela nous fait trois familles linguistiques :

  • Langues indo-européennes
  • Langues chamito-sémitiques
  • Langues dravidiennes, caucasiennes, altaïques ou (plus probablement) isolat.

Tout d’abord, ces familles de langues représentent aujourd’hui une imposante majorité des locuteurs qui composent l’humanité. On y retrouve une grande partie des idiomes les plus largement pratiqués : l’hindi, l’anglais, l’espagnol et le français font partie de la famille indo-européenne. L’arabe est une langue sémitique. En 1999, on estimait que le tamoul, langue dravidienne, était parlé par 74 millions de personnes, un nombre qui a certainement augmenté depuis.

D’autre part, le chiffre 3 est hautement symbolique d’un point de vue chrétien. Pouvons-nous y voir une manifestation de la Sainte Trinité[2], le jour où la troisième Personne se fait connaître ? Cette effusion de l’Esprit ne nous invite-t-elle pas à entrer dans l’amour infini qui L’unit au Père et au Fils ? À la Pentecôte, le Paraclet révèle-t-Il le Dieu un et trine jusque dans cette classification linguistique ?

Et si nous divisons ces familles en groupes (ou en « branches »), apparaît le résultat suivant :

  1. Langues indo-européennes : 4 groupes (branche indo-iranienne, branche helléno-phrygienne, branche italo-celtique et éventuellement branche anatolienne)
  2. Langues chamito-sémitiques : 3 groupes (branche sémitique, branche égyptienne et branche berbère)
  3. Langues dravidiennes, caucasiennes, altaïques ou isolat : 1 groupe (élamite)

Cela fait donc 8 groupes linguistiques différents. Or, selon Steve Desrosiers, le chiffre 8 symbolise, entre autres, l’universalité et l’infini. Pour plus de précisions à ce sujet, vous pouvez lire les pages 52 à 56 de son ouvrage disponible en libre accès Les nombres : symbolisme et propriétés. Mon analyse est donc que l’Esprit Saint appelle toute l’humanité à entendre la Bonne Nouvelle de la Résurrection du Christ. Et par cet événement cosmique, Dieu nous invite tous à la vie éternelle. 😊

Dans le récit de la tour de Babel, l’apparition des langues sert à diviser une humanité qui voulait s’élever sans Dieu. Le livre de la Genèse nous apprend en effet que l’homme ne peut « se faire un nom » s’il exclut son Créateur de ses rêves de grandeur. Pour plus d’informations sur l’interprétation chrétienne de ce passage biblique, vous pouvez lire ce bref article.

Considérée comme l’anti-Babel, la Pentecôte vient rassembler l’humanité malgré sa diversité linguistique. Saint Irénée de Lyon l’exprime très clairement dans ce passage :

« C’est l’Esprit, au dire de Luc, qui est descendu après l’Ascension du Seigneur sur les Apôtres à la Pentecôte, et qui a pouvoir sur tous les peuples pour les introduire à la vie et leur ouvrir la nouvelle Alliance. C’est pourquoi, s’unissant à toutes les langues, ils chantaient un hymne à Dieu. L’Esprit ramenait à l’unité toutes les races éloignées, et offrait au Père les prémices de tous les peuples. » (source : AELF)

Derrière ces 3 familles de langues qui couvrent une grande partie de l’humanité, la Terre entière (symbolisée par le chiffre 8) entend parler de Dieu dans sa langue maternelle.

À travers ces chiffres (3 et 8), le Dieu trinitaire manifeste qu’Il est le Dieu de tous les peuples. Par ailleurs, cette diversité linguistique indique que le Saint-Esprit nous appelle à annoncer Jésus à l’ensemble de l’humanité. Allons donc proclamer que Dieu est amour et qu’Il aime infiniment chaque être humain ! C’est là le message principal de la Pentecôte !

Jean O’Creisren


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[1]  Certes, cela n’est pas sûr historiquement parlant, mais le sens d’un texte biblique se situe parfois à un autre niveau. Dans l’hypothèse où les langues anatoliennes fussent encore parlées à l’époque, les chiffres avancés sont exacts.

[2] Concernant la Trinité et le Saint-Esprit, sainte Hildegarde de Bingen a reçu des visions reconnues par l’Église catholique. Vous pourrez en lire une sur ce lien.