L’aménagement du territoire à Barcelone à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle

Ces derniers jours, le pape Léon XIV a inauguré la tour du Christ de la Sagrada Família, dans une cérémonie grandiose que vous pourrez visionner ci-dessous :

Barcelone est notamment célèbre pour son architecture moderniste. Qui ne connaît pas Gaudí, à qui nous devons non seulement l’église la plus haute du monde, mais aussi, entre autres, la Casa Batlló et le Parc Güell ? Déjà riche d’une histoire passionnante, qui remonte à la conquête romaine de la péninsule Ibérique, la Cité comtale a connu une véritable transformation à partir de la révolution industrielle. Dans cet article, nous nous intéresserons à l’urbanisation de cette métropole entre le milieu du XIXe siècle et la Guerre civile espagnole (1936-1939).

Avant d’entrer dans les détails, il convient de définir un concept central de notre réflexion :

L’aménagement du territoire désigne l’ensemble des politiques mises en œuvre pour encadrer ou infléchir les évolutions d’un territoire généralement à l’échelle de l’État en fonction de choix politique et du contexte. L’aménagement est l’une des formes de l‘appropriation d’un territoire. La racine latine d’aménagement, manere, évoque la maison, le manse, le manoir. Aménager comme emménager ou déménager fait allusion, originellement, à l’espace domestique et à des actions de la vie quotidienne. L’un des objectifs de l’aménagement du territoire peut-être de corriger les déséquilibres. […].

Les champs d’application des politiques d’aménagement du territoire peuvent être divers : armatures et réseaux urbains ; planification et priorités en matière d’infrastructures et de grands équipements considérés comme « structurants » ; développement, localisation, relocalisation des activités productives ; définition et localisation de pôles d’innovation et de recherche et développement ; aménagement des régions à spécialisation territoriale (tourisme, montagne, littoral) ; prise en compte des dimensions supranationales et transfrontalières ; préoccupations dites de « développement durable ».

L’aménagement du territoire est apparu comme un domaine d’action autonome, identifié dans les politiques globales des États développés au cours des années 1930 et il s’est généralisé dans les années 1950. C’est par leurs politiques d’aménagement du territoire que les acteurs publics agissent pour corriger les déséquilibres et orienter les développements spatiaux à partir d’une appréhension d’ensemble et d’un projet global et prospectif. Les formes prises par l’aménagement du territoire ont une composante idéologique, dans la mesure où celui-ci consiste à réaliser un projet politique : favoriser les territoires les plus compétitifs pour attirer les entreprises et créer de l’emploi, ou maintenir une offre de services publics dans tous les territoires et pour tous les habitants, sont deux orientations différentes, même si elles ne sont pas nécessairement contradictoires. […].

À partir des années 1980, dans la plupart des pays à économie de marché, puis dans les anciens pays socialistes, l’aménagement a progressivement cessé d’être une politique publique de long terme à visée planificatrice destinée à corriger les déséquilibres d’un territoire. C’est l’époque de la dérégulation et de l’inflexion néolibérale des politiques publiques : l’aménagement est segmenté en grands projets, conduits par des partenariat public-privé : la puissance publique identifie un besoin et lance un appel d’offre, et l’opération est réalisée par des acteurs privés, le plus souvent une grande firme transnationale (grands cabinets d’architecture ou d’urbanisme, multinationales du BTP, géants miniers…). C’est dans ce contexte que fleurissent dans tous les pays, des plus riches aux plus pauvres et encore plus dans les pays émergents, les mégaprojets mobilisant des capitaux privés considérables, mais aussi des investissements publics massifs.

Aujourd’hui, le terme est souvent utilisé sans épithète : l’aménagement (source : ENS).

Maintenant que les jalons conceptuels et spatio-temporels de notre objet d’étude sont posés, voici la question à laquelle nous tenterons de répondre au fil de cet article :

Comment l’espace public a-t-il été aménagé dans la Ville comtale à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, en lien avec l’évolution de la société barcelonaise entre la révolution industrielle et la Guerre d’Espagne ?

Notre réflexion s’articulera autour d’une description plus ou moins chronologique de l’urbanisation de Barcelone.


  1. Barcelone à la fin du XIXe siècle : révolution industrielle, exposition universelle de 1888 et désastre de 1898

Lors du premier tiers du XIXe siècle, l’industrialisation et l’aménagement du territoire dans la Cité comtale sont limités. En effet, la région ne dispose pas des ressources naturelles nécessaires à la première révolution industrielle. Néanmoins, celle-ci pointe son nez, faisant suite à l’étape manufacturière qui s’était déjà opérée au XVIIIe siècle. Tournée vers la Méditerranée, la capitale de la Catalogne dispose déjà d’une longue tradition commerciale. Les centres de formation et l’innovation seront les catalyseurs du développement d’usines, à Barcelone et dans plusieurs villes de sa périphérie (notamment Terrassa, Sabadell, Igualada, Vic, Manrèse et Mataró). Au niveau de l’urbanisation, il est alors interdit de bâtir dans un rayon de 1254 mètres au-delà des remparts de Barcelone, pour des raisons défensives. À cette époque, les usines s’installent surtout dans le quartier populaire du Raval, au sud-ouest de la zone fortifiée. Peu à peu, Barcelone s’imposera comme le moteur industriel de l’Espagne, attirant des ouvriers de toute la Catalogne, mais aussi d’autres régions catalanophones (Valence, îles Baléares) ou castillanophones (notamment Aragon, et sans doute la région de Murcie, ainsi que la province andalouse d’Almería – information à confirmer pour ces deux derniers lieux de provenance).

Au milieu du XIXe siècle, l’explosion démographique lié à cet exode rural et à l’essor économique de la ville impose d’étendre cette dernière au-delà de son mur d’enceinte. En effet, cette construction défensive est désormais obsolète et il est question de l’abattre pour investir les alentours. Jusqu’à présent, cela était interdit, mais le surpeuplement de l’espace urbain (dont la population triple entre 1800 et 1850, passant de 55 000 à 170 000 habitants) produit une densité deux fois plus élevée qu’à Paris. Les rues sont étroites, le soleil ne les éclaire pas suffisamment, l’air ne circule pas assez et les conditions d’hygiène laissent à désirer, notamment à cette époque où sévit l’épidémie de choléra. En 1854, à la suite de manifestations à Barcelone en faveur de la destruction des remparts, Madrid finit par donner son aval. La vieille ville prend le nom de « Quartier gothique » et l’ingénieur militaire Ildefons Cerdà planifie, sur une surface bien plus grande, ce qu’on nommera l’Ensanche[1] en espagnol et l’Eixample en catalan. Contrairement au centre-ville, qui comprend encore aujourd’hui d’étroites ruelles, cette zone nouvellement urbanisée est tracée de grandes avenues, perpendiculaires ou diagonales, afin d’aérer et d’éviter les émeutes barricadées. On y dénombre peu d’espaces verts, mais les blocs d’immeubles se présentent sous formes d’« îlots », soit d’immenses carrés vides, renfermant un jardin à disposition des habitants. Dans les plans originaux, la plupart des blocs étaient ouverts sur un ou deux côtés, permettant de planter des espaces végétalisés ouverts à tous. Aujourd’hui, la plupart sont fermés et la cour intérieure s’est transformée en aire de parcage réservée aux riverains. L’on retrouve derrière ce projet les convictions utopistes et saint-simoniennes du concepteur. En se basant sur ce qui a pu être observé au niveau des conditions de vie dans la Vieille ville surpeuplée, Cerdà calcule ce qui permettrait aux habitants de l’Eixample d’être exposés à la dose idéale de soleil et d’air frais. Par exemple, il calcule que la largeur des avenues doit être de vingt mètres, soit la même distance que la hauteur des bâtiments. Ainsi, lorsque l’astre du jour sera à 45°, la base des édifices sera ensoleillée. De même, afin de favoriser une aération optimale, la longueur du côté des blocs (carrés) est de 113,3 mètres et les boulevards perpendiculaires et diagonaux sont orientés de manière stratégique par rapport aux vents dominants.

Sélectionné en 1859 parmi d’autres projets, le Plan Cerdà prévoit initialement un paysage urbain uniformisé et monotone. Néanmoins, à la fin du XIXe siècle, de nombreuses familles bourgeoises, notamment les tenants des grandes firmes industrielles et les indianos (Espagnols ayant fait fortune en Amérique, souvent, malheureusement, en pratiquant l’esclavagisme, puis revenus dans leur terre natale) vont embellir leurs demeures par un style architectural original, à savoir le modernisme. Comme tous les nouveaux riches de toutes les époques, ils veulent mettre en avant leur réussite et se démarquer. C’est ainsi que la famille Batlló commande à Antoni Gaudí une maison qui fait scandale dans tout Barcelone, notamment par ses représentations d’ossements humains sur la façade. C’est grâce à cette controverse qui occupe l’attention de toute la ville que cet hôtel particulier et son architecte deviennent célèbres. Gaudí a réussi son pari et je me suis inspiré de cette histoire en lançant cette publication sur Facebook.

De même, l’architecte Lluís Domènech i Montaner conçoit la Casa Navàs et la Casa Lleó i Morera. Enfin, la Casa Amatller est l’œuvre de Josep Puig i Cadafalch, un architecte, écrivain, archéologue et politicien qui dirigera, entre 1917 et 1924, la Mancomunitat de Catalunya. Établie en 1914, cette institution entendra diriger le territoire catalan au sein de la nation espagnole, comme une sorte de conseil régional. Abolie pendant les périodes où l’extrême droite gouvernera l’Espagne, elle portera par la suite le nom de « Generalitat ». Notons qu’à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, le catalanisme s’affirme, mais sous un prisme bourgeois et conservateur, sans revendication séparatiste. Sur les façades de ces belles demeures qui embellissent l’Eixample, on aperçoit souvent Sant Jordi (saint Georges), patron de la Catalogne, terrassant le dragon.

De son côté, le prolétariat s’organise également. Mal payés et subissant des conditions de travail infrahumaines, les ouvriers sont souvent mal-logés dans des quartiers excentrés et délaissés par les services étatiques. Lorsqu’ils manifestent pour améliorer leur sort, l’armée réprime durement leurs demandes. Ainsi, l’anarchosyndicalisme prospère et les associations liées à cette idéologie assurent un travail social qui palie l’absence des services de l’État dans les quartiers populaires. Peu à peu, les travailleurs s’unissent face à l’alliance qu’ils perçoivent entre la classe politique, la bourgeoisie, les militaires et le clergé.

En 1885, l’entrepreneur galicien Eugenio Serrano de Casanova remarque que les expositions universelles sont bénéfiques pour les villes où elles sont organisées. Comme tout événement international, elles donnent une visibilité aux métropoles qui les organisent, attirant notamment les investisseurs. En amont, les travaux grandioses entrepris peuvent également s’avérer très rentables sur le long terme. Par exemple, la tour Eiffel a été construite à l’occasion de l’exposition universelle qui s’est déroulée à Paris en 1889. Aujourd’hui, elle représente une manne financière pour notre pays et nous lui devons certainement en partie la première place qu’occupe la France sur le podium mondial de l’accueil de touristes. Serrano de Casanova se rapproche donc de Francisco de Paula Ruis i Taulet, alors maire de Barcelone, et le convainc en 1886 d’organiser l’événement international dans la Cité comtale. Le comité d’organisation est surnommé « le Club des Huit », en raison du nombre de membres qui le composent.Des journalistes viendront du monde entier pour couvrir l’événement. La cathédrale gothique, dont l’extérieur est alors très sobre, doit se faire belle pour séduire les grands de ce monde. On lance donc un appel à projets. Le jeune Antoni Gaudí propose des aménagements originaux, qui ne sont pas retenus. Un autre architecte est recruté sur la base d’un état projeté beaucoup plus conforme aux canons de l’art gothique. Un an après avoir essuyé ce refus, Gaudí entreprend l’édification de la Sagrada Família. Aujourd’hui, cette dernière accueille en moyenne 11 000 visiteurs par jour (ces statistiques sont peut-être même majorées aujourd’hui), quand la cathédrale est seulement fréquentée par 3 000 fidèles au plus fort de son affluence, à savoir, les jours de solennités. Une belle revanche !

Concernant l’édifice le plus visité de Barcelone, il s’agissait (et il s’agit toujours) d’un temple expiatoire, conçu par Francisco de Paula del Villar en 1882. En cette époque de révolution industrielle, l’Église catholique voyait de nouvelles réalités qui égaraient beaucoup d’âmes. L’idée était donc de ne financer la construction de cet édifice religieux que par des dons, afin que les Barcelonais puissent bénéficier d’une indulgence partielle et passer moins de temps au Purgatoire après leur mort. Aujourd’hui encore, la poursuite des travaux de la Sagrada Família est financée par le ticket d’entrée des visiteurs, qui, pour qui y croit, remboursent de cette manière une partie de leur dette contractée envers Dieu et leur prochain. Gaudí lui-même était très croyant et pratiquant. Il assistait à la messe et disait son chapelet tous les jours. Ces habitudes se traduisaient par une vie cohérente avec ses convictions. Entre autres, il connaissait les ouvriers du chantier par leur prénom, faisait tout son possible pour qu’ils soient heureux au travail et avait créé une école gratuite pour que leurs enfants puissent bénéficier d’une formation de qualité. À certaines périodes où les dons manquaient, l’architecte décida de se priver et de demander l’aumône pour que les travailleurs puissent continuer à être rémunérés normalement. Il vivait chichement et donnait toute sa vie pour ce grand projet au service de Dieu.

En 1888, l’exposition universelle s’installe à l’emplacement de l’ancienne citadelle du XVIIIe siècle détruite en 1868 et aménagée en jardin public. C’est là que s’établissent les différents pavillons. Aujourd’hui encore, l’on peut visiter le Parc de la Ciutadella. Ce dernier apparaît en travelling dans une archive filmique bien postérieure à son aménagement en espace vert, intitulé Barcelone, principale ville de la Catalogne (Pathé, 1912) :

Parmi les monuments notables, le Château des Trois Dragons (ancien restaurant de l’événement) est actuellement un musée de zoologie. L’Umbracle est une serre exotique où il est très agréable de faire une pause en été (vous pourrez en avoir un aperçu en visionnant cette vidéo). C’est également dans cette optique qu’a été édifié l’arc de triomphe. Sur le plan événementiel, en cette époque darwiniste et colonialiste, des tribus originaires de différentes parties du monde réalisent des dansent exotiques aux yeux des visiteurs occidentaux. Des innovations révolutionnaires sont présentées au public, comme les couveuses pour les nouveau-nés. Les jeunes parents étaient invités à payer quelques pésètes pour y déposer leur bébé prématuré. L’événement international de cette fin de siècle présente au monde entier la façade d’une capitale économique qui souhaite rayonner au même titre que les capitales politiques. À cette époque, le modernisme est le mouvement artistique qui pointe son nez et s’affiche dans les monuments édifiés pour l’occasion.

À la toute fin du XIXe siècle, des dockers barcelonais sont filmés dans une pellicule des studios Lumière intitulée Déchargement d’un navire. Ce très court témoignage de l’état du port en 1896 montre un ouvrier qui fait des pitreries devant la caméra, tandis que ses camarades lui font visiblement signe de se remettre au travail, car il n’a pas que ça à faire. Ce que ces hommes qui s’activent comme des fourmis n’ont absolument pas compris, c’est que le Septième art, qui n’en est qu’à ses balbutiements, a énormément d’avenir. Seul le docker qui s’autorise une pause non autorisée est assez intelligent pour comprendre que ses mimiques et postures étonnantes seront immortalisées et traverseront les siècles :

  1. Barcelone au début du XXe siècle : l’exposition internationale de 1929 comme horizon, puis la résistance d’une capitale républicaine

En 1908 commencent les travaux d’aménagement de la Via Laietana, une avenue conçue pour la circulation routière, qui se développera au cours du siècle qui commence. Les architectes en charge de la conception de cet axe ne sont autres que Lluis Doménech i Montaner (entre la place de Antonio López et la place de l’Ange), Josep Puig i Cadafalch (entre la place de l’Ange et la rue Saint-Pierre plus bas) et Ferran Romeu (entre la rue Saint-Pierre plus bas et la place Urquinaona). Elle doit son nom au peuple ibérique qui peuplait la région avant l’arrivée des Romains. D’après cette source, 270 bâtiments sont détruits au total, soit 2000 logements. 10 000 personnes sont expulsées de chez elles et, comme la mairie ne prévoit aucun plan de relogement, elles se retrouvent à la rue.

En 1909 a lieu la Setmana Tràgica (Semaine tragique). Au début de l’été, une mobilisation massive est annoncée pour envoyer des soldats au Maroc, afin d’y défendre les intérêts miniers d’une famille bourgeoise. La rumeur court que les enrôlements de force seront nombreux en Catalogne. Le syndicat Solidaridad Obrera convoque donc une grève pour le 26 juillet. Celle-ci dégénère, notamment car certains manifestants s’en prennent à des chauffeurs de tram non-grévistes qu’ils nomment esquirols (mot catalan signifiant « écureuils »). Bien vite, le mouvement social se transforme en émeute de grande ampleur. Des barricades sont dressées en différents points du Quartier gothique (le plan Cerdà avait conçu l’Eixample de telle sorte que cela soit impossible dans cette zone), la moitié des édifices religieux barcelonais est incendiée, des tombes de religieuses sont profanées et trois prêtres sont assassinés. En effet, l’Église catholique est perçue comme une alliée de l’élite bourgeoise, qui exploite les travailleurs. Si elle exerce aussi des œuvres de charité, celles-ci sont vues comme une forme de condescendance humiliante par les « pauvres » qui en bénéficient. Les ouvriers se sentent persécutés par une alliance entre le clergé, le patronat et la monarchie des Bourbons (en particulier l’armée, qui réprime violemment les manifestations qui réclament des droits que nous considérons aujourd’hui comme fondamentaux). Cette alliance est illustrée par cette archive filmique des studios Lumière, Régiment d’artillerie sortant de la messe (1897) :

Parmi ces trois institutions qui exercent une forme de violence institutionnelle, l’Église est sans doute celle qui persécute le moins le prolétariat. Ses œuvres de charité sont certes maladroites, mais elles ont le mérite d’exister. Pourtant, elle est la seule à subir l’ire des masses populaires qui se vengent de cette triple oppression. Pourquoi ? Sans doute parce qu’elle est beaucoup plus faible que la bourgeoisie et l’armée. Après le rétablissement de l’ordre, Francesc Ferrer i Guàrdia est tenu responsable de l’insurrection et exécuté au terme d’un jugement sommaire, qui manque de preuves. Ce penseur libertaire est le fondateur de l’Institution libre d’enseignement (ILE). À cette époque, le catholicisme détient quasiment le monopole de l’enseignement et le courant laïque de cette organisation est perçu par le clergé comme une menace. Cette exécution sommaire fait scandale tant localement qu’à l’échelle nationale et internationale. L’année suivante est fondée la Confédération nationale du travail (CNT), un syndicat anarchiste qui rassemble plus d’un million d’affiliés dans toute l’Espagne, dont 40 % à Barcelone. Cette dernière s’affirme peu à peu comme une ville républicaine et de gauche, ce qui paramétrera la suite de son histoire politique.

Si le prolétariat s’ancre dans l’Internationale libertaire, le patronat reste catalaniste et conservateur. En 1914, la Mancomunitat est fondée. Cette année-là, une exposition internationale était censée se tenir dans la Ville comtale, mais elle est reportée à cause du conflit mondial, auquel l’Espagne ne participe pas. L’événement est notamment orchestré par Josep Puig i Cadafalch, l’architecte qui a conçu, entre autres, la Casa Amatller. Ce politicien de la droite régionaliste a compris qu’un tel événement permettra d’attirer l’attention de la communauté internationale et entend faire de Barcelone le « nouveau Paris du Midi ». Il intègre une commission où sont représentées diverses instances catalanistes. Aux côtés de Cadafalch y siègera notamment Francesc Cambó, autre leader catalaniste, républicain et ultraconservateur, cofondateur de la Ligue régionaliste de Catalogne. Après avoir hésité, ils choisissent d’installer l’exposition sur la montagne de Montjuïc, à proximité du port. Ce lieu est déclaré « espace d’utilité publique ». Un millier de familles en est exproprié et est relogé.

En 1916, le réalisateur italien Mario Caserini crée un documentaire tourné à Barcelone à des fins touristiques. Ayant beaucoup recours au travelling (notamment depuis le tramway), cette archive filmique donne une idée de l’aménagement du territoire et de l’urbanisation à cette époque. On y voit entre autres la cathédrale gothique avec sa façade embellie, la Casa Milà déjà sur pied, le Passeig de Gràcia et les Rambles déjà largement motorisés (des piétons pressent d’ailleurs le pas lorsqu’ils traversent, afin de ne pas se faire renverser), l’Arc de Triomphe, le Parc de la Citadelle, etc. Voici le document en question :

Filmé en août 1917, le document La huelga general de agosto en Barcelona met en scène des militaires ayant réprimé des grèves ouvrières dans le sang. L’espace urbain y est représenté de manière diverse. En effet, on y voit à la fois le centre-ville et les faubourgs pris d’assaut par les artilleurs. En revanche, les grévistes ne sont absolument pas représentés. L’objectif de cette pellicule est de dépeindre les forces armées comme des héros, donc de faire la propagande du régime en place :

La huelga general de agosto en Barcelona

L’aménagement du territoire comprend aussi les espaces verts. L’ingénieur forestier, urbaniste et paysagiste français Jean Claude-Nicolas Forestier et l’architecte, urbaniste et paysagiste catalan Nicolau Maria Rubió i Tudurí conçoivent les jardins qui embelliront le site de l’exposition. Monjuïc s’orne donc d’espaces végétalisés à partir de plantes endémiques du littoral méditerranéen, parmi les terrasses, fontaines et pergolas.

Josep Puig i Cadafalch érige sur l’avenue d’Amérique (aujourd’hui « avenue Marie-Christine ») quatre colonnes ioniques symbolisant les quatre barres gueules qui traversent de manière verticale les armoiries du Comté de Barcelone. Les travaux se terminent en 1923. Cette même année, Miguel Primo de Rivera prononce un coup d’État et instaure une dictature d’extrême-droite hostile au catalanisme, aux identités régionales en général et aux idées de gauche. En effet, l’insécurité régnait dans toute la péninsule, et plus particulièrement à Barcelone. Entre 1917 et 1923, l’Ensanche est en proie au pistolerisme. Des attentats ciblés au pistolet sont perpétrés de part et d’autre entre patrons et leaders syndicalistes. En six ans, cette guerre sans merci fait 424 morts. Lorsque le militaire propose au roi Alphonse XIII de s’imposer comme chef du gouvernement et de rétablir l’ordre par la force, le monarque accueille sa demande de manière très favorable. La bourgeoisie barcelonaise voit cela d’un très bon œil, bien que ses idées catalanistes se voient malmenées. Entre autres, la Ligue régionaliste de Catalogne sera évincée de l’organisation de l’exposition internationale. Par ailleurs, le « Village catalan » qui devait à l’origine être construit dans la Cité comtale sera transformé en « Village espagnol ». En 1927, alors que la dictature de Miguel Primo de Rivera (1923-1930) nie la spécificité culturelle de la Catalogne et lui refuse toute autonomie politique, Francisco Cambó et José María de Nadal introduisent le concept de « fait différentiel », expliquant que la culture catalane ne saurait s’adapter à un État centralisé et exclusivement castillan, administré uniquement depuis Madrid. Enfin, les quatre colonnes liées aux armes catalanes seront démolies en 1928, officiellement pour dégager la vue, mais en réalité car elles dérangent politiquement. Relégué à la clandestinité, tout comme les mouvements anarcho-syndicalistes, le communisme et le socialisme, le catalanisme s’ancrera à gauche et se radicalisera. À terme, il ne sera plus question de double nationalité ou de régionalisme, mais bien de séparatisme. Perdant son conservatisme, il deviendra républicain. Quant à l’exposition universelle, elle est à nouveau reportée du fait de ces remous politiques. Elle ne sera inaugurée qu’en 1929.

En 1924, un témoignage filmique permet d’avoir une idée de la vie commerciale et portuaire de cette métropole alors au cœur de la négoce méditerranéenne et avec l’Amérique. Il s’agit de Feria oficial de muestras de Barcelona. Quinta reunión, dont le réalisateur nous est inconnu :

En 1928, une famille bourgeoise commande un film aujourd’hui connu sous le nom de Festa sardanística al carrer Girona. On y voit notamment des personnes dansant la sardane dans l’Eixample. Or, cette danse est typique de l’identité catalane, alors que le régime en place réprime cette même identité. Cette pellicule semble indiquer une certaine tolérance de la part du pouvoir central concernant ces festivités :

Dans les années 1920, les premières lignes de métro voient le jour. Le réseau se constitue petit à petit. Il se développera jusqu’à l’éclatement de la Guerre civile en 1936.

L’Exposition internationale est inaugurée le 20 mai 1929 et se tient jusqu’au 30 janvier 1930. Voici un témoignage filmique qui nous en est parvenu, intitulé Exposición Internacional de Barcelona Pueblo Español, qui retrace les déambulations d’une famille aisée à Monjuïc, dans le Village espagnol (Poble Espanyol) et en différents lieux de la Cité comtale alors parée comme une vitrine :

Une autre pellicule à valeur testimoniale montre l’événement et Montjuïc sous un autre angle. Réalisé par Modest Solsona Roca (qui y filme notamment sa famille), L’exposició de Barcelona II se présente comme ceci :

Fin octobre, le krach boursier à New York attire l’attention du monde entier, éclipsant l’événement barcelonais. Celui-ci coûtera cher aux citadins, qui devront rembourser pendant trente-quatre ans, par leurs taxes, les dettes contractées par la municipalité (soit un solde négatif de 180 millions de pésètes). Néanmoins, ces investissements ont permis de grandes avancées en matière d’aménagement du territoire, notamment les suivantes:

  • Si beaucoup de bâtiments furent détruits à la suite de l’événement (comme le Grand hôtel international), beaucoup d’autres sont toujours sur pied aujourd’hui, à l’instar du Théâtre grec et du Village espagnol, embellissant la ville, agrémentant la vie des habitants et favorisant le tourisme.
  • Le système de tout-à-l’égout fut amélioré.
  • Les réverbères au gaz furent remplacés par des lampadaires électriques
  • Des toilettes publiques furent ouvertes
  • Les lignes de métro, de tramway et de bus furent étendues
  • Les travaux de la Grande Poste et de la gare de France s’achevèrent
  • Différentes places furent rénovées, de même que le Quartier gothique.

À cette même époque, le cinéma se développe et ses techniques se perfectionnent. Le court-métrage Encara que sembli una bola, de Llorenç Llobet Gràcia, s’inscrit dans les avant-gardes dont font partie le modernisme et le surréalisme. L’imaginaire urbain est représenté de manière parodique, montrant notamment la motorisation croissante, qui cohabite, encore à cette époque, avec la traction animale :

Après la dictature de Primo de Rivera, la Seconde République est proclamée en 1931. Un lustre plus tard, la Guerre civile ensanglante l’Espagne. À Barcelone, le camp républicain réunit notamment les catalanistes, les socialistes, les communistes et l’extrême gauche (anarchistes et trotskystes). La ville résiste héroïquement aux attaques des nationalistes. L’espace urbain est aménagé de manière défensive et plusieurs lieux sont endommagés par les bombardements. Dans le Quartier gothique, une église porte encore les séquelles des éclats d’obus de l’aviation fasciste italienne. Plus dramatique encore, ce bombardement a tué des enfants scolarisés dans un établissement catholique d’enseignement. Des enfants innocents, qui ne demandaient rien à personne et qui ne comprenaient rien aux querelles politiques des adultes. Aujourd’hui, on sait que les nationalistes ont tué plus de personnes que les républicains, même si, parmi ces derniers, les plus extrémistes ont aussi martyrisé des innocents, notamment de nombreuses personnes haïes pour leur foi et qui ne se mêlaient absolument pas de politique. La hiérarchie ecclésiale de l’époque a donc pris parti pour les insurgés, qui ont gouverné l’Espagne par la terreur durant presque quarante ans, emprisonnant, torturant et censurant tout ceux qui n’entraient pas dans leurs normes. Le retour à la démocratie, à partir de la fin des années 1970, a été accompagné du soutien d’un épiscopat renouvelé par le Concile Vatican II. Un chapitre passionnant, mais qui nous éloigne du sujet de cet article…


En définitive, l’aménagement du territoire à Barcelone entre la moitié du XIXe siècle et la Guerre civile a suivi le cours de l’histoire. Une histoire extrêmement riche, qui s’inscrit dans l’histoire espagnole, européenne et mondiale. Elle a donné lieu à une architecture d’avant-garde, reflet des idées progressistes qui caractérisent encore aujourd’hui le peuple catalan. Un peuple qui commerce, entreprend et innove depuis la nuit des temps.

Nous pouvons donc nous demander quels aménagements urbains connaître la Cité comtale entre 2026 et 2126. Dans quelle mesure la manière dont évoluera le monde influera-t-elle sur l’aménagement du territoire à Barcelone ? Celle-ci cherchera-t-elle une urbanisation plus écologique et/ou adaptée aux effets inéluctables du dérèglement climatique ? Se digitalisera-t-elle davantage sous la dictature de l’intelligence artificielle ? Deviendra-t-elle la capitale d’une république catalane indépendante ? Seul l’avenir nous le dira !

Jean O’Creisren


Bibliographie et sitographie

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(10) EL GRAN RESTAURANTE MODERNISTA DE LA EXPOSICIÓN, EL CASTELL DELS TRES DRAGONS 1888 – YouTube

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[1] Traduction en français : « Élargissement ».

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